L’Ukraine a l’expérience opérationnelle et les technologies. L’Europe a les fonds. Ses industriels, les capacités de production supplémentaires. Depuis la mi-juillet, les trois mondes sont réunis au sein d’une nouvelle alliance visant à progresser sur les drones et la lutte anti-drones. Parmi les membres fondateurs, un seul acteur français : Delair, ce droniste toulousain installé de longue date en territoire ukrainien.
Ils sont neuf. Neuf champions sélectionnés par l’Europe pour travailler main dans la main avec autant de pépites ukrainiennes autour d’un double objectif : favoriser les rapprochements entre Européens et Ukrainiens et accélérer dans le développement et la production de drones et de systèmes LAD de nouvelle génération. Et, in fine, s’assurer que l’Ukraine dispose des capacités dont elle a besoin immédiatement tout en contribuant à préparer les armées européennes à un futur pour le moins préoccupant.
Delair est la seule entreprise française de cette « EU-Ukraine Drone Alliance » lancée lors du 3ème forum de l’industrie de défense UE-Ukraine organisé mi-juillet à Kyiv. « Nous sommes très contents d’en faire partie. Cela matérialise ce qui est en train de se passer sur les drones au niveau européen et avec l’Ukraine », nous explique son PDG, Bastien Mancini. « Nous sommes dans le groupe de tête européen », observe-t-il à l’heure où Delair « essaie de se positionner comme une boîte européenne ».
De l’Espagne à la Lituanie, l’alliance repose sur d’autres grands noms européens, à l’’image du groupe italien Fincantieri, des Allemands de Destinus et Quantum Systems ou encore du polonais WB Group. Idem de l’autre côté de la frontière. Qu’il s’agisse de Deviro, de Tencore ou de Skyfall, tous sont « des leaders, de très belles entreprises ukrainiennes ». « Ce sont déjà des entreprises avec lesquelles nous discutons, mais cela formalise les choses et ajoute un cadre européen qui est je pense, la bonne échelle », complète Bastien Mancini. Tous se réuniront mi-septembre à Bruxelles pour une réunion inaugurale, l’occasion de poser les fondations de ce qui doit devenir un véritable écosystème.
Le défi est à la hauteur des besoins ukrainiens : massif. Celle-ci prévoit de produire 10 millions de drones en 2026, des systèmes aussi rapidement « consommés » que continuellement enrichis des nombreux retours d’expérience. « L’Ukraine a acquis une capacité, parce que ses militaires sont en permanence au contact du terrain, de développer sans doute les meilleurs drones au monde. Ils sont très, très forts en matière de conception », observe Bastien Mancini. Le corollaire, c’est « l’environnement de plus en plus risqué » dans lequel ces drones sont produits, certes à grande échelle mais sous la menace permanente d’une frappe russe. Plus aucune usine n’étant à l’abri, c’est vers l’Europe que la filière ukrainienne se tourne aujourd’hui.
Faire de l’Europe l’usine de l’Ukraine, voir qui bouscule les conceptions établies. « Aujourd’hui, il faut avoir l’humilité de se dire que nous sommes plutôt l’atelier de l’Ukraine. Cela peut bousculer un peu l’image que l’on a de nous-même », admet Bastien Mancini. Exit le partage de licence traditionnellement accordé par la BITD européenne ou, pire, la copie chinoise. La dynamique s’inverse mais s’organise. Au tour de l’Ukraine de transférer ces briques « de rupture » que des lignes européennes pourront produire en masse et « dans un lieu plus sûr ». Delair l’avait sans doute déjà compris en choisissant de concentrer ses activités ukrainiennes sur la conception plutôt que la production.
Loin d’être péjorative, la démarche présente un intérêt multiple pour les dronistes européens. D’une part, l’initiative doit « permettre aux entreprises européennes de mieux se connaître et de progresser ». Avec des millions de systèmes à assembler, c’est aussi la perspective d’une réelle montée en cadence. Pour franchir ce palier, le droniste toulousain s’est rapproché avant l’été de la branche française de l’équipementier automobile allemand Schaeffler. Implantée dès l’automne, une nouvelle ligne permettra à Schaeffler d’assembler jusqu’à 30 000 petits drones par an. « On sait faire mais, en réalité, nous pourrions très bien en fabriquer 50 000 et ce ne serait pas un souci s’il fallait passer à 100 000 l’année prochaine si les commandes suivent », indique Bastien Mancini.

