La 1re division en pointe sur le prochain jalon de transformation de l’armée de Terre

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Après la brigade interarmes, au tour de la division d’être la pointe d’effort d’une armée de Terre qui se transforme pour mieux répondre aux défis d’aujourd’hui et de demain. Une première grande unité sera considérée comme projetable en 30 jours à compter de 2028. Les défis ne manqueront pas d’ici là. Point d’étape sur ce chantier majeur en compagnie de l’un de ses principaux architectes, le général de division Bruno Helluy. 

De Convergence à Alma


Moins de 18 mois séparent l’armée de Terre d’une première division prête à être engagée au complet en 30 jours. Soit 19 à 25 000 combattants ou quatre à cinq brigades projetées au coup de sifflet, dont une ou deux étrangères et une brigade de zone arrière, et un éventail d’appuis propres à l’échelon divisionnaire. « Première par le nom et par le courage », la 1re division de Besançon le sera aussi dans l’atteinte de cet objectif dit « DIV 27 ». Fixé par le chef d’état-major des Armées (CEMA), le général Fabien Mandon, ce cap sera franchi au tournant de 2028 par une certification en bonne et due forme, dans la foulée de la brigade « bonne de guerre » validée en 2025 lors de l’exercice Dacian Fall de l’OTAN et en amont d’un corps d’armée pleinement opérationnel pour la fin de la décennie. 

Pour l’heure, il reste fort à faire pour la 1re division. Bien qu’étendu à toute l’armée de Terre, DIV 27 « permet d’ordonner l’ensemble des innovations, des nouvelles acquisitions, des modes d’action au niveau d’une division », résume le général Helluy. Hormis son état-major, l’effort capacitaire, doctrinal et structurel se concentre sur les éléments organiques de division (EOD), cet éventail de moyens et de savoir-faire allant des feux dans la profondeur aux drones de renseignement, à la logistique et au franchissement. Autrement dit, « tous ces matériels que nous avions conservés mais devenus échantillonnaires car mobilisés dans un combat alors devenu moins probable ». L’hypothèse d’un engagement majeur redevenant probable, l’heure est au rattrapage pour acquérir ou renforcer ces capacités. 

Les besoins sont identifiés, les budgets suivent autant que possible et les contrats sont progressivement notifiés mais une chose demeure certaine : la division ne disposera pas de tous ses matériels en 2027. « En revanche, nous aurons la structure connue et complète. Nous saurons de quels EOD nous devons disposer et nous aurons un chemin pour y parvenir grâce aux commandes de matériels alors réalisées », nuance le général Helluy. De tous les programmes lancés, le plus emblématique relève des frappes dans la profondeur. Il se matérialise pour l’instant autour d’une trame partant de la roquette de type FLPT capable de frapper à 150 km à la munition pré-programmée Durandal, dotée d’une portée de 500 km. Idem pour différentes gammes de drones, à commencer par un segment tactique enfin en phase de décollage. 

Paradoxalement, construire ce « combat divisionnaire dronisé » implique de ne pas se limiter aux drones. La lutte anti-drones, la guerre électronique, la défense sol-air, le cyber doivent eux aussi se densifier. « Nous avons beaucoup avancé sur les concepts d’emploi et les types de matériels requis », observe le général Helluy. La cohérence d’ensemble doit encore être affinée, mais un principe central émerge pour la quasi-totalité des domaines visés : « nous ne les achèterons pas en masse car l’un des RETEX de l’Ukraine, c’est qu’-‘une technologie évolue tous les six mois ». 

