Sauvegarde de la BITD: des entreprises « insauvables » et un soutien à pérenniser

La ligne de production de VBL Ultima d'Arquus, à Marolles-en-Hurepoix. A noter que ces véhicules adoptent maintenant le camouflage Scorpion brun terre de France (Crédit : Arquus)

La ligne de production de VBL Ultima d’Arquus, à Marolles-en-Hurepoix. A noter que ces véhicules adoptent maintenant le camouflage Scorpion brun terre de France (Crédit : Arquus)

 

Les députés ont à nouveau pris le pouls de la filière défense, cette fois en présence de l’ingénieur général de l’armement de classe exceptionnel (IGCEA) Vincent Imbert, pilote de la Task Force « Sauvegarde de la BITD »* de la DGA. Des 4000 entreprises de toutes tailles composant ce secteur, plus d’une centaine sont en mauvaise posture tandis que d’autres sont suffisamment résilientes pour participer à la consolidation du secteur. A contrario, une dizaine d’entre elles sont considérées comme « insauvables ».

 

« Globalement, toutes les sociétés ont souffert de la crise. Elles ont toutes vues une perte de leur chiffre d’affaires de l’ordre de 15 à 20% », indique l’ingénieur général de l’armement (IGA) François Mestre, du service des affaires industrielles et de l’intelligence économique de la DGA. Les raisons sont identifiées : indisponibilité de personnels critiques, retards sur les approvisionnements et la production synonymes de pénalités, incertitudes à l’export, etc. La liste est longue, et continuera de s’accroître à mesure que la crise sanitaire perdure.

 

Environ 10 à 15% du millier d’entreprises auditées in situ par la Task Force ont requis l’ouverture d’un chantier de remédiation. Pour un tiers d’entre elles, l’action s’est focalisée sur l’accompagnement de la trésorerie, essentiellement par un accès facilité aux prêts garantis par l’État. Une dizaine sont quant à elles considérées comme « insauvables ». Ce sont des sociétés « qui allaient déjà mal avant le déclenchement de la crise » et pour lesquelles les mesures de sauvetage n’auraient rien changé. Les entreprises les plus fragiles ne sont finalement pas celles dont le chiffre d’affaires dépend pour majorité d’un seul maître d’œuvres, qui aura pour intérêt d’y faire attention. Du côté de la DGA, l’inquiétude porte davantage sur les petites structures stratégiques à la clientèle élargie, « parce que chacun estime que c’est l’autre qui doit faire l’effort ».

 

Nombreuses sont celles pour qui les PGE, avances de paiement et autres aides étatiques et régionales sont maintenant en partie ou totalement consommés. La cartographie réalisée par la Task Force a par ailleurs mis en évidence une centaine d’entreprises « excessivement confiantes » vis à vis de la situation économique. Celles-ci n’étaient en effet « pas conscientes du fait que la situation pouvait perdurer et se sont imaginées que, une fois arrivé le déconfinement, tout allait repartir comme avant », regrette l’IGCEA Imbert. Une soixantaine ont déjà fait l’objet d’un second audit afin d’évaluer les possibles conséquences de cette erreur d’estimation. Trois ont nécessité un plan de remédiation, preuve que l’accalmie n’est pas encore à l’horizon.

 

Les effets de la crise « sont déjà multiples et s’amplifieront dans les mois à venir au sein d’un nombre croissant d’entreprises, principalement les PME et les ETI », avertit l’IGCEA Imbert. Il apparaît donc « souhaitable et possible d’aller plus loin (…) parce que la situation évolue rapidement ». La phase d’urgence clôturée, la DGA doit maintenant « entretenir cette cartographie et continuer à garder le lien », explique-t-il. Elle conserve notamment une petite équipe d’une dizaine d’agents répartis sur le territoire. À Paris et dans les régions, ce dispositif perdurera « au moins aussi longtemps que la crise sera là de manière à répondre aux besoins au cas par cas », souligne de son côté François Mestre.