Pour les Européens, « le sujet n’est tant dans le volume que dans l’adoption du bon produit au bon moment. Et pour cela, les Ukrainiens sont vraiment à l’avant-garde ». Espace d’échanges, l’alliance contribuera à remonter les bonnes idées vers l’Europe. Plus encore, les liens établis doivent permettre à certains de confier des systèmes aux boîtes ukrainiennes en mesure de les améliorer, gain d’efficacité et argumentaire renforcé à la clef. Il s’agira au passage de se projeter sur l’avenir, dans la foulée de l’introduction de plusieurs sociétés ukrainiennes dans des projets de R&D financés par le Fonds européen de la Défense (FED). Qu’importe la temporalité, les travaux conjoints ne seront pas de trop pour répondre à l’éternel enjeu de la survie face au brouillage adverse. Delair s’était fait un nom il y a quatre ans avec les militaires ukrainiens en livrant des solutions parmi les plus résilientes du moment. Depuis, tout le monde s’est attaqué à un écueil devenu moins insurmontable mais pour mieux laisser place à un autre enjeu, celui de la résistance aux drones intercepteurs. Pour Delair, « cela redevient un paramètre distinctif et évidemment, les industriels ukrainiens sont très bons là-dedans. Nous avons des choses à apprendre ».
Et vice versa, car les enseignements tirés des engagements de drones français au Moyen-Orient vont certainement intéresser les partenaires ukrainiens. « Nous avons appris des choses après avoir été nous-mêmes surpris », explique un patron dont l’entreprise vient justement de lancer son propre intercepteur. Baptisé « Aspik », ce système au look de « fusée de Tintin » est taillé pour frapper sa cible de manière totalement automatique, un paramètre différenciant à l’heure où « le gros de ce qui se fait aujourd’hui en Ukraine reste en pilotage manuel de type FPV ». « Il y avait un besoin et nous avions une technologie proche sous la main », poursuit Bastien Mancini. Cette technologie, c’est la munition téléopérée de courte portée Damoclès, retenue en 2024 par les armées françaises. Hormis la motorisation, « notre intercepteur est une Damoclès avec une forme différente » explique-t-il tout en rappelant qu’ « il faut aller vite, nous avons été sollicités au début du printemps ». L’électronique, l’auto-pilote ajusté à la marge, le système industriel, le guidage final, etc. : pratiquement tout a été réutilisé. Après les premiers vols conduits en mai, le prototype continue les essais d’interception en interne. L’Aspik sera prêt à la rentrée, pile à l’heure pour pousser le sujet lors de la première réunion de l’alliance.
L’apport européen, s’il se confirme, pourrait aussi être le déclic longtemps attendu pour la filière française. L’Ukraine dépense environ 15 Md€ par an pour se doter en petits drones, soit 20% de son budget annuel de défense. L’Allemagne – qui n’est pas en guerre – y consacre 4 Md€. Berlin a, entre autres, alloué 100 M€ à Quantum Systems pour produire 10 000 drones à destination des forces ukrainiennes, de quoi lui permettre de monter en compétence et d’aborder de manière tangible la question de la masse. La France, elle, y investit 100 M€ chaque année. Certes, l’enveloppe a quintuplé en cinq ans, mais l’écart demeure conséquent et n’est pas prêt de se résorber au vu du peu de marge de manœuvre budgétaire dont dispose le gouvernement français. Le salut pourrait donc venir d’une alliance susceptible de mobiliser une part des 90 Md€ du prêt de soutien alloué à Kyiv par l’Europe.
Si l’objectif premier de l’alliance reste bien de « progresser tous ensembles pour faire émerger une vraie industrie européenne dans ce domaine », de nombreux pays ont d’ores et déjà choisi leur(s) chef(s) de file. La France, elle, se refuse à privilégier l’un ou l’autre et continue plutôt d’irriguer de nombreux acteurs en parallèle. Faute d’évolution, c’est finalement peut-être grâce à l’Europe qu’un ou plusieurs champions français apparaîtront.
Crédits image : Delair