Le camouflage Scorpion arrive dans les forces

Un VT4 standard 2.1, premier véhicule de série à arborer le camouflage Scorpion (Crédit : armée de Terre)

Un VT4 standard 2.1, premier véhicule de série à arborer le camouflage Scorpion (Crédit : armée de Terre)

 

Les quatre premiers VT4 standard 2.1 arborant le fond monochrome « brun terre de France » (BTF) ont été livrés en décembre au 40e régiment d’artillerie de Suippes. Ces véhicules préfigurent l’adoption par l’armée de Terre d’un nouveau camouflage Scorpion mieux adapté à l’évolution des capteurs et à la multiplicité des théâtres d’opération. Coup de projecteur sur ce programme majeur en compagnie du capitaine Arnaud, officier de marque « camouflage » au sein de la STAT.

 

L’armée de Terre a reçu 430 VT4 standard 2.1 en 2019, dont 237 en camouflage BTF. À compter de janvier 2020, tous les VT4 livrés le seront désormais en couleur uniforme BTF. S’y ajoutent les prototypes du VBMR léger Serval et au moins un exemplaire du Griffon, le 92e réceptionné le 24 décembre par la DGA. Les quatre premiers Jaguar attendus pour 2020 devraient suivre la même trajectoire. Cette avant-garde est la première brique visible d’un programme d’envergure mené de concert par la DGA et la STAT en vue de remplacer le bariolage des véhicules de l’armée de Terre, entré en service il y a plus de trente ans.

 

Comment ?

 

Le camouflage Scorpion a été premièrement conçu pour répondre à des impératifs de modularité et d’évolutivité qui permettront de basculer d’un modèle à un autre rapidement et à moindres coûts. Dans cette optique, le BTF constitue un fond sur lequel les militaires viendront accoler des formes géométriques de couleurs différentes spécifiquement dessinées pour casser la forme du porteur. Quatre kits de réversibilité sont à l’étude : désert, centre Europe, montagne et urbain. Si les dominantes de beige, de vert et de blanc des trois premiers kits sont fixées, la question du kit pour environnement urbain reste pour l’instant « un voeu pieu ». Selon la STAT, les recherches menées jusqu’à présent aboutiraient à une palette graphique sensiblement identique à celle utilisée pour la zone montagneuse, les couleurs claires semblant particulièrement bien adaptées à ce type de théâtre.

 

L’installation des kits se veut réduite à quelques gestes élémentaires pour s’affranchir de la problématique de maintenance des peintures. « Quand immobiliser un véhicule pour des opérations de maintenance ‘classiques’ s’avère parfaitement normal, on a du mal à concevoir un arrêt de 15 jours pour repasser par l’atelier peinture. Ce n’est plus possible aujourd’hui au vu de la disponibilité grandissante exigée par l’armée de Terre, » souligne le capitaine Arnaud. « Pour glisser d’un théâtre européen à un environnement désertique, il suffira donc de remplacer les formes vertes par d’autres de couleur beige sans repasser par la case de l’atelier de peinture, » ajoute-t-il. C’est pourquoi le cahier des charges requiert que l’équipage puisse lui-même poser un kit réversible en l’espace de deux heures.

 

Ces kits seront partie prenante du lot de bord et accompagneront les véhicules dans leurs déploiements. Étant donné le volume interne particulièrement restreint de certains véhicules, l’accent est logiquement mis sur la limitation du poids et de l’encombrement. « Nous planchons sur des solutions extrêmement simples. Il pourra s’agir de plaques aimantées, d’auto-collants, voire de bâches que l’on vient ‘agrafer’. Il ne faut pas s’imaginer un grand filet que l’on vient poser en superstructure, nos scénarios sont simplifiés au maximum, » précise la STAT.

 

Le camouflage, dans la doctrine française, est un élément majeur de la phase de préparation de la mission, durant laquelle les équipages préparent, entre autres, leurs véhicules. « Parce qu’elle ne nécessite qu’un outillage réduit au minimum, cette phase pourrait intervenir directement au sein des bases avancées. Cela permettrait également à l’équipage de retirer les éléments inutiles du lot de bord pour gagner un peu de volume, » complète le capitaine Arnaud.

 

Les formes géométriques en forme de "petite maison" développées par la DGA (Crédit : ministère des Armées)

Les formes géométriques en forme de « petite maison » développées par la DGA (Crédit : ministère des Armées)

 

Les formes géométriques font l’objet de recherches menées par la DGA, à laquelle la STAT a confié le soin d’établir un bilan des technologies disponibles dans ce domaine sur base d’un plan scientifique et technologique (PST), successeur du plan d’étude amont. « Nous avons déjà explorés certaines pistes en tentant de les mener jusqu’à l’échec. Les premières expériences de ce type, destinées à démontrer les limites de chaque technologie, ont été menées depuis plus d’un an ». Les remontées d’informations ont depuis été réalisées auprès de la DGA afin qu’elle puisse reboucler avec les industriels impliqués pour effectuer les améliorations nécessaires.

