Voilà plus de deux ans que la France ne détaille plus son appui capacitaire apporté à l’Ukraine. Seuls quelques rares annonces et le rapport au Parlement sur les exportations d’armement amènent un peu de clarté. Ce dernier vient de sortir, laissant à nouveau entrevoir les limites de l’appui matériel français.
Évalué à 5,9 Md€ fin 2024, le soutien militaire de la France à l’Ukraine était évalué à 6,5 Md€ un an plus tard. Difficile de parler de sursaut majeur pour cette enveloppe qui inclut la contribution nationale à la Facilité européenne pour la paix (FEP), pour l’instant plafonnée à 2,1 Md€. Si la France dit assumer « une position motrice dans le soutien capacitaire à l’Ukraine », l’effort porte depuis l’an dernier « sur le développement de coopérations industrielles franco-ukrainiennes, tout en continuant les cessions sur stocks des armées françaises et les acquisitions directes auprès de la BITD française », résume le ministère des Armées.
Les résultats de coopérations entre industriels demanderont un peu de patience. Quant aux cessions et achats directs, le rapport publié mi-août permet d’y voir un peu plus clair. La France a ainsi cédé trois « chars », 42 « véhicules blindés de combat » et quatre « avions de combat » l’an dernier, trois termes génériques derrière lesquels se cachent autant d’AMX-10RC, de VAB et de Mirage 2000. Pour les blindés, les volumes ont donc été divisés par quatre ou six par rapport à 2025. Plus de 200 missiles antiaériens, dont 30 « hors catégorie », et 76 lanceurs font également partie des cessions. Idem pour 12 carabines, 20 fusils d’assaut, 43 fusils mitrailleurs de 5,56 mm et 7,62 mm, 42 mitrailleuses lourdes et 22 lanceurs de missiles antichars. Cinq opérations de cessions onéreuses auront in fine généré plus de 46 M€ de paiements de la part de Kyiv.
D’autres exportations relèvent de matériels neufs. L’Ukraine a ainsi pris livraison de 20 mitrailleuses lourdes, 67 canons de 155 mm, 44 lanceurs et missiles anti-aériens et – petite surprise – de 120 canons de 20 mm. En pod, sur affût et pour quelle(s) applications(s), le rapport ne le détaille pas mais ce type de calibre a notamment retenu l’attention lorsqu’il a été question d’évoluer vers une lutte anti-drones plus « frugale ». Voici pour l’essentiel, sachant que la classification adoptée exclut de nombreuses pistes, à l’image des munitions non complexes, radars, brouilleurs, systèmes électroniques et autres pièces de rechange. Paris estime à plus de 940 M€ la valeur des matériels livrés en 2025, une évaluation élaborée « en tenant compte des méthodes utilisées dans le cadre de la Facilité européenne de Paix ». Mais cette légère hausse par rapport à l’année précédente ne doit pas faire oublier un « détail » sur la méthode de calcul : même revalorisé, un VAB cédé ne peut être comparé au Griffon neuf qui le remplace. Idem pour l’AMX-10RC et le Jaguar.
« À partir de 2025, l’accent a été mis par l’Ukraine sur le renforcement de sa BITD. À ce titre, les efforts de coopérations industrielles avec l’Ukraine se sont significativement accélérés, liés aux nouveaux programmes européens apportant un soutien financier sur ce segment », précise le ministère des Armées. De quoi expliquer le niveau élevé d’octroi de licences d’exportation. Bien qu’en baisse l’an dernier, celui-ci plafonne à 99 licences pour un total de 6,8 Md€, en recul de près de 1 Md€. L’essentiel relève des bombes, roquettes et missiles ainsi que des véhicules terrestres. Suivent les systèmes électroniques tels que les brouilleurs de drones, et le matériel d’imagerie ou de contre-mesures, comme les jumelles multifonctions.
L’Ukraine est donc plus que jamais un débouché de premier plan pour la filière française mais, faut-il le rappeler, l’octroi d’une licence n’est pas un acte d’achat. Elle représente, dans le meilleur des cas, une des phases préliminaires d’un éventuel contrat. De même, l’exposition dans un salon d’armement ou la démonstration en terre étrangère exigent elles aussi un feu vert gouvernemental, même si ces matériels sont destinés à revenir ensuite en France. Seule une fraction se matérialise en contrat. Les prises de commande en témoignent. Celles-ci s’élevaient à 781 M€ en 2025. Bien qu’en baisse, le résultat reste l’un des meilleurs enregistrés après l’Indonésie, la Grèce et le Danemark.
Si l’Ukraine continue de miser sur la BITD française, l’appui financier étatique s’est tari depuis un moment. La bataille des chiffres est passée au second plan, mais les quelques volumes cités plus haut laisse peu d’équivoque quant à l’envergure de l’aide matérielle française. Lancé en 2022, le fonds de soutien à l’Ukraine appartient bel et bien au passé. Une tentative sénatoriale de création d’un nouveau fonds de 100 M€ permettant de financer des commandes franco-ukrainiennes n’a pas passé le stade des discussions entourant l’actualisation de la loi de programmation militaire. Cela n’a en effet rien d’un secret : les marges de manoeuvre budgétaires de la France sont particulièrement contraintes côté français.
De plus en plus, l’argent vient d’ailleurs. Dans l’urgence, certains contrats se sont concrétisés grâce au mécénat d’autres États. Exemple avec le CAESAR, une capacité renforcée avec les 5 M€ amenés par le Grand-Duché de Luxembourg, les 11 M€ déboursés par la Belgique et, surtout, avec les 117 M€ promis par le Danemark. L’idée se répète avec la Norvège, qui a fléché 365 M€ vers l’acquisition de bombes guidées AASM auprès de l’industrie française. L’Ukraine se tourne désormais vers l’Europe, initiatrice d’un prêt (USL) de 90 Md€ octroyé pour répondre aux besoins les plus urgents. Heureusement, l’aide française ne se limite pas au seul volet capacitaire. Elle se retrouve aussi dans les 22 000 militaires ukrainiens formés en France et en Pologne au travers de l’opération Gerfaut, dans la construction d’un nouveau modèle de forces, ou encore dans le co-pilotage des travaux formalisant la Coalition des volontaires.
Crédits image : KNDS France