Lentement mais sûrement, la question des frappes dans la profondeur gagne en épaisseur dans les rangs de la Défense belge. L’alignement avec la France est une piste privilégiée par la Force Terrestre, qui pourrait également bénéficier de l’intégration de la Belgique dans une initiative européenne aujourd’hui en phase de transition.
« L’une des leçons de la guerre en Ukraine, à côté des drones, de la lutte anti-drones et de la guerre électronique, relève aussi des feux dans la profondeur », rappelait le désormais ex-commandant de la Force Terrestre belge, le général-major Jean-Pol Baugnée le mois dernier au salon Eurosatory. Si la Défense belge rattrape petit à petit son retard dans les trois premiers segments, elle reste totalement absente du quatrième.
À la tête de la Force Terrestre, la voie privilégie reviendrait à miser sur le partenariat franco-belge CaMo pour acquérir cette batterie de lance-roquettes multiples inscrite dans la nouvelle loi de programmation militaire. « Dans le cadre de ce partenariat, j’aimerais personnellement acquérir les mêmes lance-roquettes multiples que la France », lançait le général Baugnée lors d’un échange avec son homologue français d’alors, le général Pierre Schill. La veille, la ministre des Armées, Catherine Vautrin, officialisait en effet le lancement de négociations exclusives avec Safran Electronics & Defense et MBDA pour la fourniture du successeur du lance-roquette unitaire (LRU).
Si la France a fait son choix, le voisin belge achève quant à une phase de prospection du marché. L’étude s’est notamment arrêtée par les Pays-Bas et leur système PULS. Insérée un peu partout dans l’armée de Terre, la Force Terrestre a également suivi de près la compétition pour la succession du LRU puis les résultats positifs des tirs de démonstration réalisés par les deux groupement français en lice. Rien n’est joué, mais l’argument européen pourrait venir peser dans la stratégie d’acquisition belge, les deux systèmes français étant les seuls à écarter toute dépendance envers des technologies étrangères.
« J’espère sincèrement que nous pourrons acquérir les mêmes systèmes d’arme que l’armée de Terre française », insistait le général Baugnée. Après trois années à la tête de la Force Terrestre, ce dernier a passé le flambeau vendredi dernier pour endosser la charge de représentant militaire de la Belgique auprès de l’UE. Il appartiendra à son successeur, le général-major Gert Van Goethem, de dépasser l’incantatoire si la Défense cherche effectivement à combiner interopérabilité et souveraineté européenne.
L’engagement n’est prévu qu’en 2034 par la LPM belge, qui prévoit 418 M€ pour renforcer l’appui-feu indirect. De source militaire, l’intention serait néanmoins de prendre une décision au cours de cette législature, donc avant 2030. L’étape de contractualisation serait donc du ressort du prochain gouvernement. L’urgence immédiate relève plutôt de l’opérationnalisation d’une première brigade interarmes et du bataillon de reconnaissance belgo-luxembourgeois d’ici la fin de la décennie, l’une des quatre priorités fixées par l’OTAN. Il s’agit notamment de former le personnel en vue de l’arrivée des premiers canons CAESAR Mk II et Griffon MEPAC. La future « BIA 30 » est appelée à être renforcée « prendre en compte l’exigence de robustesse dans un cadre de défense collective ». Cette batterie de LRM est l’un des renforts envisagés, mais plutôt au profit de la division – française ou non – dans laquelle s’intégrerait la brigade belge.
« Sans feux dans la profondeur, nous sommes quand même beaucoup moins pertinents », relevait le général Baugnée. Cette faiblesse est identifiée depuis un moment au sein de l’OTAN. Entre Européens, l’heure est à la recherche de solutions souveraines qui permettront à terme de se passer de l’essentiel de l’appui américain. Le sujet a été évoqué durant Eurosatory par le ministre de la Défense belge, Theo Francken, et son homologue française, Catherine Vautrin. Les deux ministres avaient alors évoqué « une possible participation belge au développement de capacités stratégiques européennes d’alerte avancée et de frappe dans la profondeur », indiquait le ministre belge en marge d’un entretien bilatéral. Ce programme de frappe dans la profondeur, c’est sans aucun doute un clin d’oeil à l’initiative European Long-range Strike Approach (ELSA) lancée en 2024 par cinq, puis six nations. La Belgique la suit de près au titre d’observatrice, confirmait hier son ministre de la Défense.
Après deux années de travaux, ELSA vient d’entrer dans une nouvelle phase. Deux années de travaux ont permis aux nations de convenir d’exigences communes et de définir les solutions et approches potentielles pour matérialiser les capacités jugées les plus pertinentes. En ressort une dizaine de clusters centrés sur la détection aérienne précoce, un lanceur multi-missiles européen, les frappes basées sur des effecteurs à bas coût ainsi que trois groupes portant sur les frappes sol-sol de 300 à 500 km, de 500 à 2000 km, et au-delà. Animés par certains pays, ces ELSA Implementation Groups (EIG) poursuivront la dynamique en se concentrant sur des projets de développement et d’acquisition conjoints « y compris avec de nouveaux partenaires ».
Que ce soir via CaMo ou via ELSA, tout futur investissement amène avec lui l’éternelle question des retours sociétaux. « Bien que ce programme soit pertinent, il ne relève probablement pas directement du champ d’action de notre BITD. Néanmoins, la Belgique peut faciliter l’implication indirecte de ses entreprises de défense et de ses centres de recherche dans la chaîne de valeur des principaux fabricants européens. Une telle implication indirecte aurait sans aucun doute une influence positive sur le développement de notre propre expertise dans ce domaine », commentait hier matin le ministre de la Défense.
Si tout reste à construire au sol, une première capacité partiellement européenne émerge dans la Force Aérienne : le missile AGM-84. Développé par le duo américano-norvégien formé par Raytheon et Kongsberg, ce Joint Strike Missile est l’objet d’une procédure d’acquisition au travers du mécanisme américain des Foreign Military Sales (FMS). Estimé à 236 M$ (207 M€), le processus devrait en théorie accélérer les livraisons. Un second contrat a quant à lui été signé directement auprès du gouvernement norvégien. Ce JSM est destiné au chasseur F-35A. Si l’intégration sur ce dernier est en cours, une étude de faisabilité est en cours pour envisager son exploitation depuis le drone MQ-9B.