Covid-19 : quelles options pour relancer la filière défense ?

(Crédit : Nexter Group)

(Crédit : Nexter Group)

 

La reprise, après le coup de frein qu’impose la crise sanitaire, sera « longue, difficile et coûteuse », a de nouveau averti cette semaine le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. Face à l’impact pressenti sur la BITD française, la ministre des Armées Florence Parly a assuré ce vendredi de la « responsabilité particulière » de ses équipes à l’égard de « la continuité de l’activité de l’industrie de défense ».

 

L’activité industrielle « est essentielle à nos opérations, et lorsqu’elle peut continuer, elle doit continuer », expliquait la ministre des Armées lors d’une visioconférence avec la Commission défense du Sénat. Des mots précédés d’actes. Le 6 avril, la ministre des Armées est allée en personne constater la poursuite des activités de MCO terrestre à Satory, où opèrent des équipes de la SIMMT, du 8e RMAT et de Nexter chargées d’assurer la disponibilité des équipements. « Sans elles, pas de continuité en OPEX. Merci aux équipes de la SIMMT, du commandement de la maintenance des forces, et au groupe Nexter », déclarait-elle au travers de son compte Twitter. Une visite, à l’instar du déplacement réalisé quelques jours auparavant au siège de Naval Group, qui avait pour but de « réaffirmer l’absolue nécessité de maintenir les activités industrielles, qu’elles soient étatiques ou privées ».

 

Distribution de kits sanitaires, sensibilisation aux gestes barrières, désinfection des locaux, etc. : Nexter, Arquus, mais aussi MBDA ont pris des mesures drastiques en vue d’une réouverture rapide de leurs sites. « Des activités essentielles de production, d’essais et d’études sur des projets classifiés vont reprendre progressivement en commençant par les besoins les plus urgents pour les forces armées », expliquait le missilier européen le 6 avril.

 

Derrière ces quelques signes annonciateurs d’un retour progressif à la normalité, l’inquiétude reste néanmoins palpable pour les milliers d’entreprises de la filière, en particulier au sein de PME, TPE et startups dont la trésorerie s’avère moins robuste que celle des grands groupes. L’avenir de l’immense majorité de ces petites structures dépend de la bonne santé des géants du secteur, eux-mêmes fortement assujettis aux investissements étatiques. Certaines PME du secteur n’hésitent plus à évoquer une « année blanche pour 2020 », misant d’ores et déjà sur une reprise de l’ensemble de l’activité, au mieux, en 2021.

 

« Compte tenu de la période et de la récession économique qui se profile, le ministère, premier investisseur de l’État, sera évidemment un acteur clé, et nous aurons une responsabilité particulière à cet égard », rassure-t-on du côté du ministère des Armées. Ce dernier s’est engagé très rapidement dans une politique d’accélération du processus de facturation afin de fournir au plus vite des liquidités aux sociétés les plus en difficulté. Avec de premiers résultats encourageants, comme expliqué ici. À ce soutien ciblé s’ajoute un plan économique d’urgence national de 100 Md€ destiné à soutenir l’ensemble des entreprises françaises. Près de 20 Md€ ont été provisionnés par l’État pour financer le chômage partiel de 6,9 millions de Français, soit plus d’un quart des salariés du privé.

 

Autant de « bazookas financiers » qui ne sont cependant pas censés s’installer dans la durée. Quid de la phase d’après-crise sanitaire ? Quelles sont les options du gouvernement pour soutenir la filière sur la durée ? Et surtout, si réponse il y a, comment en assurer le financement ?

 

Vers un plan de relance national ?

 

Régulièrement mentionnée au début, la mise en place d’un plan de relance national une fois la crise sanitaire enrayée semble avoir été remisée au second plan par Bercy et Matignon. Un tel dispositif avait pourtant été déployé avec succès à la suite de la crise financière de l’automne 2008.

