Le char de combat attend son heure. Loin d’être remisé au garage face à des drones devenus omniprésents, il cherche plutôt à en exploiter le potentiel à son profit. Des innovations aux nouvelles structures, le 501e régiment de chars de combat (501e RCC) de Mourmelon est l’un de ceux qui ont mis le pied à l’étrier. Premiers résultats à la clef à l’issue de l’exercice Saint-Chamond, conduit il y a peu autour de Reims.
Quatre chars Leclerc et autant de VBL foncent à travers la campagne champenoise. Lancé à près de 60 km/h, ce peloton ne mettra que cinq minutes pour traverser les 4000 m de découvert séparant la ligne forestière où il s’était dissimulé des premiers bâtiments du village visé. Ce n’est que l’une des phases de l’exercice Saint-Chamond, cette manoeuvre en terrain libre conduite le mois dernier entre Mourmelon et le nord du camp de Sissonne par le 501e RCC. Environ 400 militaires et une centaine de véhicules issus de tous les escadrons du régiment s’y sont entraînés à un engagement de haute intensité, « le combat pour lequel les chars sont faits ». L’objectif principal : rompre un front puissamment défendu, ce jour-là autour de l’Aisne, et exploiter la percée. Face à eux, l’escadron de reconnaissance et d’intervention (ERI) régimentaire ainsi qu’un Caïman et une Gazelle du 3e régiment d’hélicoptères de combat (3e RHC) d’Étain, tantôt dans la force adverse, tantôt dans le camp allié.
Près de 110 années et quelques kilomètres séparent cette séquence de la bataille de Berry-au-Bac, première attaque de chars français de l’histoire. C’était en avril 1917 durant l’offensive Nivelles et, déjà, l’une des conclusions tactiques revenait à « ne pas exposer les chars pendant plus d’une heure au tir réglable de l’artillerie ». Un siècle plus tard, la leçon demeure mais la menace a considérablement évolué. Même limitée à quelques minutes, la charge des Leclerc les expose à la précision et à la portée accrues de l’artillerie, aux missiles antichars, au raccourcissement des boucles de décision et, surtout, à cette « petite artillerie » désormais omniprésente que sont les drones armés et munitions téléopérées. Un siècle plus tard, la cavalerie doit donc à nouveau faire sa révolution. Voilà pourquoi, derrière la préparation opérationnelle, Saint-Chamond avait pour autre enjeu de « faire face aux nouvelles menaces et d’exploiter les innovations ».

Les cavaliers adoptent à leur tour de nouveaux réflexes. L’adaptation commence au sommet de la chaîne de commandement. Mieux dissimulé et mieux protégé, le poste de commandement est aussi plus petit. Ce jour-là, celui du 501e RCC se réduit à une dizaine de personnels et deux VBL bien planqués dans une soute à munitions désaffectée de l’ancienne base aérienne de Reims. Les autres véhicules et les antennes sont éloignés, les transmissions sont parfois coupées. Une partie du PC est parfois placée sous de nouveaux filets multispectraux, comme ces filets FENRIR employée lors du dernier mandat Aigle réalisé en Roumanie.
Et la logique se répète dans les escadrons et leurs pelotons. Avec la prolifération des drones, « la fonction protection du char a été entamée », souligne le lieutenant-colonel Jean-François, chef du bureau opérations-instruction du 501e RCC. Le cavalier cherche la parade face à un front figé et en grande partie transparent. Il mise sur sa vitesse, sur l’exploitation des masques, se maintient au maximum à couvert, tente de leurrer, privilégie les raids de nuit radios coupées. Autant de « petites astuces, de petits réflexes à acquérir », estime colonel Sébastien Gille, à la tête du 501e RCC depuis cet été. De même, si la structure quarternaire d’un peloton reste la norme, son « éclatement » vers des unités plus ramassées, moins visibles et moins bruyantes est à l’étude. Le benchmarking est systématique. « Certaines nations sont à trois chars, d’autres à quatre et certaines à six. Tout dépend de ce que l’on veut faire avec ces pelotons. Il faut proposer, c’est notre devoir que de proposer de nouveaux formats », assure le nouveau commandant des bérets noirs.
La protection physique évolue à son tour au gré des conflits. Rondins, tridents, cages et plaques métalliques se succèdent pour transformer le char en porc-épic ou en tortue. Aucune piste n’est parvenue à s’imposer dans le temps. « Que gagne-t-on et que perd-on ? », questionne un cavalier. Non seulement l’efficacité est variable et rapidement contournée, mais l’apport s’impose au prix d’une mobilité, d’une puissance de feu et d’une vision moindres. Pour surveiller, détecter et anticiper, rien de tel finalement que de miser sur le principal adversaire du moment. Démultiplié, bien exploité, armé et automatisé, « le drone devient le meilleur ami du char, qui reste l’objet central », relève son chef de corps.
