« Tout ne s’écrit pas à Paris » : la formule gagnante des pôles exploratoires de l’armée de Terre 

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L’innovation se construit aussi en région pour l’armée de Terre. Ses pôles exploratoires y sont maintenant à pied d’oeuvre depuis un an, premiers résultats et premier bilan encourageant à la clef. 

« Est-ce que nous sommes satisfaits des pôles exploratoires ? La réponse est oui sans hésiter », assurait le colonel Philippe Bignon, adjoint du laboratoire du combat futur (LCF), ce jeudi lors du point presse hebdomadaire du ministère des Armées et des Anciens combattants. Un an après leur création, le pari est visiblement gagné pour ces carrefours d’échange et d’expérimentation des bonnes idées naissantes un peu partout tant dans les forces qu’au-delà. 

« Tout ne s’écrit pas à Paris », rappelait le n°2 de ce laboratoire relevant du Commandement du combat futur (CCF). De fait, « l’armée de Terre a pris conscience que ses états-majors centraux ne pouvaient pas tout initier, tout piloter, tout conduire, tout voir, tout comprendre. (…) Elle disposait d’un réservoir de matières grises et de gens intelligents, pertinents, branchés avec les réalités du combat dans ses unités opérationnels ». Ne manquait que le cadre ad-hoc pour détecter, agréger et mettre à l’épreuve du terrain les bonnes idées remontées des forces ou proposées par la filière industrielle et les centres de recherche. Ce réseau régional, ce sont ces 18 pôles exploratoires à mi-chemin entre le laboratoire et le terrain d’expérimentation.

L’effort se déploie autour de cinq thématiques principales, que sont le soutien, le commandement et les SIC, le combat et la manoeuvre, l’appui, la robotisation et la dronisation. À chaque pôle son mandat annuel. À la 2e brigade blindée le soin de se pencher sur la furtivité et la protection anti-drones. À la 19e brigade d’artillerie les feux dans la profondeur. À la 6e brigade légère blindée le combat collaboratif infovalorisé. Au Commandement des actions dans la profondeur et du renseignement (CAPR) les enjeux de renseignement, d’acquisition et de neutralisation dans la très grande profondeur. Et ainsi de suite, mais toujours en s’adossant à leur domaine d’excellence.

Leur mission initiale ? Canaliser les idées prometteuses qui foisonnent un peu partout « non pas pour les freiner mais pour mieux les valoriser, mieux les confronter puis les exploiter », résume le colonel Bignon. En d’autres termes, surfer sur cette volonté de « libération des énergies » en matière d’innovation promue par le général Pierre Schill, à la tête de l’armée de terre jusqu’à cet été. Il s’agit de faire en sorte que « tout le monde innove », indique un officier supérieur pour qui l’armée de Terre se doit également de « bien faire comprendre ses besoins » Pour adapter le besoin opérationnel à la réalité du terrain, tout pôle est donc aussi un « guichet » pour des start-ups, PME et grands groupes parfois encore frileux à franchir les portes d’un régiment. L’innovation n’y est pas que technique. Elle est également tactique, l’autre enjeu consistant à transformer l’organisation des unités pour mieux répondre à l’évolution des menaces. 

À l’origine ancrée au sein des brigades interarmes, brigades spécialisées et commandements de la métropole, l’idée s’est récemment exportée en dehors de l’Hexagone. Les Forces armées en Guyane (FAG) se focaliseront logiquement sur le combat en milieu jungle tandis que la Force Terrestre belge, partenaire de premier plan grâce au programme CaMo, progressera sur le combat en zone urbaine. La démarche se veut peu onéreuse : elle ne coûte que 2,6 M€, dont 1,5 M€ sont effectivement décentralisés pour que les idées soient appuyées « très concrètement, sans délai, sans attendre des processus bureaucratiques ». Frugale, l’enveloppe du CCF s’avère suffisante mais peut être complétée au besoin en piochant cette fois dans l’enveloppe « centrale » des états-majors parisiens.  

Un fardier et sa remorque “porte-drones”, une idée parmi d’autres réceptionnées et testées par les pôles exploratoires
(Crédits image : armée de Terre)

De la myriade d’innovations traitées, celles relevant des drones et de la lutte anti-drones (LAD) sont logiquement parmi les plus attendues. Essentiellement portés par la 11e brigade parachutiste et la 27e brigade d’infanterie de montagne, les deux segments font déjà l’objet de premières avancées techniques et tactiques. Exemple avec cette proposition de création d’un niveau spécialisé dans le combat dronisé et la LAD à chaque échelon de l’armée de Terre. Autre exemple, cette fois technique, avec une évaluation tactique Sagittaire qui visait à trouver des solutions de luttes anti-drones, notamment contre les menaces de type Shahed. Sagittaire aura réuni le pôle exploratoire de la 19 BART, les industriels, des experts en défense sol-air de l’armée de Terre et la Direction générale de l’armement (DGA) dans l’un des centres experts référents armés par celle-ci. Dans leur viseur : les drones intercepteurs de drones, « un sujet assez majeur » et prêt à passer à l’échelle. 