 

Près de 34 Md€ avaient alors été injectés sur deux ans dans l’économie française, contribuant à sécuriser ou créer près de 400 000 emplois tous secteurs confondus. Au grand bénéfice du volet défense, qui s’était vu octroyé un coup de pouce de 2,4 Md€. Ces ressources supplémentaires avaient facilité la notification de contrats par la DGA pour, entre autres, cinq hélicoptères H225M Caracal (ex-EC725), 15 véhicules blindés Aravis (VBHP) et des obus de 155 mm et de 120 mm. Plusieurs PME en avaient également directement bénéficié, dont la société charentaise Deschamps, bénéficiaire d’une commande de 2,5M€ pour la livraison d’aires de poser pour les hélicoptères de l’ALAT.

 

Une décennie plus tard, la France est en passe de vivre sa pire année de récession depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. « Nous serons vraisemblablement très au-delà des -2,2 % » de la crise précédente, souligne Le Maire. Si plan de relance il y a, les arbitrages risquent donc d’être particulièrement complexes au vu de l’ampleur et de la disparité des conséquences financières entre certains secteurs. Quand des pans entiers de l’économie sont à l’arrêt complet, d’autres, dont celui de la défense, sont autorisés, voire « forcés » d’entamer une reprise partielle mais rapide. Ainsi, Nexter, Arquus et MBDA réactivaient la totalité de leurs sites dès la troisième semaine du confinement, quand des milliers de restaurants, bars, salons de coiffure, et autres commerces sont contraints de laisser le rideau baissé pendant encore plusieurs semaines.

 

Sanctuariser la LPM 2019-2025

 

L’ « effort de guerre » exigé par l’exécutif à grands coups de « quoi qu’il en coûte » menacera-t-il l’exécution de la loi de programmation militaire pour 2019-2025 et, par conséquence, le contrat opérationnel des forces  ? Cette question, plusieurs observateurs avisés (ici et ici) se la sont déjà posée. D’autres, dont quelques politiciens, s’inquiètent d’une éventuelle fonte des crédits alloués chaque année aux équipements au travers du programme 146 et dont le maintien est fondamental tant pour les Armées que pour les industriels.

 

Particulièrement ambitieuse à ce sujet, l’actuelle LPM prévoit de consacrer 172,8 Md€ au renouvellement des capacités opérationnelles des Armées, dont 58,6 Md€ en faveur des grands programmes d’armement et 2 Md€ par an pour les autres opérations d’armement et les petits équipements. Ce sont autant de budgets qui, dans leur extrême majorité, profiteront à la BITD française. Mais cela, c’était avant la crise et certains parlementaires s’inquiètent dorénavant d’un rebattage des cartes défavorable alors que se profilent les arbitrages complémentaires devant affermir les crédits budgétaires pour 2024 et 2025.

 

Fin mars, la présidente de la Commission de la Défense nationale de l’Assemblée, la députée LREM Françoise Dumas annonçait sur Objectif Gard être « en lien avec les groupements d’industriels et la ministre des Armées, Florence Parly », avant d’ajouter que « nous sommes en train de revoir le budget de la défense puisqu’il est lié au pourcentage au PIB (produit intérieur brut) ». Pour répondre aux objectifs de l’OTAN, la LPM prévoit d’atteindre 2% du PIB consacrés aux dépenses militaires en 2025. La contraction attendue du PIB, de l’ordre de 6% en 2020, pourrait donc se traduire par une réduction des crédits alloués aux Armées. Avec toutes les conséquences que cela pourrait comporter pour la poursuite des programmes d’armement et, par ricochet, pour l’industrie de défense.

 

Pour certains parlementaires, il est dès lors hors de question de dévier de la feuille de route entamée l’an dernier. « Les armées font un effort extraordinaire. Mais il faut avoir le courage de le dire : elles ne pourront donner que ce qu’elles ont ! Attention à l’usure, dans cette « course de fond « : cet engagement a un coût, en particulier sur le plan humain. La loi de programmation militaire devra être pleinement appliquée pour permettre, demain, la régénération du potentiel », prévenait ainsi le sénateur LR Christian Cambon ce vendredi en clôture de l’audition de la ministre des Armées.

 

Entre le sauvetage des uns, le redémarrage partiel des autres et l’obligation de poursuite des opérations militaires, résoudre l’équation générale s’avère d’autant plus complexe que les réponses de la part de l’exécutif sont pour l’instant axées sur « l’immédiat ». Gageons que les prochaines semaines seront celles d’une éclaircie propice à l’émergence de perspectives à plus long terme.