Le drone n’a en soi rien d’une nouveauté. Le 501e RCC en a perçu dès 2019 et l’atterrissage de l’Anafi USA de Parrot. Qu’il soit de reconnaissance ou de frappe, l’outil arme désormais chaque peloton. Une centaine d’exemplaires de différentes tailles, origines et fonctions constitueront l’arsenal régimentaire d’ici la fin de l’année. « Nous cherchons à droniser notre modèle de combat sans le dénaturer », nuance cependant le lieutenant-colonel Jean-François. Inutile, en effet, de s’éparpiller et d’oublier son coeur de métier. Le 501e RCC reste un « petit régiment » de 900 cavaliers, dont 200 réservistes, qui ne peuvent consacrer qu’une partie de leur temps au télépilotage. Pour ne pas manquer le tournant de la dronisation, il a non seulement pioché dans son enveloppe de subsidiarité mais aussi fait le pari de concentrer une partie des moyens et des énergies au sein d’une nouvelle unité : la 5e compagnie de combat dans la profondeur.
Créée en juin dernier, cette compagnie d’un nouveau genre a été armée à iso effectif en déroutant une partie de l’ERI. Elle réunit une vingtaine de commandos et une section de drones d’une dizaine de télépilotes. Discrète et légère car appelée à agir au milieu des lignes ennemies, elle devient le pion avancé du groupement tactique interarmes. Face à un front qui tend à s’élargir au fur et à mesure qu’augmente la portée des drones, la 5e compagnie aura pour missions d’aller chercher du renseignement et d’effectuer des frappes d’opportunité jusqu’à 50 km sur l’avant de la ligne de contact.

À la tête de la section drones, l’adjudant Cédric est chargé de « donner aux chars un oeil qui voit plus loin, qui peut les renseigner en temps réel sur ce qu’ils peuvent rencontrer ». Ce jour-là au nord de Reims, ce sont ses dronistes et le groupement commando blindé qui auront reconnu le terrain et façonné l’ennemi en amont pour permettre aux chars de sortir et d’avancer au grand jour. La multiplication des capteurs a poussé le régiment à se doter d’un atout « maison » : le Sky Hub. Développé par l’un de ses sous-officiers, ce logiciel rassemble au sein d’un serveur protégé puis retransmet en direct tous les flux vidéos des drones actifs pour mieux orienter les unités sur le terrain et éventuellement coordonner des frappes. Le 501e RCC a pour l’instant combiné jusqu’à cinq drones, « ce qui est déjà assez costaud puisqu’il faut ensuite avoir la capacité à suivre et à analyser toutes ces images », observe l’adjudant Cédric. En y ajoutant quelques relais, Sky Hub a pu être déployé et testé sur une distance de 160 km.
Cette compagnie demeure à l’état embryonnaire. Suivant le contexte et l’évolution de l’armée de Terre, elle sera appelée à être renforcée ponctuellement par d’autres régiments, voire par par des alliés. Exemple avec Saint-Chamond, occasion retenue pour y intégrer quelques militaires luxembourgeois en début d’exercice, un partenaire binômé avec le régiment français et suivi pour l’occasion d’un groupe de quatre dronistes suisses. En y agrégeant les sections drones d’autres régiments, cette compagnie au format « élastique » aurait vocation à devenir, à terme, l’escadron de drones de la 2e brigade blindée, dans la logique des unités de drones de contact initiée par le 1er régiment d’infanterie de marine (1er RIMa) et le 35e régiment d’infanterie (35e RI).
« Dans un char, on voit très bien de loin et mal de près », relève le lieutenant-colonel Jean-François. Ce sont pourtant dans les derniers mètres qu’un drone apparaîtra et amorcera son attaque. Trop tard pour esquiver, même pour un équipage bien rôdé. L’enjeu du jour revient donc à imaginer « comment le drone, qui menace le char et le rend vulnérable, peut-il compenser cette vulnérabilité en augmentant la mobilité et la puissance de feu ? ». La réponse du 501e RCC ? La collaboration, à l’image de ce que cherchent aujourd’hui à construire les équipages de l’aviation légère de l’armée de Terre, eux aussi trop vite mis au placard par les retours d’expérience du conflit russo-ukrainien. Le drone devient avant tout un oeil déporté, un ailier qui sera accolé à chaque char. L’idée prend corps grâce à ODIN (Observation Dronisée Immersive et Numérisée), ce projet lancé il y a seulement huit mois au sein du régiment. Derrière ses quatre lettre, ODIN repose sur un drone dont la boule optronique et ses voies jour/nuit vont permettre à l’équipage de mieux maîtriser leur environnement proche. « Il va être plus facile de voir ses ailiers, de cheminer, plus facile de trouver des postes d’observation ou de tir, de détecter des cibles pour ensuite les engager », estime le lieutenant-colonel Jean-François.