Cette dynamique a été engagée peu de temps après l’éclatement du conflit au Proche et Moyen-Orient, marqué par les vagues de drones envoyées depuis l’Iran et contre laquelle les armées françaises se sont directement engagées. La DGA avait lancé, dès le mois de mars et en moins de dix jours, une campagne d’essais en s’appuyant sur son centre expert référent (CERLAD) et sur les opérationnels, à commencer par ceux de l’armée de Terre. Plutôt que de signer un chèque en blanc, il convenait de confronter les performances annoncées à des scénarios réalistes. L’ouverture s’avère particulièrement intéressante pour les PME, le centre qui leur est exceptionnellement ouvert restant le seul endroit en France où elles sont en mesure de tester leur solution « à 12 km et 3000 m d’altitude ».

Quatre créneaux ont été ouverts aux candidats en moins de deux mois. Résultat : « plein de boîtes sont venues », nous expliquait la DGA début juillet lors d’un échange avec la presse. Au dernier décompte, six intercepteurs étaient passés par la case expérimentale. Avec un retour immédiat à la réalité pour quelques-uns. « Ces essais ont montré que des choses ne marchaient pas du tout. (…) L’essai ne ment jamais, la cible est détruite ou non », observait-on au sommet de la DGA. Un échec synonyme d’arrêt définitif pour certains, de petit contrat d’accompagnement pour d’autres dont le système s’avère plus prometteur. « D’autres produits étaient prêts », poursuivait la DGA. Pour ceux-là, le feu vert était suivi en moins de 48h d’une lettre de commande. Le seul lauréat connu à ce jour reste l’intercepteur Blaze du droniste letton Origin Robotics, mais « d’autres commandes sont en cours », confirmait la DGA au début de l’été. 

Ce mariage entre pôles exploratoires et centres experts « est un signe de la dynamique que l’on a réussi à créer », s’est félicité le colonel Bignon. C’était d’ailleurs l’un des voeux partagés plus tôt par le général Schill. « À travers cette articulation pôle exploratoire-centre expert, nous devons pouvoir obtenir des résultats concrets dans les domaines des drones et de la lutte anti-drones, mais aussi dans la gestion des achats et des commandes en veillant à assurer la subsidiarité dans les ressources qui y seront allouées », relevait mi-mai lors d’une dernière audition parlementaire en tant que CEMAT. 

L’été était propice à un premier bilan pour ces pôles d’un nouveau genre. Réunis en juillet pour un séminaire de clôture de trois jours, les acteurs concernés ont fixé les prochains caps d’un « dispositif vivant ». L’occasion de renouveler et d’ajuster les mandats tout en ouvrant l’écosystème à d’autres acteurs. Après l’Institut franco-allemand de recherches de Saint-Louis (ISL), par exemple, au tour de l’École nationale supérieure de techniques avancées (ENSTA) de mobiliser ses futurs ingénieurs pour travailler sur commande au profit des pôles exploratoires. Des défis techniques leur seront proposés d’ici peu. À charge des élèves intéressés de leur trouver une réponse à l’issue de leur première année de cursus. 

L’armée de Terre réfléchit maintenant à la suite. Faudra-t-il épaissir le maillage régional ? « Oui et non », nuance le colonel Bignon. Si l’armée de Terre « ne s’interdit rien » et « étudiera la création d’autres pôles », hors de question que le foisonnement des idées débouche sur « une nouvelle machine ingérable ». Le LCF s’est fixé un triple défi pour les 12 mois à venir. Il conviendra d’opérationnaliser les premières solutions apparues, donc les engager en mission et lors de grands exercices internationaux pour une validation définitive. Le réalisme de l’entraînement, ensuite, doit être musclé. Enfin, il faudra accorder davantage d’attention aux systèmes autonomes et à leur inclusion dans « notre façon de combattre, notre façon de former les gens, notre façon de recruter même ». 

Le calendrier s’annonce d’ores et déjà dense. Rendez-vous est pris la semaine prochaine à Besançon pour une présentation du mandat confié à la 7e brigade blindée, celui portant sur la brigade de combat de 2030. En novembre, ce sera au tour des pôles exploratoires armés par la brigade de maintenance et la brigade logistique de mettre en oeuvre leurs innovations techniques et organisationnelles lors de l’exercice Doumenc. Mais le principal point de passage à venir reste l’exercice Convergence, organisé en mars 2027 au Centre d’entraînement au combat (CENTAC) de Mailly-le-Camp (Aube). Piloté par le CCF, Convergence réunira tous les pôles au sein d’une grande manoeuvre d’expérimentation dans un cadre « réaliste, opérationnel ». 

Crédits image : armée de Terre