 

Ce programme est par ailleurs étroitement lié aux futurs filets écrans multispectraux (FEM), « certainement l’un des sujets ayant le vent en poupe avec le camouflage Scorpion ». Après avoir légèrement « glissé », ce programme visant à l’acquisition d’une nouvelle génération de filets de camouflage devrait finalement être contractualisé en milieu d’année prochaine. « Imaginez un terrain extrêmement sombre pour lequel le BTF n’est pas idéalement conçu. Il suffira de rajouter une couche de FEM adoptant une colorisation mieux adaptée sur les cibles à haute valeur ajoutée, comme les postes de commandement, pour contribuer à les rendre invisibles, » résume le capitaine Arnaud, également chargé de ce programme.

 

Pourquoi ?

 

« L’actuel camouflage trois tons date de 1986. Ce qui était alors parfaitement adapté présente désormais des défaillances parce que les capteurs auxquels nous faisons face sur le terrain sont de plus en plus nombreux et performants. Certains matériels camouflés avec ce thème trois tons perdaient toute discrétion lors des observations classiques de combat, aux alentours de 800 mètres. La principale cause provient de l’usage de la couleur noire, qui s’avère catastrophique car non naturelle, » explique le capitaine Arnaud. De fait, s’il n’est pas utilisé dans un environnement extrêmement sombre, le noir ressort considérablement et devient facilement repérable pour les capteurs ennemis. À l’usure, la couleur noire à en outre tendance à « bleuir » avec le temps, nécessitant un entretien régulier sous peine d’accentuer la « non-naturalité » du bariolage.

 

Le deuxième élément « est moins un constat qu’une opportunité ». L’armée de Terre implémente effectivement un nouveau modèle « Au contact » comprenant notamment l’introduction de nouvelles plateformes au travers du programme Scorpion et la rénovation des matériels déjà en service. « La logique impliquait de profiter de ce changement de posture pour doter l’armée de Terre d’une nouvelle identité extrêmement forte. Il a donc fallu se pencher sur un nouveau type de camouflage que la France serait la seule à déployer après l’avoir breveté, » note la STAT.

 

Outre un gain de temps et d’argent, le camouflage Scorpion offrira un avantage décisif en terme de distance de détection. Les formes géométriques vont pouvoir casser l’apparence du véhicule, accentuant de facto le facteur doute lors de la phase d’identification. Le « tachisme » adopté pour le camouflage Scorpion implique par exemple l’installation de formes sur les extrémités des véhicules afin d’en réduire l’empâtement. Observées à longue distance, entre 1000 et 1500 mètres, ces formes vont non seulement réduire le volume apparent du véhicule mais également donner une impression de contraste, de profondeur et l’illusion d’apercevoir brièvement « un tas de cailloux » plutôt qu’un char de combat. D’après la STAT, les huit secondes nécessaires dans les années 1980 pour détecter un véhicule au camouflage trois tons seraient multipliées par trois ou quatre avec l’habillage Scorpion. « L’écart entre la détection et la reconnaissance du véhicule Scorpion va s’étirer en conséquence, retardant le temps de réaction de l’adversaire. Un délai que l’équipage du véhicule français pourra à son tour mettre à profit pour traiter la cible avant d’être lui-même menacé par un tir, » formule le capitaine Arnaud.

 

Pour qui ?

 

Le camouflage Scorpion est destiné aux véhicules de nouvelle génération et à haute valeur ajoutée dans un premier temps, au reste du parc dans un second temps. « Demain, quand les nouveaux véhicules sortiront des chaînes de montage, ce sera directement doté de cette peinture BTF. Les Griffon livrés en 2020, de même que les premiers Jaguar seront d’emblée livrés aux forces avec ce fond, » annonce le capitaine Arnaud.

 

En parallèle, tous les véhicules, que ce soient les VT4 et Griffon livrés au format centre-Europe ou tout autre « porteur » de l’armée de Terre, repasseront en chaîne de peinture soit par les moyens internes du ministère des Armée, soit de manière externalisée. « Le monochrome livré dans les forces est déjà un camouflage Scorpion. L’idée est de faire cohabiter des à la fois en monochrome simple et en monochrome équipé des formes géométriques ». Il s’agira, pour la seconde option, de venir marquer en priorité les vecteurs clés de l’armée de Terre, à commencer par ceux de la bulle Scorpion. Les véhicules plus « modestes » et moins exposés resteront probablement au stade du monochrome car étant moins concernés par la bulle combattante. Cela comprend essentiellement des véhicules de commandement, du train, et de soutien. D’autres petites plateformes, à l’image du VBL, arrivent quant à elles en fin de vie et présentent énormément de matériels en superstructures susceptibles de « polluer » l’aspect visuel. « Finalement, rajouter des formes géométriques sur un véhicule d’ores et déjà très marqué par les sous-systèmes déjà intégrés n’apporterait rien de plus en matière de camouflage, » indique le capitaine Arnaud.