 

Jusqu’à présent, les aides apportées l’ont été en réaction aux à des situations critiques. Elles doivent maintenant « être renforcées et poursuivies » de manière plus proactive. Par sa mise à jour régulière, la cartographie de la BITD doit permettre de sonner l’alerte avant que certaines firmes se retrouvent en difficulté. « Il s’agirait alors d’identifier non pas des entreprises mais des secteurs en difficulté et de définir à partir de là les mesures qui permettraient à des entreprises consolidatrices de renforcer la résilience de l’ensemble du secteur », estime l’IGCEA Imbert. Environ 25 établissements présentent des perspectives de croissance qui font d’elles de potentiels piliers auxquels d’autres peuvent venir s’adosser. Une approche conjointe réunissant la DGA, la Direction générale des entreprises (DGE) et de Bpifrance est en cours de façon à définir des profils consolidateurs et des entreprises qui accepteraient d’être consolidées dans des secteurs jugés sensibles.

 

En dépit d’un contexte économique défavorable, le PLF 2021 du ministère des Armées est conforme à la trajectoire budgétaire fixée dans la loi de programmation militaire. Plus de 22 Md€ seront investis dans les équipements, dont la majorité se traduira en nouvelles commandes au profit des entreprises françaises. Selon l’IGCEA Imbert, la réussite de cette « relance par la LPM » nécessite néanmoins que « le ruissellement des maîtres d’œuvres vers les sous-traitants de la BITD se fasse bien entendu dans les meilleures conditions et avec la plus grande efficacité possible ». Idem pour les financements à l’innovation, essentiels pour des activités de R&D « parmi les plus contraintes par la situation actuelle parce que le retour sur investissement est plus lointain ». Aux grands groupements industriels de s’assurer que les 900 M€ investis l’an prochain dans l’innovation et les 200 M€ promis par le futur fonds DEFINNOV – entretemps rebaptisé Fonds Innovation Défense – profitent aussi aux petites structures.

 

Même s’il ne présente aucun tropisme « défense », le plan de relance économique 2020-2022 de la France est vecteur d’opportunités pour la filière défense, et plus encore pour les sociétés duales. Avec le soutien de la DGE, le ministère des Armées a d’ores et déjà soutenu avec succès quelques dizaines de candidatures. Sur le volet aéronautique du plan, 70 des 116 propositions retenues proviennent de la BITD. « De même, sur la partie électronique, sur 11 lauréats, il y en a neuf qui relèvent de la BITD et des entreprises que nous avons identifiées », détaille le pilote de la Task Force.

 

Reste la question du soutien à l’exportation (SOUTEX). Avec plus de 8 Md€ de contrats engrangés en 2019, le marché export est essentiel afin « de prolonger les séries, de développer la compétitivité, d’entretenir l’outil de conception et de production et de mutualiser les coûts de MCO dans la durée ». Si la France a enregistré quelques succès cette année, « les répercussions de la crise Covid-19 sur l’entrée en vigueur en 2020 de certains contrats ou la réalisation de certains prospects sont à craindre », estimait fin octobre le ministère des Armées. Si ce dernier n’a pas remis en cause son plan d’équipement, ce n’est peut-être pas le cas de tous les pays clients de la France. Cet asynchronisme, tant dans les décisions financières que dans la gestion de la crise sanitaire, le ministère des Armées ne le maitrise pas. La marge de manœuvre est limitée, mais la DGA s’y est engouffrée en tirant parti du rapprochement opéré avec d’autres institutions. De part l’étendue de son réseau à l’étranger, la direction générale du Trésor a ainsi été mise à contribution pour aider à débloquer certains contrats. Le plan de relance comprend par ailleurs un volet SOUTEX à destination des PME et ETI. Là encore, l’intervention de la DGA dans la constitution et la défense des dossiers de candidature pourra s’avérer précieuse pour les petites entités moins habituées à naviguer dans les méandres de l’administration française.

 

 

 

*Mise en place début mai, cette Task Force rassemble une centaine d’agents de la DGA, de la DGE, de l’agence des participations de l’État (APE), du service de l’information stratégique et sécurité économiques, du conseil général de l’économie, de l’industrie et de l’énergie et des technologies (CGEIET) et de la Banque publique d’investissement (Bpifrance). S’y ajoutent des acteurs moins visibles, comme la direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD).