Vers un MGCS intégré à la CSP ?

Les ministres de la Défense polonais et allemand vendredi dernier lors d'une entrevue à Berlin. Au menu: l'intégration de la Pologne au programme MGCS (Crédit: ministère de la Défense de Pologne)

Les ministres de la Défense polonais et allemand vendredi dernier lors d’une entrevue à Berlin. Au menu: l’intégration de la Pologne au programme MGCS (Crédit: ministère de la Défense de Pologne)

 

Et si le programme franco-allemand de char du futur (MGCS) intégrait le prochain lot de projets validés par la Coopération permanente structurée (CSP) afin de l’ouvrir aux tierces parties intéressées ? C’est le nouveau scénario avancé vendredi dernier par le ministre de la Défense polonais Mariusz Błaszczak, lors d’une entrevue avec son homologue allemande Annegret Kramp-Karrenbauer, pour permettre à la Pologne d’y prendre part.

 

La Pologne a, dès 2016, manifesté son intérêt d’intégrer un programme de développement d’un char européen. L’idée, lancée par l’ex-ministre de la Défense polonais Antoni Macierewicz, a depuis été reprise et amplifiée par son successeur. Car, après avoir longuement évalué la possibilité de développer un char sur base de l’industrie nationale, la Défense polonaise s’est finalement tournée vers l’achat d’une nouvelle plateforme conçue en partenariat avec d’autres BITD européennes. MGCS étant le seul projet de ce type poursuivi en Europe, la Pologne réitère dès lors régulièrement son intention d’y participer auprès de la partie chargée de diriger le programme, l’Allemagne.

 

Il n’était donc pas surprenant de retrouver « le projet de construction d’un nouveau char » parmi les sujets abordés vendredi dernier par Błaszczak lors de sa première rencontre avec la ministre allemand. L’occasion, pour le ministre de la Défense polonais, de proposer un ancrage dans un dispositif européen afin de décrocher le ticket tant désiré. « De notre point de vue, il serait bon que cette initiative soit accélérée et notifiée dans le cadre de projets PESCO [CSP en français]. Qu’elle soit renforcée par un financement de l’UE. Ce serait également une bonne solution pour la consolidation de l’industrie polonaise, » suggère le ministre de la Défense polonais. Une fois validés, les projets CSP sont éligibles à un financement du Fonds européen de la défense (FED), qui sera doté d’un budget de 13Md€ pour la période 2021-2027. De même, tout programme lié à la CSP sera privilégié, avec un bonus de financement de 10% de la part du FED. Une manne à laquelle le programme MGCS pourrait venir se raccrocher, à condition d’en accentuer le caractère collaboratif et transnational.

 

Au fond pourquoi pas, le programme MGCS aurait beaucoup à gagner d’une intégration européenne plus poussée, susceptible de renforcer l’équilibre – aujourd’hui – instable entre les partenaires français et allemand. Et pourtant, pour peu contraignante et logique qu’elle soit, la proposition polonaise ne manquera pas de faire grincer quelques dents. Miser sur un projet CSP n’est-il pas surprenant de la part d’un État qui n’a décidé de s’investir que dans huit des 34 projets adoptés à ce jour, et n’en coordonne aucun ? Ne serait-ce pas irritant de devoir accueillir à bras ouverts un pays si prompt à faire ses emplettes de l’autre côté de l’Atlantique ? De même, la Pologne, en novembre 2018 lors de l’approbation d’une seconde série de projets CSP, n’a-t-elle pas demandé que le dispositif mis en place par l’Europe complète celui de l’OTAN au lieu de le dédoubler ou de le remplacer ? Avant de s’asseoir à  la table des négociations, la Pologne devra donc nécessairement éclaircir son positionnement en matière de développement capacitaire pour que celui-ci penche davantage du côté de l’Europe.

 

Passée la question de la fiabilité, il est certain que la Pologne possède des atouts séduisants dans le cadre du projet MGCS. Premièrement, un besoin clairement identifié et similaire à celui du couple franco-allemand: le remplacement de ses flottes de chars de combat par un système européen. La Pologne représente en conséquence un marché de premier plan pour le trio Nexter-KMW-Rheinmetall, chargé de conduire MGCS et de l’exporter. Varsovie cherche en effet à remplacer 450 à 500 chars T-72M1 et PT-91 « Twardy », ainsi que les 247 Leopard 2A4/5 actuellement en service, au travers d’un programme baptisé « Wolf ». Soit un potentiel de près de 800 nouveaux chars, contre moins de 600 pour les armées française et allemande réunies. Intégrer la Pologne permettrait donc de capter une part significative d’un marché évalué à 100Md€ et de diminuer sensiblement une partie des coûts afférents (production, soutien, formation, etc.). Et deuxièmement, malgré une dépendance forte aux technologies américaines, la Pologne dispose d’une BITD solide majoritairement représentée par le « Polish Armament Group » (PGZ). À elle seule, cette structure rassemble 60 sociétés et 17 500 employés, pour un chiffre d’affaires annuel global de 1,15Md€. Certes, l’industrie polonaise ne développe pas de char de combat, mais nombreuses sont les entreprises susceptibles d’apporter une réelle expertise pour le développement de briques spécifiques, tel que WZM pour la motorisation.

 

Reste, côté polonais, à aller marquer l’essai. La décision ne pourra provenir que des gouvernements allemand et français, qui semblent manifestement l’avoir rejetée jusqu’à présent. Si l’Allemagne se montre clairement ouverte au dialogue, le positionnement de la France est, lui, plus flou, la ministre des Armées Florence Parly ne s’étant jamais exprimée publiquement sur la question. Un silence plutôt logique, l’Allemagne étant aux manettes pour MGCS et la France devant se concentrer – aussi – sur la problématique du partage des charges. Pour Paris et Berlin, la consolidation de la base industrielle et la définition des règles d’exportation resteront probablement les sujets prioritaires à court terme. Rien n’empêche, une fois ces questions résolues et les étapes préliminaires lancées, d’ouvrir la discussion à d’autres pays, Pologne et Italie en tête. À coeur vaillant rien d’impossible, le couple franco-allemand l’a d’ailleurs démontré récemment en accueillant l’Espagne au sein d’un autre grand programme européen, le SCAF.