Une décennie de remontée en puissance démarre pour l’artillerie française. De l’appui-feu indirect à la défense sol-air, des capteurs à des unités densifiées ou démultipliées, c’est toute une arme qui, si la programmation est tenue, évolue pour gagner en masse, réussir à reprendre pied dans la profondeur et anticiper l’avenir.
Un focus réalisé en collaboration avec l’excellent Mars Attaque.
2027 comme année pivot
Des brigades interarmes (BIA) aux éléments organiques des grandes unités, c’est toute l’artillerie française qui se trouve à un moment pivot. Exit les opérations face à un adversaire asymétrique, le retour des conflits de haute intensité, la prolifération des drones, le retour d’une létalité accrue à imposer et ne pas subir dictent désormais le tempo. Frapper vite, fort et loin redevient une préoccupation centrale. Dans l’armée de Terre, l’inflexion commence à se matérialiser tant verticalement qu’horizontalement pour s’assurer d’être au rendez-vous de l’ultime jalon de transformation, celui du corps d’armée pleinement opérationnel en 2030.
La dynamique est bel et bien lancée. Les premiers effets se feront sentir un peu partout à compter de l’an prochain, répondant notamment à une géométrie du champ de bataille changeante et à des allonges qui s’accroissent. Un temps recentrée sur l’échelon tactique, « l’artillerie aura un rôle opératif dans la profondeur et même la grande profondeur », nous explique le général Frédéric Jordan, commandant de l’École de l’artillerie et père de l’arme. Cette nouvelle géographie, c’est avant tout celle des éléments organiques de division et de corps d’armée, ces unités dont les capacités différenciantes mais moins mobilisées ont été maintenues à minima ou délaissées au cours des dernières décennies. Qu’importe le segment, « on part de loin, assurément », relevait le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Jacques de Montgros, ce mercredi en audition à l’Assemblée nationale. Les savoir-faire ont heureusement subsisté pour la plupart. Ne reste qu’à les augmenter et à les équiper, tout en continuant à muscler les régiments de BIA.
L’année 2027 annonce plusieurs avancées. Dans les airs, premièrement, avec l’arrivée des premières munitions téléopérées de longue portée (MTO-LP) Durandal. Nouvelle étiquette militaire de la MTO Deluge de MBDA, Durandal atterrira au second semestre au 1er régiment d’artillerie de Belfort. À nouvel objet, nouvelle structure et le 1er RA se complétera donc en parallèle d’une première batterie de MTO dédiée. Même son de cloche, cette fois en direction des BIA, avec la fourniture prochaine de MTO de moyenne portée (MTO-MP). Plusieurs consortiums sont sur les rangs. La sélection de l’un d’entre eux est imminente, après les récentes démonstrations finales des trois derniers retenus. Précurseur sur la question des drones, l’artilleur français verra son panel de vecteurs s’étendre davantage. Un temps focalisée sur le groupement tactique, la trajectoire d’équipement va enfin s’élargir au niveau divisionnaire au profit d’un 61e RA « qui attendait cela depuis si longtemps », rappelait le CEMAT. Les Diables Noirs seront ainsi dotés avant 2027 d’une première quinzaine de drones AR3, un calendrier resserré grâce à une quasi anticipation de la production par l’industriel portugais Tekever. Ils devraient être rapidement suivis d’un modèle supérieur, l’AR5. Le premier répondra au besoin du programme de « Systèmes de Drones Légers de Renseignement d’Appui Tactique » (SDLRAT). Jusqu’à 70 systèmes VTOL sont prévus, chaque vecteur devant pouvoir emporter simultanément des charges ROEM et ROIM. Une quinzaine devraient être livrés avant 2027. Le second permettra de tourner définitivement la page du Patroller. Il serait la solution privilégiée pour l’effort d’ « Acquisition D’une cAPaciTé initiale de drone d’appui dans la profondeur » (ADAPT). Au moins cinq systèmes étaient annoncés au lancement de l’appel d’offres, plafonné à 150 M€. Un rehaussement de la cible de drones DT-46, modèle livré depuis un moment par Delair pour succéder au SDMR, est aussi prévu.
