Une antenne chirurgicale de 4e génération pour le SSA

À l'intérieur de la zone chirurgicale d'une ARCS standard (Crédit : ministère des Armées)

À l’intérieur de la zone chirurgicale d’une ARCS standard (Crédit : ministère des Armées)

 

Une première antenne chirurgicale de nouvelle génération est déployée depuis plusieurs semaines au Sahel en appui du dispositif Barkhane. Plus moderne, légère, mobile et, surtout, « sécable », cette Antenne de réanimation et de chirurgie de sauvetage (ARCS) remplace progressivement l’Antenne chirurgicale aérotransportable (ACA 05).

 

De l’ACA 05 à l’ARCS

 

Premier élément chirurgical de la chaîne de soins en opération, l’ARCS trouve son origine dans la nécessité d’une mise à jour du matériel médical en service depuis le début des années 2000. Le projet démarre en 2016, date à laquelle le SSA entame le renouvellement de ce matériel sur base, notamment, des retours d’expérience de l’opération Serval (2013-2014). « Nous y avons constaté la difficulté de faire bouger les structures existantes, devenues particulièrement lourdes », explique le médecin en chef et chirurgien thoracique Jean-Philippe, aux manettes du programme. Une antenne ACA nécessite six heures d’installation pour huit tonnes de matériels. Et près deux jours pour sa désinstallation, ce qui rendait presque impossible le suivi d’un train de combat comme celui établi durant l’opération Serval. Avec Barkhane, les modes d’actions de l’armée française ont évolué vers toujours plus de mobilité. Les opérations menées aujourd’hui au Sahel impliquent une plus grande dispersion des forces engagées et donc un allongement des délais d’accès à la chirurgie de sauvetage.

 

Les ACA ne sont ensuite pas dimensionnées pour gérer les afflux saturants de blessés. Celles-ci ne permettent d’opérer qu’un seul blessé à la fois quand les données épidémiologiques montrent la nécessité de faire évoluer le modèle vers le traitement de deux blessés chirurgicaux en moyenne. « Nous avons donc été contactés pour établir un autre concept de même, voire de meilleure capacité mais en augmentant radicalement l’aspect mobilité », ajoute le major William, infirmier-anesthésiste également intégré à l’équipe de marque ARCS. Malgré la complexité du projet, l’équipe d’une dizaine de spécialistes est parvenue à développer un prototype dès 2018, qui sera validé un an plus tard.

 

Antenne chirurgicale de 4e génération, l’ARCS standard offre à présent la possibilité de traiter simultanément deux blessés graves, tant sur le plan chirurgical que réanimatoire. Dimensionnée pour appuyer un GTIA depuis une base avancée, elle dispose d’une autonomie de 48 heures pour un volume de prise en charge de 16 patients. Une ARCS standard comprend quatre zones fonctionnelles déployées et redéployées en l’espace de deux heures. La première est réservée à l’accueil et au tri des blessés. Vient ensuite une unité de déchocage, « c’est-à-dire tout ce qui correspond à une salle d’accueil des urgences vitales dans un service hospitalier. Il s’agit du lieu où s’établit le bilan vital du blessé ». Une troisième zone comprend un bloc opératoire dans lequel deux blessés peuvent être traités en parallèle, ou huit blessés en 24 heures. La quatrième zone est équipée pour assurer la réanimation de jusqu’à quatre patients après intervention. Le tout pour un poids logistique maîtrisé de 5 tonnes (27 m3). La projection par les airs d’une ARCS complète sollicite deux avions de transport tactique ou un A400M. Une fois au sol, sa mobilité est assurée par une escouade medico-chirurgicale de 10 militaires du Régiment médical (RMED) équipée de deux porteurs PPLOG et de trois VAB SAN.

 

Une ARCS standard est armée par une équipe de 13 personnes, soit un médecin anesthésiste-réanimateur, trois chirurgiens, deux infirmiers-anésthésistes, deux infirmiers de bloc opératoire, quatre infirmiers polyvalents et un sous-officier administratif. Si la structure RH est comparable avec celle de l’ACA 05, l’ARCS s’avère pourtant « beaucoup moins gourmande de part la quantité de soins supplémentaires que son équipe médicale est capable de prodiguer ».

 

Une ARCS standard au complet (Crédit : ministère des Armées/SSA)

Une ARCS standard en cours de montage (Crédit : ministère des Armées/SSA)

 

Gagner du temps

 

« L’idée principale de cette structure ce n’est finalement pas de traiter toutes les blessures de guerre, la plupart pouvant être soignées avec du matériel très simple. Il s’agit plutôt d’aller chercher les blessés gravissimes qui pourraient mourir dans l’heure si nous n’étions pas positionnés à proximité », souligne le médecin en chef Jean-Philippe. L’ARCS a donc été conçue de telle manière à économiser l’une des ressources les plus précieuses de la médecine d’urgence : le temps. « L’objectif est de se trouver au maximum à 30 minutes du lieu de la blessure quel que soit le moyen de transport, ce qui représente le meilleur compromis entre la protection des équipes médicales et leur rentabilité sur la blessure », ajoute-t-il. De fait, la chirurgie délivrée par l’ARCS durant la première heure suivant la blessure est une chirurgie de stabilisation. « Nous réalisons des gestes qui sauvent, mais le blessé qui sortira de l’ARCS aura encore besoin d’une réanimation prolongée et de plusieurs interventions supplémentaires. Notre mission, c’est le maintien de la vie et la juste prévention des risques de dégradation », rappellent les architectes du projet.

