Exit le GA5000, place à DeepFinder. Cette gamme de radars d’alerte avancée en cours de développement, Thales la présentait pour la première fois à la semaine dernière lors du salon Eurosatory.
Spatial, stratégique et tactique, voici les trois segments visés par DeepFinder, cette nouvelle gamme de radars UHF visant à « aller détecter, reconnaître et ensuite poursuivre des cibles à très longue distance », résume Éric Marteau, vice-président stratégie et marketing de la ligne de produits « radars de surface » au sein du groupe français. Le premier était en quelque sorte connu, les deux autres sont apparus à l’occasion d’Eurosatory. Pourquoi la bande UHF ? « Parce que, dans le domaine des radars, cette bande présente des caractéristiques particulièrement intéressantes ». Avec ses fréquences comprises entre 300 MHz et 3 GHz, l’UHF se révèle avant tout pertinente face aux cibles mettant en oeuvre des dispositifs de furtivité passifs ou actifs, à l’image d’une géométrie de fuselage adaptée. Les travaux conduits à l’aide de démonstrateurs et de mesures ad-hoc auront démontré le décuplement de la surface équivalente radar dans certains cas, « donc une bien meilleure réflexion sur ces cibles spécifiques comme les missiles hypersoniques ».
L’UHF a cependant une contrepartie : elle exige de très grandes « oreilles » pour garantir une précision suffisante. Voilà pourquoi la déclinaison stratégique de DeepFinder reposera sur une structure fixe réunissant des antennes actives (AESA) de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Chacune couvrira un angle de 120°. En réunir trois offrira donc une capacité de surveillance tous azimut et dans un rayon portant jusqu’à 5000 km. Installé aux frontières de l’Europe, un tel système porterait la capacité de détection jusqu’aux confins de la Russie, sur la totalité de l’Asie centrale et une partie du territoire chinois, et jusqu’à certaines régions d’outre-Atlantique.
Qu’importe la variante, DeepFinder repose sur une structure modulaire à base de « building blocks UHF », des modules électroniques en cours de développement. L’architecture logicielle permet d’étendre le champ à la surveillance de l’espace, soit en combinaison avec des satellites, soit de manière autonome. Un radar DeepFinder est également doté d’une « fréquence de balayage suffisante pour détecter tout missile à trajectoire verticale, réaliser sa trajectographie et calculer un point d’impact si le missile est balistique ou le poursuivre s’il est hypersonique et, in fine, déterminer le point de lancement ».
Qui peut le plus peut le moins, et DeepFinder applique le proverbe à l’échelon tactique. Celle-ci reprend des modules identiques et les met cette-fois en mouvement. Cette variante sera quant à elle retaillée pour correspondre aux dimensions d’un conteneur standard 20 pieds, de quoi faciliter son intégration sur des porteurs 8×8, garantir l’aérotransportabilité et préserver la mobilité tactique.
Les caractéristiques intrinsèques du radar demeurent inchangées mais ce que Thales propose, c’est de réassembler trois antennes individuelles pour les faire fonctionner comme un seul radar de plus grande taille. « Dans le monde du radar, c’est une première », pointe Éric Marceau. Si le pari n’a jamais été tenté auparavant, c’est parce que la manoeuvre, réalisée sur un terrain non préparé et avec les moyens du bord, n’a rien du sport de masse. Derrière une certaine adresse des équipages, elle aura exigé le développement d’une algorithmie de réalignement pour que ces trois antennes ne fassent qu’une et offrent la stabilité et la précision exigées. Un démonstrateur existe. Il aura permis de valider l’idée dans la pratique et d’entrevoir son industrialisation. « Ce produit est destiné à s’insérer de la même manière que le fixe, avec une distance moindre mais néanmoins nettement supérieure à tout radar mobile aujourd’hui disponible en Europe », note Éric Marceau.
Ce DeepFinder tactique trouvera tout à fait sa place dans SkyDefender, cette offre complète, ouverte, multicouches et modulaire, estime Thales. Hormis la surveillance de territoire, le DeepFinder tactique y opérerait aussi au profit de l’interception. Il viendrait en priorité étendre la palette de capteurs du système de défense sol-air SAMP/T NG. Sa feuille de route comprend en effet un enjeu de rallonge lui permettant d’agir contre des menaces de type « Medium-Range Ballistic Missile » (MRBM) en musclant sa portée de détection jusqu’à 1500 km. Il devait au passage s’aligner sur les logiques de déploiement du SAMP/T. Thales travaille dès lors à une mise en station réduite à 30 minutes, un délai bien inférieur à celui dont ont besoin les quelques systèmes similaires développés ailleurs, aux États-Unis et en Chine par exemple.
La menace ne date pas d’hier, l’intérêt de la France non plus. Voilà plus d’une décennie que les armées françaises accompagnent l’effort de développement. DeepFinder résulte ainsi de plusieurs démonstrateurs, dont l’un installé dans le sud-ouest de la France aura permis de valider les performances face aux cibles visées et d’entrevoir l’industrialisation des modules UHF. Un passage à l’échelle s’amorce depuis lors à l’horizon. Il découle du choix de la France de miser sur la déclinaison spatiale de DeepFinder, autre version fixe retenue pour le futur radar AURORE. Rattaché au programme ARES (Action et Résilience Spatiale) et conçu sur le site de Limours, ce successeur du système GRAVES se focalisera sur la surveillance continue d’objets en orbite. C’est d’ailleurs au travers de l’incrément 1 d’ARES qu’a été financé, à partir du printemps 2023, le pré-développement des modules UHF.
Avec de telles performances annoncées, un outil comme le DeepFinder stratégique a forcément une portée supra-nationale. « Que ce soit en Europe ou au Moyen-Orient, il y a une prise de conscience générale de la nécessité de détecter à plus longue portée, de mieux se protéger. Ces menaces ne sont pas théoriques, elles sont réelles. Un besoin pour des capacités de ce type fait donc évidence », explique Éric Marceau. Cela tombe bien, l’heures est justement aux alliances pour combler des trous capacitaires parfois béants tout en renforçant la souveraineté européenne. C’est tout l’enjeu de l’initiative « Joint Early Warning for a European Lookout » (JEWEL) lancée par la France et l’Allemagne. Les fondations ont été posées le 15 octobre 2025 avec la signature d’une lettre d’intention par la ministre des Armées, Catherine Vautrin, et son homologue allemand, Boris Pistorius.
JEWEL entend contribuer à « la construction d’une capacité européenne d’alerte avancée, complémentaire de celle fournie par les États-Unis », déclarait alors le ministère des Armées. Elle reposera sur deux segments. Seul pan visé par un premier accord, l’espace se complètera d’un segment sol reposant sur « un réseau de radars fixes et mobiles opérant sur des différentes bandes de fréquences ». C’est ici que DeepFinder trouve tout son sens. Thales y pousse tout particulièrement sa variante stratégique. Lancé en franco-allemand, le programme JEWEL a vocation à s’ouvrir à d’autres nations. Il se complète des mécanismes conjoints mis en place par l’Europe, les projets de défense européens d’intérêt commun (EDPCI). Doté de 325 M€, ce nouveau dispositif comprend un axe dit « European Air Shield » relevant de la défense aérienne et antimissile intégrée (IAMD) et pour lequel Thales pousse une solution Deepfinder dont la mise sur le marché interviendra dans les prochains semestres et « en tout cas avant la fin de la décennie ».