Difficile d’omettre la défense sol-air. Prioritaire parmi les priorités, la lutte contre les aéronefs, missiles et drones se muscle et se remet en mouvement dans un premier temps sur base des porteurs fournis par Scania. Une seconde tranche de huit radars G1X est attendue, à l’heure où les premiers, à peine perçus, sont directement partis au Proche et Moyen-Orient. L’intégration sur châssis V3P est en cours, et c’est donc sanglés à l’arrière de pick-ups qu’ils participent à la bulle 3D générée par les détachements français. Côté capteurs, des réflexions se poursuivent non seulement sur l’emploi du renseignement spatial pour du ciblage dynamique en quasi temps réel et de capteurs déportés déposés par des moyens robotisés ou dronisés, mais aussi sur le déport vers l’avant des capacités de guerre électronique et sur de nouveaux radars.
La modernisation du système sol-air très courte portée (SATCP) PAMELA sera effective avec l’arrivée du V3P Vampire. La livraison des VAB ARLAD se poursuit en simultané un peu partout, en attendant la généralisation du système PROTEUS Std2 et l’atterrissage de drones intercepteurs de drones. Les campagnes d’expérimentation se poursuivent pour ces derniers, en plus de l’entrée en service d’intercepteurs Blaze de facture lettonne. Ils seront bientôt complétés de Gobi Zéphyr d’Harmattan AI et d’autres fournis par Destinus, parfois synonymes de portées étendues. Pour l’heure, cette capacité demeure aux mains du 54e régiment d’artillerie (54e RA) de Hyères, seul régiment d’artillerie sol-air de l’armée de Terre. Le 35e régiment d’artillerie parachutiste (35e RAP) en attend lui aussi, unité au premier mandat imminent au Proche et Moyen-Orient et appartenant à une 11e brigade parachutiste dont le mandat exploratoire relève justement de « la bataille dans la très basse couche ».
(Crédits image : 54e RA)
Le 54e RA, un régiment unique en son genre ? Plus pour très longtemps, car le 17e régiment d’artillerie (17e RA) de Biscarosse s’apprête à lui emboiter le pas en devenant le second régiment de défense sol-air de l’armée de Terre. Jusqu’ici centre de formation à double casquette, le 17e RA recréera, à partir de 2027, une batterie sol-air très courte portée. Son Centre national d’évaluation et de formation pour la lutte anti-aérienne toutes armes (CNEF LATTA) ne disparait pas pour autant et sera toujours ancré au sein du centre d’essais des Landes, terrain de jeu idéal au vu de ses missions. La densification matérielle va de pair avec celle des régiments. Des sections de lutte anti-drones supplémentaires vont émerger au sein des 54e RA et 17e RA. Idem pour toutes les batteries sol-air de l’armée de Terre, qui accueilleront une quatrième section centrée sur la LAD spécialisée.
« Pour l’artillerie, la profondeur ne va cesser de croître, et pour frapper au loin il faudra aussi voir au loin », pointe le général Jordan. Voire au loin, c’est justement la mission des détachements d’action dans la profondeur (DAP) en cours de préfiguration au 1er RA, au 35ème RAP et au 3e régiment d’artillerie de marine (3e RAMa). Nées il y a deux ans et alors expérimentées durant l’exercice DIODORE, les DAP s’articulent autour de plusieurs équipes (EAP) au format variable. Armées par six à huit personnels, ces cellules autonomes ont pour mission d’aller chasser les cibles à haute valeur dans un cadran de quelques kilomètres de côté. À elles d’explorer ces box successives, de dénicher l’adversaire avec des moyens dédiés – dont un drone Noctua 200 à titre expérimental – puis de faire remonter l’information vers les échelons chargés de les détruire.
Aux évolutions matérielles et structurelles, s’ajoutent certains tournants doctrinaux. Il s’agit de changer les modes d’action, de remettre à jour certains usages. Les régiments le font déjà, tout en surfant sur l’innovation par le haut et par le bas. L’un des enjeux consiste à passer rapidement à l’échelle en misant au passage sur des crédits de subsidiarité en forte hausse l’an prochain, à l’exemple des résultats obtenus sur les drones intercepteurs. La tactique suit de près l’arrivée des équipements. Ainsi, « la manœuvre des pièces » nécessaire pour diluer le dispositif et le rendre moins vulnérable se compléterait sans doute d’une « manœuvre des rampes » pour gagner en dynamisme et donc en protection. Quelle différence, en effet, entre la rampe de lancement d’une MTO Durandal et une pièce de CAESAR ?
