La cavalerie française entre réécriture de MGCS et ébauche de char intermédiaire

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Le programme franco-allemand MGCS se recentre sur le combat collaboratif, tandis que la recherche d’un char intermédiaire pour relever le Leclerc se précise côté français. La poussière des annonces estivales désormais retombée, le point sur ces deux programmes officiellement imbriqués.

Une capacité intermédiaire sur les rails

« Ce dont je suis certain, c’est que, comme toutes les armées, nous continuerons à avoir besoin d’un char ou d’un équivalent char dans le futur », déclarait le général Pierre Schill en mai dernier lors d’une audition sénatoriale portant sur l’actualisation de la loi de programmation militaire. Réalisée à huis clos, elle n’a été publiée qu’à la veille de l’adieu aux armes de celui qui fût durant cinq ans et jusqu’à cet été le chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT). Et une dernière audition qui aura notamment permis de revenir sur cette capacité de char intermédiaire devant succéder au char Leclerc et servir de tremplin à un système de nouvelle génération. 

L’actualisation de la LPM promulguée, le document grave dans le marbre les deux grands jalons de celui qui prendra la suite du Leclerc. Faute d’un atterrissage en temps et en heure du programme franco-allemand MGCS, la France lancera les études et le développement d’un char intermédiaire d’ici à 2030. Une première capacité doit ensuite se matérialiser pour 2035. En parallèle, elle parachèvera la rénovation de 200 chars Leclerc. Tous les Leclerc XLR ne seront pas obsolètes à compter de 2037 et, si l’ancien CEMAT « ne le souhaite pas », deux systèmes coexisteront durant un temps.

Ce futur char intermédiaire a en quelque sorte une première assise. Derrière son ajout aux tableaux capacitaires, la LPM prévoit une enveloppe de 200 M€ pour alimenter les phases initiales. De source militaire, une expression initiale de besoin (EIB) a été écrite et doit servir à orienter les candidats dans la construction d’une proposition technique. KNDS a en toute logique pris les devants en juin lors du salon Eurosatory. Le groupe franco-allemand y dévoilait la combinaison d’une tourelle ASCALON inhabitée et d’un châssis Leopard 2. Baptisée « CAPINT », la plateforme reposerait sur un équipage à trois membres : un tireur, un pilote et un chef de char. L’apport de l’intelligence artificielle permettrait de réduire la charge des tâches traditionnelles pour mieux confier au « troisième homme » le soin de gérer des ailiers robotisés et dronisés. Un premier char serait disponible en 2030, assurait alors la direction de KNDS tout en ouvrant la porte au marché export. Toute proposition industrielle reste cependant… une proposition. Rien n’est joué, et les opérationnels français sont maintenant en attente d’une démonstration du montage proposé. Deux paramètres pourraient venir contrecarrer certaines certitudes, que sont la volonté des militaires d’aller vite et l’émergence de composants et de sous-ensembles en provenance de nouveaux entrants. 

La santé financière de la France est ce qu’elle est : mauvaise. Certes, les budgets augmentent. Mais la hausse demeure limitée et contraint l’armée de Terre à faire un choix cornélien : moins de chars pour plus de robots. Hors de question de consacrer plusieurs milliards à l’acquisition de 200 plateformes neuves. « De toute façon, je n’aurai pas les moyens », rappelait le général Schill. La priorité est ailleurs. Si l’orientation vers une solution intermédiaire « paraît pertinente », elle ne le sera qu’à condition que « le successeur du Leclerc ne manque pas le tournant du « système de systèmes » : cloud de combat, robotique, capteurs et effecteurs distribués. La plateforme ne sera plus, à elle seule, le centre du dispositif ». En clair, il ne faut pas rater le virage de la robotisation « même au prix d’une baisse temporaire de capacités ». 

Là encore, les armées ont mis le pied à l’étrier. Le coeur de l’effort repose sur les projets Artemis IA et Pendragon. Quand le premier doit doter les armées d’une solution souveraine de traitement massif des données et d’intelligence artificielle, le second vise à créer une unité robotique de combat d’ici à l’été 2027. Pendragon doit lui aussi bénéficier de 200 M€ grâce à l’actualisation de la LPM. Et pour pousser le curseur, l’armée de Terre prévoit de réorienter à son profit une ligne de 150 M€ initialement destinée à la robotique d’accompagnement. Pendragon et sa combinaison de drones et de plateformes robotisées légères et lourdes doivent directement contribuer au char de demain. Voire, établir les bases pour celui d’après-demain. Car l’après-Leclerc sera, jusqu’à preuve du contraire, une solution de transition et un premier pas vers un autre système de systèmes dont l’empreinte franco-allemande subsiste malgré les remous des derniers mois. 

