J-1 pour le 61e régiment d’artillerie de Chaumont (Haute-Marne). Ce 14 juillet, ses Diables Noirs défileront pour la première fois avec deux drones DT61 emmenés par des camions GBC 180, ouvrant une nouvelle page dans la construction longtemps attendu du segment tactique.
Retrouver le pavé parisien sera « une grande fierté pour un régiment qui s’inscrit dans les traces de ses anciens, un régiment qui a plus de 110 ans d’histoire, un régiment qui a le privilège de pouvoir défiler avec son étendard et de présenter l’image d’un régiment moderne, à la pointe et profondément ancré dans l’armée de Terre », nous déclare son chef de corps, le colonel Thomas Loison.
« La mission du 61e RA, c’est de rechercher de l’information et d’acquérir des objectifs. Pour ce faire, il utilise toute une gamme de drones qui lui permet, dans le compartiment de terrain qui l’intéresse et surtout dans la profondeur, de trouver cette information », rappelle le commandant du « Premier de la fourragère ». Si les traditions et hauts faits passés sont naturellement célébrés sur les Champs-Élysées, le regard porte aussi vers l’avenir et les évolutions capacitaires de ceux qui constituent « les yeux de l’armée de Terre ».
Subordonné à la 19e brigade d’artillerie, ce régiment unique spécialisé dans le renseignement d’origine image (ROIM) cherche désormais à « reconstituer une capacité de drones tactiques mise à mal par un délai important de réduction de capacité suite au programme Patroller ». Plus d’une fois retardé, ce dernier ne répondait finalement plus aux enjeux du moment. Bien moins permissif qu’auparavant, le champ de bataille d’aujourd’hui est marqué par une très grande attrition. Les technologies s’affinent et se succèdent de plus en plus en vite. Ne pas être largué implique dès lors de changer de braquet. Exit les systèmes trop lourds, trop chers, trop complexes. Place à plus de rusticité et des achats sur étagère matérialisés au travers de plusieurs programmes, un effort dont le DT61, avec sa portée de 100 km et sa capacité bi-charge, constitue une première réponse technique.
Sélectionné récemment au terme d’une phase d’évaluation, le DT61 viendra rehausser un horizon jusqu’alors étendu au DT 46, successeur du SMDR. « Nous en sommes très contents. C’est un outil extrêmement pertinent, qui apporte beaucoup », explique le colonel Loison. Avec un premier système à sa main et des expérimentations à venir, l’armée de Terre n’est qu’aux prémisses du DT61. Le besoin n’en est pas moins urgent et l’objectif fixé reste bien d’obtenir une première capacité opérationnelle « assez rapidement ». « Nous y croyons beaucoup, nous avons besoin d’un industriel français qui porte ces sujets », assure celui qui entretient un dialogue étroit avec Delair, la Direction générale de l’armement (DGA) et la Direction de la maintenance aéronautique (DMAé) pour s’assurer d’aller vite, de « couper dans les virages ».

« Nous sommes très confiants sur le segment tactique », pointe le chef de corps d’un régiment qui espère entamer sa montée en gamme d’ici la fin de l’année avec « plusieurs exemplaires de plusieurs types ». Des vecteurs « plus ou moins gros, plus ou moins lourds » que l’armée de Terre répartit dans deux grands ensembles spécialisés : des systèmes de drones d’appui tactique (SDAT) et des systèmes d’appui dans la profondeur (SDAP). Le DT61, de même que la compétition pour jusqu’à 70 systèmes de drones légers de renseignement d’appui tactique (SDLRAT) sont fléchés vers le premier. Le second, un temps occupé par le Patroller, est celui visé par le programme ADAPT. Lancé en début d’année, il doit déboucher sur une capacité initiale d’au moins cinq systèmes à deux vecteurs disponibles sur étagère. Une réponse est attendue d’ici la fin de l’année.
Pour le 61e RA comme pour l’ensemble des armées, « l’enjeu, c’est aussi de trouver le point d’équilibre entre la technologie et la masse », soulève le colonel Loison. Lié aux contraintes de coûts et de délais, cet équilibre guidera forcément les choix à venir. « Le sujet, c’est ce qui est ‘bon de guerre’ dès maintenant, employable pour se préparer à être engagé si besoin », complète-t-il avant d’insister : « peu importe le drone, nous ferons avec ce que l’on nous confiera ». Peu importe le drone tant qu’il offre l’endurance, l’allonge et l’emport suffisants pour remplir la mission. L’élément différenciant repose surtout sur des charges performantes et, au-delà, sur leur combinaison dans un vecteur unique. Pour le chef de corps, « la philosophie de la mission restera la même, seul changera l’outil mis en oeuvre ». Et l’outil pourra prendre d’autre formes. Historiquement centré sur les missions ROIM, le 61e RA n’exclut pas d’agréger un jour des munitions téléopérées. « C’est quelque-chose que l’on regarde de très près. Toutes les options sont sur la table », indiquent ceux qui ont notamment pu évaluer le système Rodeur 330 d’EOS Technologie.
Au 61e RA, le nerf de la guerre ne se résume pas aux seuls drones et éventuelles MTO. Il s’agit également de « disposer de gens compétents et qualifiés » pour opérer sur tout type de plateforme. Bouillonnement technologique oblige, « je ne veux pas que mes Diables Noirs se focalisent sur un seul moyen ». Les plateformes changent à un pas plus rapide qu’autrefois mais « la mission reste la même. Ce sont les capacités différenciées qui vont apporter une plus-value particulière », indique le colonel Loison. Le Patroller sorti des radars, tout n’est pas à jeter pour autant. Décrétée dès 2020, la montée en puissance du personnel dans le domaine tactique n’aura pas été inutile. Les choix d’alors sont toujours pertinents au vu de la technicité du domaine. Un socle de compétences existe, notamment au travers de troncs communs de formation. Il s’agira de le compléter au gré des nouveaux équipements perçus.
L’autre enjeu relève de la donnée. Grand champ ou champ étroit, optroniques ou de guerre électronique, les capteurs se multiplient, gagnent en finesse et génèrent, parfois simultanément, des montagnes de données à traiter. Comment compiler et partager la donnée, comment l’exploiter de manière simple et rapide ? En pointe sur l’innovation dès sa création, le 61e RA a engagé cette réflexion qui doit contribuer à répondre à un enjeu partagé avec d’autres : la réduction de la boucle renseignement-feux. C’était l’un des points d’orgue d’ORION 2026, exercice majeur pour lequel le 61e RA aura engagé un groupement de recherche et d’acquisition notamment équipé de DT46.
« Nous avons beaucoup progressé en matière d’acquisition d’objectifs au profit de la 19e brigade d’artillerie et en coordination avec le 1er régiment d’artillerie et ses lance-roquettes unitaires », note le colonel Loison. Ensemble, les régiments cherchent à associer plus étroitement des capacités de frappe et des munitions téléopérées dans une unité de circonstance et au sein du même outil de commandement. « C’est ce que nous voyons en Ukraine ou dans certaines réflexions conceptuelles, notamment chez nos alliés britanniques avec l’idée de Deep Recce Strike », observe le colonel Loison. Cette DRS, la 7e BB en a mis une itération en oeuvre durant ORION. Combinant un sous-groupement de renseignement au contact (SGRC) et le groupement commando blindé (GCB), cet échelon de découverte de niveau brigade aura allié agilité et discrétion pour renseigner et désorganiser jusqu’à 50 km en avant des lignes. Une DRS portée par la 19e BART, chargée d’opérer dans une frange de 50 à 500 km, porterait quant à elle bien plus loin. Ses effets dépendront donc d’autant plus de la robustesse des liaisons de données. Ici aussi, ORION a fait office de laboratoire. « Nous avons fait de gros progrès, entre autres, sur l’hybridation des communications », nous précise-t-on.
En poste depuis l’été dernier, le patron des Diables Noirs achève « les douze mois les plus rapides jamais vécus en un peu plus de 20 années de carrière ». En Haute-Marne, dans un camp d’entraînement ou en opération, « il se passe quelque-chose tous les jours ». Les douze prochains mois s’annoncent tout aussi denses. Comme pressenti, le pivot de 2026 à 2027 portera en priorité sur la préparation opérationnelle et la constitution d’une capacité de drone tactique pleine et entière. Entraînements et formations contribueront à progresser dans la volonté de transformer l’ensemble des sections des quatre batteries « dronisées » du régiment sur l’ensemble du spectre à disposition. Rendez-vous est pris pour la deuxième édition de l’exercice TOLL, séquence centrale dans la programmation de la 19e brigade d’artillerie. Une partie du régiment sera ensuite probablement appelée à rejoindre un exercice interalliés conduit au printemps prochain en Finlande, là où la France vient de confirmer sa participation au sein d’un nouveau bataillon multinational avancé (FLF) de l’OTAN sous commandement suédois.
Crédits image : 61e RA