L’existant se réécrit donc, bascule notamment illustrée par des validations récentes sur l’emploi du groupement d’artillerie et la prise en compte de nouvelles capacités dans la profondeur, par la sortie d’une doctrine LAD différenciant ce que sont la LAD généraliste et la LAD spécialisée, et d’autres réflexions bien plus amont sur l’emploi de la robotique et l’apport de la longue ou de la très longue portée. Ce sont autant de dossiers à traiter pour la Division des études et de la prospective artillerie (DEP ART), en lien avec le Commandement du combat futur (CCF), la Section Technique de l’armée de Terre, les régiments, et les industriels. Sans omettre de relier le tout à la doctrine OTAN, incontournable pour mieux s’aligner, se synchroniser, faire remonter, transmettre et capter. Voilà, peu ou prou pour 2027. Mais, comme le souligne le CEMAT en écho à l’ensemble de la transformation capacitaire de ses forces, « cela s’inscrit dans une dynamique pluriannuelle portée par l’actualisation de la LPM qui permettra d’accroître cette montée en puissance ».
Vers 2035 et au-delà
Après un exercice 2027 qui s’annonce particulièrement énergique, la manœuvre d’adaptation va se poursuivre sur d’autres horizons, à la fois proches et lointains. L’immédiat est connu. Enfin sur les rails, la frappe longue portée se matérialisera vers 2029-2030 à partir du système THUNDART de MBDA et Safran Electronics et Defense. Seule une première tranche de 13 exemplaires est pour l’instant notifiée. Plusieurs défis attendent l’armée de Terre sur le sujet : s’assurer d’être livrée à temps et s’assurer d’activer une seconde tranche équivalente pour parvenir, au moins dans un premier temps, à dédoubler le 1er RA. La défense sol-air d’accompagnement se consolidera à terme autour du blindé Serval du programme SCORPION. Une variante MANPADS débarqué inaugurera cette transformation courant 2028. Elle sera complétée, en 2028-2029, d’un Serval canon de 30 mm puis d’un Serval tourelle MISTRAL 3 en 2030. Le tout s’accompagne de Serval dotés d’un radar G1X et d’une quatrième itération embarquant un C2 orienté DSA. Le 54e RA et le 17e RA, constitué d’ici à 2035 et appelé à intégrer la 19e brigade d’artillerie, doivent à terme adopter la même structure. Chacun sera armé d’une batterie de commandement, d’une batterie logistique, de deux batteries MISTRAL 3 et – surprise – de deux batteries courte portée. Pour étendre son bouclier, l’armée de Terre mise en effet sur un nouveau segment capable d’opérer jusqu’à 15 à 20 km et au moins 5000 m d’altitude. Si le choix capacitaire de l’effecteur dans ce segment n’est pas encore acté, l’attention porte également vers l’autre extrême, celui des systèmes MANPADS et roquettes à bas coût synonymes de densification. Tous régiments confondus, 14 sections sol-sol et sol-air seront créées d’ici à 2030. Une dizaine de batteries supplémentaires suivront entre 2030 et 2035.
(Crédits image : 54e RA)
« Le premier ennemi de l’artilleur, c’est l’artillerie ennemie. Il faut qu’on l’aveugle », insistait le général Jordan tout en rappelant que « ma zone arrière est la profondeur de l’adversaire et l’artillerie doit prendre sa part dans sa protection donc aussi poursuivre son effort sur la contre-batterie ». Contre-battre exige de détecter et de réagir quasi instantanément. Les capteurs y jouent donc un rôle central. En service depuis 2005, le radar COBRA est en cours de rénovation à mi-vie en coordination avec le partenaire allemand. L’ensemble de la flotte française serait ainsi rétrofitée d’ici la mi-2027, de quoi maintenir la capacité d’ici à l’arrivée d’un successeur. Ce dernier est connu. Il s’agira du GM200 MM/C de Thales Nederland, déjà choisi par les Pays-Bas, la Belgique, la Suède, la Lituanie, la Norvège et le Danemark. Quand la version MM/A sera plus pour de la coordination 3D.
L’actualisation de la loi de programmation militaire l’a promis : l’armée de Terre devrait toucher 41 CAESAR NG supplémentaires d’ici à 2035. Plutôt que de muscler ses régiments de BIA, l’armée de Terre a plutôt opté pour la création d’un régiment de conquête de supériorité des feux. Sa dénomination est provisoire mais l’idée consiste à donner aux grandes unités un régiment canon chargé d’aller renforcer telle ou telle brigade au contact et d’offrir des bascules d’efforts déterminantes, l’un des enseignements clés de grands exercices récents comme Warfighter ou ORION. Cet atout serait armé de quatre batteries canon et de l’une des deux batteries COBRA reversée par le 1er RA. Le chantier ne fait que démarrer, mais sa finalité n’est pas sans rappeler l’esprit de la réserve générale d’artillerie de 1917, elle aussi à la main du commandant de division ou de corps et conçue pour amener de la puissance en certains points du front.