Pour progresser rapidement, les cavaliers se sont tout simplement rapprochés d’une entreprise locale : Artech’Drone, à l’origine du drone quadrirotor AD405 adapté pour l’occasion. Doté d’une charge utile de 5 kg, il emporte également un logiciel « maison » de suivi automatique du blindé. Histoire de ne pas alourdir la charge cognitive d’un chef de char concentré sur sa mission. Seul ce dernier disposera d’ailleurs de la recopie vidéo. Aujourd’hui, ODIN observe et détecte en restant légèrement à l’écart de son « vaisseau-mère », paramètre central pour ne pas en donner la position exacte. Demain, il pourrait aussi entendre, leurrer ou brouiller. Il pourra aussi voir vers le haut pour mieux détecter les menaces « plongeantes » cherchant à exploiter un point faible des blindés, leur toit. ODIN décolle pour l’instant de son côté, mais le 501e RCC planche dès maintenant sur un caisson qui, installé au sommet de la tourelle, pourra accueillir et protéger le drone entre deux vols. ODIN fonctionne jusqu’à présent sur batterie. La prochaine étape consistera forcément à basculer sur une solution filaire pour garantir une forme de permanence tout en le rendant résilient au brouillage adverse. Son logiciel devrait par ailleurs évoluer pour aller jusqu’à identifier un véhicule et s’assurer de tirer la munition adaptée. Voire, plus tard, être en mesure de déterminer un comportement menaçant dans l’image pour gagner encore en réactivité.
Avec Saint-Chamond, ODIN a basculé dans une première phase de confrontation au terrain, modulo l’obtention de certaines validations de la part de la Section technique de l’armée de Terre (STAT). Cette dynamique engagée, le 501e RCC espère déboucher sur une version proche du postulat de départ pour le printemps 2027. ODIN se complète d’un autre projet : HYPERION, pour « Hybridation des plateformes, effecteurs, renseignements et informations opérationnelles numériques ». Il s’agit cette fois de confier le contrôle d’un essaim à un opérateur unique. Ici, l’enjeu principal relève de la saturation, de la létalité. Si ODIN protège, HYPERION devra quant à lui frapper, larguer, reconnaître, alerter. Là encore, Saint-Chamond aura permis de faire décoller une première mouture.

« Si nous avions des robots à disposition, qu’en ferions-nous ? », lance le colonel Gille. Au sol aussi, le 501e RCC a passé la seconde. À petite échelle et avec les moyens du bord, mais en pariant à nouveau sur Artech’Drone. En découle le RIC2RIC, ce robot construit à partir d’une grosse voiture électrique sur laquelle le régiment intègre et expérimente différentes capacités, de l’observation à l’emport d’un drone, d’une charge de bréchage, d’un fumigène, d’une charge anti-blindé, d’une enceinte pour faire de la déception ou d’un brouilleur. Rien de tel que ce moyen léger, rustique, discret pour renseigner ou servir de « sonnette d’alarme » et, in fine, éviter d’exposer une patrouille de VBL. Sa discrétion lui permettrait également de s’infiltrer dans une colonne blindée adverses ou de renseigner les pelotons sur les itinéraires à employer, pointe un cavalier.
« Cela marche plutôt bien », observe le chef de corps. À tel point que l’idée a déjà été déclinée en modèles plus lourds, dont l’un filaire. L’un d’entre eux est suffisamment robuste que pour tirer une remorque pleine d’explosifs en dessous de la caisse d’un blindé, par exemple. Un autre, pour l’instant à l’étude, sera chenillé pour mieux s’affranchir du terrain. Et la suite logique consistera à s’inspirer d’HYPERION pour déboucher sur une variante automatisée. Tous sont systématiquement déployés en exercice, des passages au Centre d’entraînement au combat (CENTAC) de Mailly à la Roumanie. Hors de question néanmoins de déboucher sur un robot opérationnel. Il s’agit de défricher, de réfléchir, d’imaginer des cas d’usage, d’alimenter l’écriture d’une doctrine, d’inspirer l’industrie et les laboratoires. « Cela participe à la réflexion générale des futurs systèmes satellites », résume le colonel Gille . L’esprit de PENDRAGON, ce programme piloté par le Commandement du combat futur et l’Agence de l’innovation de défense et visant à créer de premières unités de combat robotisées, n’est pas loin. Il s’étend visiblement jusqu’à Mourmelon, là où des efforts plus modestes mais tout aussi instructifs participent à ce que pourrait être le combat de cavalerie de demain.