 

Serval, VT4 et Griffon, premières manifestations tangibles de l'adoption du camouflage Scorpion (Crédits : DGA/armée de Terre/Nexter)

Serval, VT4 et Griffon, premières manifestations tangibles de l’adoption du camouflage Scorpion (Crédits : DGA/armée de Terre/Nexter)

 

À terme, tous les porteurs de l’armée de Terre, du PVP au Jaguar en passant par le PPLOG, le NH90 et le Tigre, adopteront cette nouvelle identité, « dans un délai qui nous est pour l’heure inconnu ». Il faudra dans tous les cas faire preuve de patience. Pour donner un ordre de grandeur, l’armée de Terre a mis six ans pour que l’entièreté de son parc de véhicules bascule de l’ancien camouflage monochrome à l’actuel trois tons. « C’est davantage qu’une petite manip’. Ce programme s’inscrit dans la durée et aura forcément un coût. Pour l’instant, nous travaillons surtout sur un concept qu’il faudra industrialiser en temps voulu ». Une fois la question de l’industrialisation parfaitement fixée, restera à débloquer les budgets conséquents nécessaires pour amorcer le rétrofit de l’entièreté du parc. À nouveau, il faudra user de patience car ces programmes d’amélioration du camouflage « se feront toutefois au fur et à mesure des capacités techniques et des priorités budgétaires établies avec l’Armée de terre, » rappelait le DGA Joël Barre en octobre dernier devant la Commission défense de l’Assemblée nationale.

 

Si ce camouflage est entièrement breveté par la France, il n’est cependant pas exclu que le concept des formes géométriques puisse être acquis par une nation alliée. Les couleurs resteront, elles, strictement françaises afin de respecter l’impératif de souveraineté sous-jacent à tout camouflage. « Il n’est pas question pour les Armées que subsiste un doute sur le matériel en train d’être observé en opération. Par contre, rien n’empêche à un partenaire de la France d’adopter le tachisme des véhicules français, telle que la Belgique dans le cadre du partenariat franco-belge CaMo ».

 

Par qui ?

 

Il faut avant tout garder à l’esprit que le camouflage Scorpion tel qu’il est présenté maintenant est une première version appelée à être améliorée dans le futur. « Nous travaillons essentiellement sur la couleur, moins sur la composition de la peinture. La solution initiale, fortement solvantée, ne correspond d’ailleurs pas totalement aux normes utilisées dans l’industrie automobile, » signale la STAT. Pour le moment, les recherches portent en priorité sur la fixation du pigment, la simplicité de l’étape d’impression et la diminution des éclats. Tout l’enjeu concernant ce dernier volet revient à conserver un indice de maticité bas. L’adaptation aux standards européens nécessitera ensuite d’évoluer vers des peintures davantage aqueuses.

 

Durant cette phase initiale, la STAT reposera sur un partenaire historique : la société normande Derivery. Celle-ci est à l’origine de la peinture utilisée pour les premiers lots de VT4 au standard 2.1. « Demain, nous pouvons tout à fait imaginer que d’autres entreprises du secteur viennent nous proposer leur solution, certaines sont déjà candidates. Toute la problématique pour la ou les société(s) sélectionnées sera de parvenir à maintenir les standards d’une technologie difficile à maîtriser ». Le volet industriel supposera d’être en mesure de fournir un produit capable de répondre à toutes les contraintes rencontrées dans les environnements les plus exigeants, telles que l’hygrométrie, la corrosion, l’amplitude thermique ou encore les menaces NRBC, avant d’espérer franchir l’étape de qualification.

 

Cette phase de qualification comprend notamment un processus de vieillissement accéléré permettant de juger de la résistance de la peinture au fil du temps. Bien qu’ils soient nécessaires, ces tests en laboratoires ne remplaceront pas l’expérience acquise sur le terrain pour juger de la bonne tenue d’une peinture à long terme. « Nous allons effectivement laisser les véhicules deux ou trois ans dans des environnements très exigeants comme le Mali, où le vent et le sable sont quasiment omniprésents et ‘travaillent’ la peinture en surface. Nous aurons alors un retour plus précis ». Au fur et à mesure des déploiements, les RETEX récoltés permettront de progresser dans l’évolution du camouflage Scorpion afin qu’il puisse coller au plus près des environnements d’usage et des derniers développements en matière de capteurs. « Si nous proposons à présent un camouflage efficace, rien ne dit que ce schéma ne sera pas déjà rendu obsolète dans dix ou quinze ans. L’idée, au sein de l’armée de Terre, est d’effectuer un suivi constant afin de pouvoir soumettre des améliorations par étapes successives, » conclut le capitaine Arnaud.