En parallèle, l’arme savante ne peut ignorer l’irruption de l’IA. Bien au contraire, celle qui relève depuis toujours des mathématiques, mise sur l’IA pour améliorer la gestion des flux d’information et son positionnement dans une « kill web » en développement. Elle s’appuie dans ce sens sur des couches logicielles superposées à ATLAS, centre névralgique faisant déjà l’objet d’adaptations, et sur ASCA (Artillery Systems Cooperation Activities) pour l’interopérabilité native avec les alliés.
La gestion de la charge cognitive est devenu un enjeu de premier plan, auquel l’artillerie française répond par un rapprochement avec des spécialistes des neuro-sciences. Naturellement au cœur de l’intégration des effets, les artilleurs de demain seront plus que jamais à la croisée des armes. La crise au PMO en donne d’ailleurs un aperçu, là où le lieutenant ou le capitaine se retrouve parfois seul face à la gestion de l’interopérabilité tactique et technique en coalition, là où de petites cellules isolées emploient de plus en plus de capteurs et compilent avec de plus en plus de données complexes dans un espace aérien de plus en plus saturé.
(Crédits image : Thales)
Encore balbutiant, le champ de la robotique tend à émerger autour de deux missions principales : la logistique et la dépose de capteurs. Le marché doit encore s’y plonger pour offrir des solutions adéquates matures, mais le besoin de l’artillerie s’oriente avant tout sur des mules de gros tonnage. Hors de question, logiquement, de miser sur un système limité à l’emport de quelques charges. La consommation des batteries exige de viser des systèmes de classes 1 à 6 tonnes pour répondre à la volonté de décharger et de moins exposer les trains TC1 et TC2. Certains y travaillent déjà, dont Thales et son Bushmaster robotisé en partenariat avec 3ME Technology. Baptisé BLADEHaul, ce robot hybride-électrique lourd proposera d’emporter jusqu’à 10 tonnes de charge utile. A contrario, l’autre mission reposera plutôt sur des plateformes plus légères, plus compactes, plus discrètes. Ici, la charge utile prendra plutôt la forme d’un radar, d’un capteur acoustique ou optique, ou de drones déployés dans la profondeur.
Les travaux prospectifs pour l’artillerie post-2040 sont lancés, avec un premier document attendu pour début 2027. Comment arrêter un robot qui n’a pas peur, ne se blesse pas, ne se met pas naturellement à couvert ? Quels effets face à des machines ? Quel emploi depuis l’espace et vers l’espace ? Quelle sera la profondeur de demain ? Pas question de toucher tout de suite au CAESAR, à l’heure où se pose la question de sa succession. Les artilleurs réfléchissent par contre aux effets qu’ils pourront générer au-delà de la gamme existant, à commencer par le BONUS Mk2. Un cap est en passe d’être franchi encore en matière de précision avec l’arrivée prochaine de l’obus KATANA. Le champ ne s’arrête par ailleurs pas au CAESAR. D’autres pistes sont à l’étude, telles que celles portant sur les armes électromagnétiques ou laser et, bien sûr, sur ce missile balistique terrestre (MBT) inscrit en programmation pour dépasser – et de loin – le cap des 500 km atteints dès l’an prochain avec Durandal.
Et, pourquoi pas, étendre la réflexion jusqu’à la robotisation de systèmes d’armes ? Faut-il absolument placer du personnel derrière une pièce SATCP ? L’introspection n’en est qu’à son début et demeure souvent proche de la science-fiction, mais l’artillerie ne s’interdit rien pour ses missions et équipements après 2040. Quitte à imaginer des équipes de pièce humainement réduites en confiant certaines missions à un équipier mécanique, à l’image de la dépose d’un obus sur la civière du CAESAR de demain. Quid aussi de l’attaque de moyens spatiaux en orbite basse par l’artillerie ? Ce qui reste de la stricte prospective permettra néanmoins d’anticiper des cycles d’évolution plus rapides qu’auparavant et éviter de rater le tournant. Le mouvement est bien en marche pour une arme qui ne cessera pas de tonner.
Crédits image : État-major des armées