Un plan de relance « vigoureux » pour remettre la BITD sur les rails

La ligne d'assemblage du VBMR Griffon sur le site Nexter de Roanne (Crédits:  Ministère des Armées/William James)

La ligne d’assemblage du VBMR Griffon sur le site Nexter de Roanne (Crédits: Ministère des Armées/William James)

 

« La France traverse une très grave crise qui n’épargne évidemment pas son industrie de défense », attestait hier le président du GICAT et du CIDEF, Stéphane Mayer, devant la commission Défense de l’Assemblée nationale. Celui-ci, ainsi que ses homologues du GICAN et du GIFAS, Hervé Guillou et Éric Trappier, ont unanimement appelé à la mise sur pied d’un plan de relance « vigoureux » sous peine d’une fragilisation rapide du tissu industriel et d’un net recul sur le marché export.

 

Une reprise progressive mais variable

 

L’appel adressé par la ministre des Armées pour le maintien des activités essentielles aura été entendu. Dès le 16 mars, des plans de continuité de l’activité (PCA) sont déclenchés tant par les maîtres d’oeuvre industriels que par la majorité de leurs sous-traitants. Sans parvenir, cependant, à rétablir les cadences d’avant crise et non sans susciter quelques tensions lors du dialogue mené avec les partenaires sociaux.

 

Les premiers jours de crise se sont traduits par une pause inévitable dans l’activité de production, d’une semaine pour la plupart et « beaucoup plus » pour d’autres. Jusqu’à 60% des entreprises de la BITD ont alors été forcées d’arrêter la quasi-totalité de leur activité. « Aujourd’hui, le CIDEF remarque parmi ses membres une généralisation progressive des reprises mais avec des niveaux très variables, de 30 à au maximum 70% des effectifs au travail », constate Mayer. Mais la présence sur site, donc les activités de production, reste quant à elle limitée à 20 ou 30% des volumes habituels pour l’ensemble de la filière. L’inquiétude est particulièrement palpable concernant la chaîne d’approvisionnement, dont la possible dualité, la complexité et la répartition territoriale complexifient le travail de cartographie nécessaire « pour s’assurer qu’elle ne s’effondre pas », précise Trappier. L’un des risques identifiés étant que la disparition non-anticipée d’un sous-traitant du domaine civil puisse affecter durablement les activités dans le secteur de la défense.

 

Cette situation est appelée à se poursuivre bien au-delà du 11 mai. La prolongation sine die des nouveaux protocoles sanitaires conduira les entreprises à poursuivre le recours au télétravail, au chômage partiel ou au congé pour permettre d’inscrire l’effort dans la durée et d’obtenir davantage de capacités dans la deuxième moitié de l’année. Les accords d’entreprises se multiplient, parfois au terme de discussions rendues houleuses en raison de la multiplicité des discours ministériels. « J’en veux pour preuve qu’un syndicat nous a poursuivis en référé au Conseil d’État pour faire arrêter toutes nos activités parce qu’elles étaient jugées non-essentielles », déplore Guillou. « Indépendamment des réflexes de peur des uns et des autres, nous avons eu énormément de mal, finalement, à mobiliser le corps social ».

 

Un impact malgré tout sur la programmation

 

Malgré une priorisation favorable émise en concertation avec la DGA, cette situation exceptionnelle est inévitablement dommageable pour la conduite des renouvellements capacitaires. Les programmes qui souffrent le plus sont ceux qui sont entrés dans une phase active de développement et de production, car dépendants énormément des conditions de circulation des travailleurs et de l’accès aux chaînes d’assemblage. La majeure partie de l’activité de R&D a quant à elle pu être maintenue grâce au télétravail.

 

Le programme Scorpion n’en est malheureusement pas exempt et, désormais, les trois industriels du GME (Nexter-Thales-Arquus) s’activent auprès des centaines de sous-traitants impliqués afin de se rapprocher des objectifs inscrits dans la LPM, qui sont de 128 Griffon et 4 Jaguar pour 2020. « Cela signifie que l’on atteindra pas [cette cible], compte tenu des perturbations graves que nous subissons tous. L’objectif est de s’en rapprocher le plus possible », concède Mayer, également PDG du groupe Nexter. Ce dernier se veut néanmoins rassurant quant à d’éventuelles sanctions financières, car cette crise est « un cas de force majeur qui ne conduira pas à l’application de pénalités ».

 

Dépasser les mesures court-termistes

 

En plus des mesures internes passant par la maîtrise des engagements de dépenses, les sociétés se sont d’emblée tournées vers les leviers étatiques mis en place dès les premiers jours de la crise. « Les prêts garantis, les reports d’échéance de charges sociales et fiscales sont en fait indispensables pour toutes les entreprises, surtout les plus petites d’entre-elles », note Mayer. Les mesures spécifiques lancées par le ministère des Armées, telle l’accélération des délais de paiement, auront été « particulièrement bienvenues pour les petites et moyennes entreprises » qui représentent 70% des adhérents du GICAT.

 

Quant à la question d’une participation de l’État à des fins de protection des sociétés stratégiques, Mayer confirme qu’ « il n’y en a pas pour le moment besoin ». « Le secteur de la défense a un très mauvais moment à passer », signale-t-il, « mais la menace n’est pas existentielle au point de devoir avoir un recours, au-delà de ce qui existe déjà, qui irait jusqu’à la prise de participation de l’État ». Même son de cloche du côté du président du GICAN, selon qui la priorité reste « surtout de retrouver les volumes et de passer le point mort ».

 

Bien qu’appréciées, ces mesures d’urgence gouvernementales et ministérielles n’auront d’effets qu’à court et moyen termes. « La commande publique est quand même le meilleur moyen de redémarrer l’économie », assure Guillou. Les trois présidents insistent dès lors sur la nécessité de mettre place un plan de relance « à l’image de ce qui avait été réalisé après la crise de 2008, pourtant beaucoup moins forte ». Le volet défense de ce plan de relance s’était alors traduit par l’injection de 2,4 Md€ supplémentaires dans le budget des Armées, ce qui avait permis d’augmenter de 10% les crédits consacrés aux équipements en 2009.

 

« Nous nous réjouissons des annonces de madame la Ministre (…), qui a évoqué son rôle particulier pour la relance de l’économie et une augmentation des crédits afin d’amplifier la relance pour l’industrie de défense », ajoute Mayer. Fort du soutien ministériel, celui-ci propose de s’engager au plus vite dans une « politique budgétaire volontariste » sur la base de la révision de la LPM 2019 -2025 et en portant une attention toute particulière à exprimer des montants non plus en pourcentage du PIB, dont la baisse est estimée à 8% pour cette année par Bercy, mais en valeur absolue.

 

« De la commande et de la charge »

 

« Nous travaillons déjà avec le ministère des Armées et la DGA sur les modalités de ce plan de relance », confirme Mayer. À court terme, soit pour la gestion 2020 et la loi de finances 2021, il s’agira de progresser dans la négociation des contrats, dans la passation de commandes et dans la réception des matériels. Un effort valable tant pour les équipements que pour le maintien en conditions opérationnelles avec, pour le terrestre, la poursuite d’un « dialogue de crise » avec la SIMMT. Une autre idée reviendrait à affermir les tranches conditionnelles afin de créer « de la commande et de la charge », insiste Guillou. Pour le domaine terrestre, ce sont bien entendu les véhicules du programme Scorpion, mais également la confirmation de nouvelles commandes inscrites dans la LPM comme « des CAESAR, des hélicoptères, des drones ».

 

Cette crise devant s’inscrire dans la durée, les industriels en appellent à dépasser l’horizon proche pour envisager des mesures capables d’améliorer la visibilité des entreprises jusqu’en 2030. « Il me semble qu’il convient de maintenir, voire d’augmenter les budgets des grands programmes de la loi de programmation militaire », explique Mayer. Pour le terrestre, cela concerne évidemment Scorpion et ses incréments prévus, dont le programme franco-allemand de char du futur MGCS.

 

Derrière ce programme MGCS, c’est aussi tout le chaînon de la R&D qu’il faudra préserver pour éviter tout retard technologique préjudiciable. « Il y a toujours une tentation de sacrifier la R&D au bénéfice du sauvetage d’un certain nombre d’éléments capacitaires », alerte Guillou, pour qui ce scénario serait « évidemment une énorme erreur. C’est ce qui a conduit la France à prendre 10 ans ou 20 ans de retard dans les drones ». Cette reprise par la R&D, par les PEA, par les projets de démonstrateur, par le renouvellement de l’offre est « une relance extrêmement saine » que les gouvernements devront impérativement inclure dans les réflexions à long terme.

 

Ne pas se laisser distancer ni rattraper à l’export

 

Avec une part du marché évaluée à 7,9% sur la période 2015-2019, l’Hexagone reste le troisième plus grand exportateur mondial d’armements, seulement surpassé par la Russie et les États-Unis. Toutes filières confondues, les industriels de défense français exportent aujourd’hui entre 35 et 50% de leur production. « Nous continuons à exercer une vigilance importante pour garder la confiance de ces clients exports et veiller aux concurrents toujours très actifs », souligne Mayer. De fait, le ralentissement de l’activité risque de se traduire par un retrait forcé de certains appels d’offres et, in fine, une érosion des parts de marchés de la France au bénéfice des pays dont la reprise industrielle est déjà effective.

 

« L’Allemagne travaille plus que nous », observe Trappier. La politique spécifique des länder, de même que les accords établis plus facilement avec les syndicats auront favorisé une « continuité exemplaire » de l’activité avec, notamment, des chantiers navals qui « ne se sont jamais arrêtés », pointe Guillou. L’Allemagne était déjà parvenue à remonter la pente plus rapidement il y a 12 ans, quand la France n’était à parvenue à résorber les 20% d’emplois perdus qu’en 2016.

Hors des frontières européennes, deux mastodontes ont déjà inversé la vapeur, parfois à grand renfort de soutiens étatiques. La Chine, particulièrement présente dans les secteurs aéronautique et naval, est repartie à plein régime et s’est représentée, du moins pour le secteur naval, « sur tous les appels d’offres ». Faute d’une relance rapide côté français, le redémarrage des entreprises chinoises « pourrait tuer très rapidement nos parts de marché qui sont essentielles au maintien de notre compétitivité et (…) de nos compétences », alerte Guillou.

 

Épicentre actuel de la crise sanitaire, les États-Unis n’ont cependant pas arrêté le travail et ont érigé la sauvegarde des secteurs de l’aéronautique et de la défense au rang de priorité absolue. Dans les États américains les moins touchés, les chaînes de production fonctionnent « quasiment normalement », contribuant à minimiser l’impact tant sur les programmes nationaux que sur les marchés d’exportation. Entre autres leviers, le Congrès américain adoptait hier un nouveau plan d’aide de 483 Md$ (448 Md€), soit près de vingt fois ce que la France envisage pour les seules entreprises dites « stratégiques ». « Ne nous y trompons pas, (…) les États-Unis vont rebondir très rapidement. C’est dans la rapidité de rebond que nous serons jugés efficaces ou pas », prévient Trappier.

 

L’Europe n’est pas une option

 

La BITD française ne pourra faire face seule aux volumes financiers engagés, par exemple, par les États-Unis. « Il faut évidemment que la grande absente du début, l’Europe, puisse jouer son rôle », souligne Trappier. Des discussions sont déjà en cours avec le commissaire européen en charge de l’industrie de Défense, le Français Thierry Breton, « pour contribuer à un plan de relance ».

 

La sanctuarisation du futur Fonds de défense (FEDef) européen, promesse de 13 Md€ de crédits d’investissement en projets conjoints de R&D, est à ce titre essentielle. « En tant que président de l’ASD, j’échange sur nos inquiétudes avec les parlementaires européens en ce qui concerne le Fonds Européen de Défense. L’Europe de la défense ne semble pas la priorité de l’ensemble de nos partenaires. Il faut veiller à la préserver », s’inquiète Trappier.

 

La clientèle européenne occupe par ailleurs une part croissante des ventes d’armes françaises, de l’ordre de 25% en 2018 contre 10% en moyenne. Il s’agira donc d’explorer de nouvelles pistes pour assurer la préservation d’une clientèle devenue stratégique. Affaiblis par la crise, certains pays vont notamment avoir besoin de trésorerie pour confirmer leurs commandes. Il serait donc intéressant que le ministère de l’Économie et des Finances accorde « des facilités de trésorerie aux pays intéressés par nos matériels pour les pousser à passer commande », suggère Guillou.