 

Si le choix du contenant, des tentes I-4S issues du catalogue de la SIMMT, avait peu d’importance, les réflexions se sont surtout axées sur l’articulation des différents éléments, systèmes et consommables dans un espace et un tempo contraints. Hors de question, en effet, qu’un chirurgien perde plusieurs secondes à chercher un scalpel dans la multitude de caisses pratiquement identiques qui constituent l’ARCS. Les pharmaciens ont dès lors été impliqués dès l’origine dans la conception avec à la clef un réel sursaut organisationnel. La disposition des cantines à tiroir et panneaux modulaires dans l’espace a en conséquence été savamment étudiée pour maximiser l’ergonomie et ne pas gripper la myriade de gestes techniques réalisés dans un bloc opératoire. Chaque élément répond à un numéro et à un code couleur uniques indiquant à la fois sa fonction et sa place dans le module. À la couleur rouge, par exemple, correspondent les matériels destinés à la fonction « chirurgie ». La caisse numérotée « A11 » sera quant à elle la première placée à la gauche de l’entrée de la tente.

 

« Auparavant, les matériels étaient conservés dans leur carton d’origine et placés dans des caisses standards. Dorénavant, les pharmaciens des établissements ravitailleurs du SSA déconditionnent le matériel pour qu’il soit immédiatement utilisable par les personnels », détaille le major William. Pansements, scalpels et autres compresses stériles sont maintenant directement rangés à l’unité dans les différents panneaux modulaires et cantines. La même logique est ensuite reproduite pour les appareils médicaux, ceux-ci étant conditionnés selon leur mission pour un usage immédiat. « Cela ne nous fait pas seulement gagner quelques secondes, mais des minutes entières. Voire, plusieurs segments de 10 minutes. Hors, la mortalité d’un blessé thoracique augmente de 5% toutes les 10 minutes. La refonte des rangements et la logique du prêt-à-l’emploi ont une importance capitale », constate le médecin en chef Jean-Philippe.

 

Validation du concept de scission d'une ARCS pour projeter un module ultralight vers l'avant du théâtre d'opération (Crédits: FOB)

Validation du concept de scission d’une ARCS en vue de la projection d’un module ultralight vers l’avant du théâtre d’opération (Crédits: FOB)

 

Un module « ultralight » projetable par Caïman

 

Pour gagner davantage en mobilité, l’ARCS a nativement été envisagée comme un outil parfaitement « sécable ». Grâce à sa double dotation latérale identique (alpha et bêta), une ARCS standard peut être rapidement scindée en une heure en plusieurs modules de niveaux intermédiaires « light » et « ultralight ». Ces versions conservent les capacités chirurgicales mais s’allègent considérablement pour renforcer la manœuvrabilité et la réactivité des équipes médicales.

 

Le principe a néanmoins ses limites, car une fois accueilli et opéré le blessé doit être rapatrié au plus vite pour ne pas épuiser le stock limité de matériels de soins que comportent les ARCS light et ultralight. «  Avec la version ultralight, un blessé devra être évacué en maximum 6 heures avec un mode de fonctionnement normal, et 12 heures si l’on fonctionne en dégradé ». Le modèle intermédiaire reprend les capacités de l’ultralight et y ajoute une tente de réanimation pour pouvoir garder le blessé sur place entre 12 et 24 heures.

 

Ce concept opérationnel de scission de l’ARCS standard a été validé la semaine dernière à l’occasion de l’exercice Baccarat 2020, mené dans les Alpes par la 4e brigade d’aérocombat. Grâce à trois rotations effectuées en NH90 Caïman à partir du camp de Chambaran, une antenne ultralight a pu être reconditionnée et redéployée en l’espace de quelques heures à proximité du centre opérationnel de l’exercice, installé au quartier-général de la 27e brigade d’infanterie de montagne de Varces.

 

La capacité opérationnelle initiale de l’ARCS standard a été prononcée en juillet dernier. Le prochain objectif du SSA sera maintenant de disposer de quatre exemplaires au premier trimestre 2021 puis, à terme, de pouvoir remplacer l’ensemble des huit ACA 05 aujourd’hui en service. D’autres modules complémentaires – hospitalisation, radiologie, laboratoire – sont en cours de développement en vue de convertir une ARCS en un groupement médico-chirurgical. La poursuite du programme Scorpion de l’armée de Terre « imposera néanmoins une mobilité encore accrue que le SSA se doit désormais d’anticiper », commentait récemment le ministère des Armées. Des travaux menés avec l’armée de Terre ont d’ores et déjà mis en avant un besoin à moyen terme pour une capacité chirurgicale sur roues qui pourrait constituer « la 5e génération d’antenne chirurgicale ».