L’Allemagne se penche sur les menaces hypersoniques

Vue d'artiste du missile hypersonique expérimental X-51A Waverider développé par Boeing et l'US Air Force (Crédit : USAF)

Vue d’artiste du missile hypersonique expérimental X-51A Waverider développé par Boeing et l’US Air Force (Crédit : USAF)

 

Si si, il existe une actualité n’ayant aucun rapport avec la pandémie de Covid-19. En Allemagne, par exemple, le BAAINBw* vient d’émettre un avis de marché pour l’acquisition de nouveaux radars de surveillance aérienne présentant une capacité de défense contre les missiles balistiques tactiques. Un avis dans lequel l’équivalent allemand de la DGA semble aussi anticiper la problématique des menaces hypersoniques.

 

La surveillance de l’espace aérien allemand repose aujourd’hui sur un maillage de radars fixes de types GM 406F, HADR, RRP 117 et RAT 31DL. Tous sont placés sous la responsabilité du Centre des opérations aériennes combinées (COAC) de l’OTAN situé à Uedem, au nord-est de Düsseldorf. Il s’avère, selon l’avis par le BAAINBw, que ce dispositif sera partiellement remplacé ou renforcé par quatre nouveaux radars tridimensionnels à l’horizon 2026. L’objectif affiché est « de maintenir à long terme la fonction de surveillance de l’espace aérien ainsi qu’une capacité supplémentaire de défense contre les missiles balistiques tactiques ((T) BMD) dans le domaine des capteurs ».

 

La majorité du projet concerne la surveillance de l’espace aérien au moyen de radars en bande L et S (de 1,2 GHz à 3,4 GHz) opérant dans un rayon d’au minimum 400 km. Dans l’idéal, explique le BAAINBw, ces radars devront être capables de détecter « des cibles présentant une surface équivalente radar [SER] de 1m2 à une distance d’au moins 256 NM [474 km] ».

 

Bien qu’elle occupe un pan entier de l’appel d’offres, la fonctionnalité (T) BMD n’en est pas moins secondaire. « La tâche principale reste la surveillance de l’espace aérien », stipule en effet le document, et la priorisation d’un mode opératoire sur un autre n’interviendra qu’en cas de nécessité. Un fonctionnement mixte est néanmoins requis afin, entre autres, de pouvoir mener de front la mission de surveillance et la détection et la poursuite d’une cible. Rien d’inhabituel, jusqu’à la mention des performances escomptées : « un rayon minimal de 1000 km pour [une cible présentant] une SER de 0,5 m2 et une vitesse maximale de 5 km/s ». Soit, une capacité à détecter et suivre des vecteurs évoluant à près de 18,000 km/h (Mach 14). Visiblement, le BAAINBw chercherait à son tour à se prémunir de la problématique émergente des armes hypersoniques.

 

Jusqu’à présent, le club des pays affirmant avoir testé un missile ou un planeur hypersonique se limite à la Chine, les États-Unis et la Russie. Le BAAINBw serait à pied d’oeuvre depuis 2018, révélait l’an dernier un représentant du missilier européen MBDA au journal Die Welt. Le lancement des premiers prototypes d’une arme susceptible d’atteindre Mach 5 serait attendu vers 2022. La France a quant à elle pris le train en marche en janvier 2019 lors des voeux de la ministre des Armées, Florence Parly. « Nous avons décidé de notifier un contrat pour un démonstrateur de planeur hypersonique. […] D’ici à fin 2021, nous assisterons au premier essai en vol », avait-elle alors déclaré. Ce projet, baptisé V-Max (Véhicule manœuvrant expérimental) a été confié à Arianegroup.

 

Beaucoup plus rapides et manoeuvrants que les missiles balistiques et de croisière, les vecteurs hypersoniques évoluent à des vitesses supérieures à 6000 km/h, ce qui les rend particulièrement difficiles à contrer pour les systèmes de défense actuels et réduit en conséquence le temps de réponse des pays ciblés. À moins d’investir dans l’achat de nouvelles technologies de détection, direction dans laquelle semble se diriger l’Allemagne.

 

Vision artistique de ce que pourrait être la composante intercepteur du projet européen TWISTER (Crédit : MBDA)

Vue d’artiste de ce que pourrait être la composante intercepteur du projet européen TWISTER (Crédit : MBDA)

 

Un nouvel intercepteur pour le système TLVS ?

 

Pour autant, une telle capacité de détection ne trouvera toute sa pertinence qu’une fois couplée à un intercepteur en mesure de traiter les cibles hypersoniques. La réponse réside en toute logique dans l’évolution du programme « Taktischen Luftverteidigungssystems » (TLVS), qui vise au remplacement des systèmes de missile Patriot opérés par le FlaRakG 1 de l’armée de l’air.

 

Dans ce marché estimé à 8Md€, le système proposé par le duo MBDA Deutschland-Lockheed Martin reste grand favori face à l’option de la modernisation des Patriot par Raytheon. Basée sur le système MEADS, il est présenté par ses concepteurs comme « le tout premier système de défense aérienne et antimissile intégré capable de détecter, suivre et intercepter simultanément plusieurs types de menaces à moyenne et courte portée, y compris les missiles balistiques tactiques, grâce à une couverture complète à 360 degrés ». Entièrement aérotransportable par A400M, un système « standard » reposera sur des lanceurs de missiles PAC-3 MSE de Raytheon et IRIS-T SL de Diehl Defense, un centre d’opérations tactique, un radar de surveillance et un radar de contrôle multifonctions. Son rayon opérationnel serait d’environ 35 km pour une altitude maximale de 36,000 mètres.

 

L’un des facteurs déterminants serait la capacité du système à intégrer les prochaines générations d’intercepteurs, dotés d’une plus grande portée et d’une meilleur manoeuvrabilité. Analystes et industriels commencent à peine à mesurer l’étendue des évolutions technologiques nécessaires pour se défendre contre ce nouveau type de vecteur. Des pistes sont attendues au niveau européen au travers du projet Timely Warning and Interception with Space-based TheatER surveillance (TWISTER) mis en œuvre dans le cadre de la Coopération Structurée Permanente (CSP) et dirigé par la France. MBDA s’est d’ores et déjà positionné pour fournir la composante intercepteur du projet. Sur base de « plusieurs études nationales et internes menées depuis cinq ans », le groupe européen s’engage à proposer un nouvel intercepteur endo-atmosphérique notamment capable de traiter les missiles de croisières hypersoniques ou haut-supersoniques ainsi que les planeurs hypersoniques.

 

Selon un rapport de la Bundeswehr, la seconde offre remise en juin 2019 par MBDA et Lockheed Martin ne répondait pas encore totalement aux critères formulés par Berlin. En décembre dernier, il était alors question de discussions supplémentaires entre le pouvoir adjudicateur et les industriels afin de « clarifier cela rapidement d’ici la fin de l’année 2019 ». En cas d’éclaircie, une notification officielle était pressentie pour le troisième quadrimestre de cette année. Quatre mois plus tard, l’urgence est sans doute davantage à la lutte contre la pandémie de Covid-19 qu’aux discussions pré-contractuelles. Un glissement supplémentaire n’est donc pas exclu.

 

 

 

*BAAINBw : Office fédéral des équipements, des technologies de l’information et du soutien en service de la Bundeswehr