Cette montée en gamme matérielle va de pair avec « une programmation très intelligente de l’état-major de l’armée de Terre [EMAT] en matière d’entraînement ». Plutôt que de miser sur une manoeuvre unique, la 1re division enchaînera les rendez-vous ciblés en s’inspirant de la philosophie de SJO 25. Laboratoire à ciel ouvert, cette expérimentation technico-opérationnelle menée fin 2025 consistait essentiellement à confier de nouvelles technologies aux régiments pour ensuite les mettre en oeuvre lors d’une série de phases tactiques. Bien que centré sur la brigade, SJO 25 s’était logiquement élargi à la 1re division. À nouveau portée par le Commandement du combat futur (CCF), la suite reposera sur l’exercice Convergence. Organisé en mars 2027 au Centre d’entraînement au combat (CENTAC) de Mailly-le-Camp, ce rendez-vous permettra aux 18 pôles exploratoires de l’armée de Terre de confronter un éventail d’innovations aux réalités du terrain. Certaines pourront directement intéresser la 1re division et contribuer à la marche vers DIV 27. 

En parallèle, la division a lancé sa propre manoeuvre. Son nom ? « Alma », un clin d’oeil plus qu’affirmé envers cette victoire franco-britannico-turque décrochée sur l’armée russe en 1854 durant la guerre de Crimée. Alma vient s’intégrer dans les travaux d’ensemble de l’armée de Terre, mais avec pour enjeu de valider « la conception du combat moderne tel qu’on le conçoit avec les RETEX ukrainiens ». « L’idée, c’est d’exploiter tous les exercices de la division », complète un commandant dont la mission consistera à « valider des points particuliers ». Cela peut-être de la connectivité aéroterrestre autour d’architectures hybridées, de l’interopérabilité entre SIC, de l’exploitation de données via l’intelligence artificielle ou, bien sûr, de la guerre électronique, de la dronisation et de la robotisation. « Nous allons faire effort pour tester ces matériels qui commencent à arriver et voir comment les combiner pour pouvoir soit brécher le dispositif adverse, soit se défendre », détaille-t-il. 

Conduit en coordination avec le 1er corps d’armée, l’exercice Citadelle 28 permettra d’attester de l’aboutissement de la démarche par une certification en bonne et due forme. Si, pour les brigades blindées, l’objectif sera de rejouer un exercice de projection de type Dacian Fall tous les deux ans, pas question d’étendre l’idée à la division. En dehors des certifications de type « Warfighter » réalisées par l’armée américaine, l’OTAN ne demande rien aux divisions françaises. DIV 27 est avant tout une balise d’un chemin que la France s’est fixé pour la fin de la décennie. Pas question, pour autant, de restreindre la réflexion aux frontières de l’Hexagone. 

Des militaires grecs et français côte à côte lors de la phase finale de l’exercice ORION, un exemple d’intégration interalliée que la 1re division est susceptible de réaliser
(Crédits image : EMA)
Des réflexions multinationales

L’armée de Terre n’avance pas en vase clos, bien au contraire. Non seulement une division française a vocation à intégrer des éléments alliés et à opérer en coalition, mais d’autres en Europe poursuivent des réflexions similaires. La 1re division ne s’est pas seulement contentée de descendre les Champs-Élysées ce 14 juillet 2026. Pour son commandant, l’occasion était trop belle pour ne pas tenter de réunir ses homologues pour un « Warfighting Division Forum » à Paris. Britanniques, Suédois, Grecs, Allemands, Espagnols et jusqu’aux Belges dépourvus de ce degré de commandement mais particulièrement proches : « nous sommes tous sur la même longueur d’onde ». Reproduire à l’identique le modèle américain n’est pas à l’ordre du jour car hors de portée. Le pilier européen peut par contre viser un système plus petit, plus souple et davantage taillé pour agréger les alliés. L’OTAN restera l’environnement d’échange privilégié, à condition d’y renforcer l’interopérabilité entre Européens. « Toutes les divisions européennes travaillent plus ou moins de la même manière », pointe-t-il à l’issue d’un forum lancé à son initiative. « Qui peut renforcer qui et avec quoi ? ». Voilà deux questions auxquelles pourront répondre les exercices interalliés à venir, autant d’occasions d’amener des renforts croisés pour créer des synergies, épaissir les liens et augmenter le maillage.

