France Munitions se fait attendre. D’« imminente » en mars dernier, la mise en oeuvre de ce qui était alors présenté comme « un grossiste en munitions » est désormais espérée « au second semestre de cette année », indiquait le délégué général pour l’armement, Patrick Pailloux, avant l’été.
« Est-ce qu’on commande assez de munitions ? ». Visiblement, non. « Peut-on faire appel au marché, qui achèterait les munitions moyennant un modèle économique à construire et auquel on pourrait faire appel le jour où on a besoin des munitions ou pour faire de l’exportation ? », questionnait Patrick Pailloux en juin dernier. Voilà grosso modo l’enjeu sous-jacent au lancement de France Munition, envisagé sous la forme d’un « Special Purpose Vehicle » (SPV) dans lequel seraient injectés des capitaux privés.
« Les discussion sont en cours », poursuivait le DGA lors de la dernière édition du Paris Air Forum. Les travaux consistent notamment à définir le bon modèle économique. « Si cela coûte plus cher, beaucoup plus cher au citoyen, ce n’est pas forcément la bonne idée », relevait Patrick Pailloux. Il convient donc de définir la bonne quantité de munitions pour permettre d’avoir un effet de levier important tant sur les stocks que sur les capacités de production. « C’est ce que nous sommes en train de challenger pour voir où se situe l’effet de seuil ».
La pause estivale aura peut-être freiné l’élan, mais « ce travail est en cours, il progresse bien. Nous allons voir ce que cela donne », assurait Patrick Pailloux tout en rappelant que « le jour où nous serons en guerre, nous serons en vraie économie de guerre et nous n’aurons plus de problème budgétaire ». Pour l’heure, inutile de rappeler à quel degré de tension sont soumises les finances françaises. Il faudra donc activer d’autres leviers. « Nous avons commencé à discuter avec les financiers. (…) Nous avons beaucoup de gens qui sont intéressés », assurait le DGA.
Reste qu’en dehors ce de point d’étape, le sujet est globalement passé au second plan depuis son dévoilement en mars dernier par le Premier ministre, Sébastien Lecornu. Tout au plus, les discussions entourant l’actualisation de la loi de programmation militaire auront permis de redéfinir une structure qui « pourra passer en propre des commandes massives et agréger des stocks potentiellement supérieurs aux besoins français. Il s’agit d’un outil de politique industrielle qui permettra de déclencher des montées en cadence », rappelait alors la ministre des Armées, Catherin Vautrin. En d’autres termes, France Munitions doit contribuer à agréger et massifier les commandes françaises et étrangères pour « créer le choc de demande dont notre industrie a besoin ».
À première vue majoritairement soutenue, l’idée n’aura cependant pas manqué de soulever quelques interrogations dans les rangs parlementaires. Ainsi, si France Munitions permettrait de renforcer l’outil industriel à court terme et à dépenses constantes pour les armées, « il n’en demeure pas moins qu’il emporterait des systèmes de garantie et de commandes additionnelles potentielles qui s’apparentent à une forme d’endettement », pointait un rapport sénatorial.
Derrière les inconnues subsistantes sur cet outil « novateur », la question de son contrôle a fait l’objet d’un amendement ad-hoc. Le sujet sera désormais ajouté au rapport annuel transmis par le gouvernement sur l’exécution de la LPM. « L’objectif est d’apporter un éclairage au Parlement sur la mise en œuvre de la SPV, son efficacité à remplir ses missions planification et ordonnancement ainsi que la visibilité donnée aux acteurs de la BITD, grands groupes et chaînes de sous-traitance, sur les besoins en termes de capacités de production », résumait un texte soutenu par une quinzaine de députés.
Avec ou sans France Munitions, le chantier munitionnaire demeure primordial pour les armées françaises. La LPM actualisée a confirmé l’octroi d’une rallonge de 8,5 Md€ pour porter l’enveloppe globale à 24,5 Md€. La DGA prévoit d’investir jusqu’à 6 Md€ en 2026 pour poursuivre la remontée des stocks et durcir la préparation opérationnelle. S’y ajoute une provision de 320 M€ destinée à financer le sursaut industriel « là où il aura été identifié comme nécessaire et utile ».
Au moins deux projets de ce type étaient sur les rails au printemps dernier. Il s’agit de « gros investissements » consentis auprès de Thales et de KNDS, chacun ayant pour finalité de muscler les moyens de coulage de matières pyrotechniques. Et chacun visant à « forcer » l’investissement que l’industriel hésiterait à réaliser en propre faute de visibilité suffisante, expliquait la DGA au printemps lors d’un échange avec la presse. Ce partage des risques permettra de « multiplier par deux les cadences de production d’obus de 155 mm pour le CAESAR et de différentes charges et têtes militaires que produit KNDS ». Son investissement, la DGA le récupérera sur le coût d’achat des munitions visées. Au stade des négociations avant l’été, chaque projet est valorisé à plusieurs centaines de millions d’euros une fois combinés les lots de munitions et l’appui à l’outil industriel.
Trois programmes majeurs sont désormais sur les rails pour ce qui est des munitions « classiques ». Il s’agit de l’opération « munitions gros calibre » (MGC) et de ses pendants pour le moyen et le petit calibres, MMC et MPC. Près de 900 M€ seront théoriquement engagés en 2026 pour la première, de quoi lancer un nouvel incrément comprenant tant la production de munitions que le développement des capacités de production. Les incréments initiaux confiés à KNDS Ammo France, EURENCO et Junghans T2M, principaux producteurs des coups complets de 155 mm que tire le CAESAR. MGC prévoyait dès l’origine la mise en place d’un accord-cadre qui doit viser à couvrir autant les besoins français qu’étrangers, se rapprochant par là de la mécanique envisagée pour France Munitions.
Pour le segment MPC aussi, l’État mettra la main au portefeuille. Créditée d’un engagement initial de 80 M€ en 2026, l’opération s’est manifestée récemment par la notification d’un contrat de 15 ans au groupement armé par FN Herstal, Cheditte et Nobelsport. Si le trio industriel se charge des infrastructures, du personnel, de la formation et du transfert de technologie, « la DGA réalise les investissements mobiliers, en particulier l’achat des machines de production, dont elle demeurera propriétaire au terme des 15 années du contrat », déclarait FN Browning en marge de sa sélection.
Crédits image :