Tourelle ASCALON 120, architecture ouverte, protection active, tourelleau ARX30, drones embarqués, etc. : CAPINT, une première offre adressée à l’armée de Terre
MGCS en pleine reconfiguration

Le moteur MGCS n’est pas à l’arrêt. S’il ne disparaît pas, l’effort franco-allemand se reconfigure néanmoins pour se concentrer sur le cap fixé en juillet dernier, celui du développement d’un « système nerveux » à partir de briques de connectivité, de cloud de combat et d’intelligence artificielle. Pas question de remettre en cause les documents fondateurs ou de perdre les acquis engrangés au terme d’une décennie de travaux conjoints. La finalité est inchangée : déboucher sur un système de systèmes « qui fera partie intégrante des futures opérations multi-domaines ». La signature nationale, par contre, devient majoritaire dans ce qui est toujours défini comme un système de combat terrestre principal. 

L’heure est dès lors à la remise à plat pour la « Combined Program Team », cette équipe d’une vingtaine d’experts français et allemands basée à Coblence, au siège du BAAINBw. Bien que réduite, l’ambition technique n’en demeure pas moins focalisée sur ce qui était l’un des principaux défis : combiner et faire manoeuvrer un ensemble cohérent de véhicules chenillés habités ou non, de robots et de drones. Un domaine que personne ne maîtrise entièrement et que les enseignements du conflit russo-ukrainien forcent à revoir, ne fût-ce qu’en raison du brouillage presque systématique des liaisons de données. Certaines briques sont déjà dans le collimateur. Pièce maîtresse de l’environnement SCORPION, la gamme de radios logicielles CONTACT développée côté français voit sa feuille de route évoluer depuis peu. Idem en Allemagne, où le programme équivalent « D-LBO » est lui aussi réexaminé. 

Les réflexions ne sont pas que techniques. Certaines sont aussi d’ordre administratif. S’il a été convenu de préserver la CPT actuelle le plus longtemps possible, sa place dans la structure du BAAINBw doit-elle évoluer dès lors que l’enjeu se concentre sur les systèmes d’information et de communication (SIC) ? Nativement transverse, MGCS relève jusqu’à aujourd’hui d’une division ad-hoc. Avec son recentrage sur la thématique C4I, il n’est pas exclu que le sujet bascule dans une autre branche, qu’il s’agisse de celle où s’esquisse l’après-Leopard – le programme Kampfpanzer NG – ou d’une autre consacrée aux SIC. La question reste ouverte, à l’heure où le BAAINBw se recompose pour passer d’une organisation en silos à une structure matricielle plus proche de celle adoptée en France.

L’annonce n’aura pas surpris tout le monde en interne. La réorientation était déjà pressentie au niveau supérieur, celui du « steering board ». L’offre industrielle portant sur une première série de travaux de développement s’est en effet avérée trop élevée. L’enveloppe budgétaire française était déjà fixée en LPM, quand l’Allemagne fonctionne différemment et dispose d’une marge de manoeuvre financière autrement plus confortable. Ne subsistaient donc que deux options : accepter le devis en modifiant l’équilibre financier ou diminuer le degré d’ambition pour rentrer dans les cordes. La deuxième option l’aura emporté, renforcée par le décalage calendaire et l’obligation d’allouer des fonds à une solution intermédiaire. En découle une nouvelle approche centrée sur le seul combat collaboratif, pour l’instant matérialisée par un programme de recherche devant amener l’idée jusqu’au stade de « la démonstration de faisabilité ». 

Une nouvelle réunion est à l’agenda ce mois-ci pour tous les acteurs concernés, y compris la société de projet formée par KNDS, Rheinmetall et Thales Sixt GTS France. Derrière les éclaircissements, il s’agira sans doute de générer un nouvel appel d’offres. Exit les quelque 430 livrables autrefois soumis au quatuor industriel, le volet visé se concentrait dans un seul des huit piliers technologiques jusqu’alors adoptés. Conduit en franco-allemand, ce pilier n° 4 « Systèmes embarqués » représente grosso-modo 10 à 15% de l’ensemble. Réduire le périmètre pourrait faciliter les discussions à venir, à condition de maintenir l’équilibre de la charge de travail entre industriels. Ce qui n’a rien d’une sinécure. Thales y jouerait sans doute un rôle central. La division électronique de Rheinmetall également. La mission de KNDS serait à repréciser dès lors que les sujets de plateforme, de fonction feu principale ou encore de protection disparaissent de l’équation.

Fondamentalement politique, MGCS devra rapidement trouver une nouvelle assise. Car, de chaque côté de la frontière, des échéances électorales sont susceptibles de rebattre encore les cartes avant l’été 2027. En France, l’élection présidentielle prend place sur fond de polarisation sociale et d’instabilité parlementaire. Sans parler des tensions budgétaires dont héritera le futur locataire de l’Élysée et du temps de latence pré et post-électoral propre à repousser toute avancée. En Allemagne, cinq Länder renouvelleront leur parlement l’an prochain, dont la très stratégique Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Des deux côtés, ces scrutins pourraient donner davantage d’espace à des factions politiques moins enclines aux collaborations. Reste donc moins d’une année pour redonner une assise, réémettre un besoin, contractualiser la suite et, au final, garantir la conservation d’un socle commun. 

Crédits image : KNDS