Les liens sont déjà solides et anciens avec certains. La Force Terrestre belge, par exemple, construit son interopérabilité matérielle, doctrinale et structurelle avec l’armée de Terre depuis près d’une décennie grâce au partenariat stratégique CaMo. Le dialogue est aujourd’hui constant et dépasse le seul niveau de la brigade motorisée, au centre de CaMo. En témoigne cette réunion organisée avec les deux commandants de brigade belges à Besançon en amont du 14 juillet. Ensemble, Belges et Français ont établi un plan de montée en puissance jusqu’en 2029 tant pour appuyer l’opérationnalisation de la brigade médiane belge que pour progresser dans son intégration native et rapide au sein d’une division française si la situation l’exigeait. Il n’y aura pas d’unité belge dans l’organigramme français, mais le rapprochement est « assez naturel de part et d’autre de la Deûle. Tout est fait pour pouvoir intégrer très rapidement des Belges », observe celui dont l’état-major bisontin accueille un officier belge depuis cet été. 

En matière de combat divisionnaire, les plus proches restent néanmoins les voisins britanniques. De part et d’autre de la Manche, les divisions jouent un rôle globalement identique de réserve stratégique. « Nous sommes susceptibles d’intervenir n’importe où. Nous sommes dans les plans de l’OTAN mais sans se voir attribuer une mission spécifique », rappelle le général français. L’allié britannique est également une précieuse source d’inspiration. Son concept de Force Protection, « une structure directement tirée des enseignements ukrainiens », pourrait ainsi entrer dans la boucle de réflexion côté français. Loin des crispations industrielles, la division mise aussi sur un alignement « assez naturel » avec le voisin allemand. Une grande unité, entre autres, rend la frontière moins poreuse : la brigade franco-allemande (BFA), commandée simultanément par la 10e Panzerdivision allemande et la 1re division française. 

Qu’importe la nationalité et l’épaisseur des relations, « nous cherchons tous la solution pour adapter nos manoeuvres offensive et défensive, pour pouvoir créer des itinéraires d’infiltration ou des bulles de protection. Nous partageons tous les mêmes constats sur la dronisation, la robotisation, la transparence du champ de bataille et la nécessité de protection qu’elle amène. Qu’elle soit électromagnétique, terrestre ou aérienne, il faut absolument y acquérir la supériorité », relève le général Helluy. Voilà qui explique en partie le lancement de plusieurs initiatives régionales, telles qu’ELSA pour les frappes longue portée et JEWEL pour l’alerte avancée. 

La vulnérabilité des postes de commandement, enfin, est communément admise. Là aussi, le chantier est en cours. « Je suis très confiant », assure un commandant dont l’état-major aura réalisé cinq bascules de PC sur la seule phase 4 de l’exercice ORION 2026, « ce qui est une grande première ». La manoeuvre n’a rien du sport de masse. Elle exige de déplacer des dizaines de camions et autres véhicules dans un environnement où tout mouvement est rapidement repéré. Rien d’étonnant donc à ce que la 1re division travaille à « disparaître » des radars. L’hybridation des communications, le recours à des véhicules plus légers et à de nouveaux systèmes de camouflage y contribuent. « Nous avons profité d’ORION pour réduire petit à petit l’empreinte au sol du PC pour arriver à un format idéal lors de la démonstration finale au-devant du président de la République », explique le général Helluy. Désormais, son PC s’articule autour d’une centaine de militaires. Ce n’était cependant qu’un jalon intermédiaire que « nous sommes en train d’affiner ». Les expérimentations d’Alma permettront ainsi d’évoluer vers un PC flexible à deux échelons, un « gros » sur l’arrière et un « petit » sur l’avant. Accalmie relative ou offensive adverse, l’évolution des combats déterminera vers où prioriser les ressources. La 1re division s’est donnée un an pour valider cette logique de « respiration » et amorcer les investissements nécessaires. Voilà deux défis parmi bien d’autres à relever avant 2028 et l’entrée dans une phase finale de montée vers une division relevable et vers la complétude « corps d’armée 2030 », aboutissement et clé de voûte de la transformation de l’armée de Terre. 

Crédits image : État-major des armées