MGCS: le Bundestag en embuscade

Un char Leclerc du 501e RC en manoeuvre à Canjuers (Crédit photo: 501e RC)

Un char Leclerc du 501e RC en manoeuvre à Canjuers (Crédit photo: 501e RC)

 

Menacé par une bisbille capitalistique entre KNDS (Nexter+KMW) et Rheinmetall, le partage industriel du programme franco-allemand Main Ground Combat Vehicle (MGCS) est plus que jamais source d’inquiétude pour les politiciens français. À tel point que les ministres des Armées et des Finances ont décidé d’écrire à leurs homologues allemands afin d’éclaircir une situation aggravée par l’action de quelques membres du Bundestag.

 

Une lettre du Bundestag

 

Cela n’a plus rien d’un secret: le projet de char franco-allemand a pris un peu de retard, gêné notamment par la difficile répartition des tâches entre les trois maîtres d’oeuvre (KMW, Nexter et Rheinmetall). D’après La Tribune, la proposition des autorités franco-allemande d’un partage à 50% pour Nexter, 25% pour KMW et 25% pour Rheinmetall n’a pas plu à ce dernier, qui l’a d’emblée refusée. Le groupe de Düsseldorf devrait donc poursuivre la politique de lobbying engagée au sein du Bundestag pour rebattre les cartes à l’avantage de l’Allemagne. Ainsi, le député Patrice Verchère (LR) est dernièrement revenu sur une lettre transmise par certains parlementaires allemands à leur gouvernement et dans laquelle ils intiment pratiquement à celui-ci de « cesser toute négociation avec la France au sujet des futurs programmes communs, en matière aérienne et terrestre, tant que Rheinmetall n’entrait pas majoritairement dans le capital de KNDS (…) ».

 

L’inquiétude, les questions, les mises en garde successives des parlementaires français auront abouti à ce que Florence Parly et le ministre des Finances, Bruno Le Maire, écrivent conjointement à leurs homologues allemands au sujet de KNDS pour déminer la situation. « Avec Bruno Le Maire, nous avons rappelé que le char du combat du futur se ferait avec un acteur franco-allemand, à savoir KNDS, » insiste-t-elle. « Quelles que soient les intentions de Rheinmetall de prendre le contrôle de cette structure, il existe un accord avec des règles, un pacte, des actionnaires, parmi lesquels, du côté français, un actionnaire étatique, » a-t-elle.

 

Hors de question d’évincer Rheinmetall de MGCS précise la ministre des Armées, il s’agit plutôt d’éviter « de subordonner à des intérêts actionnariaux et patrimoniaux privés le bon déroulement d’un programme tel que le char de combat du futur. » Selon Parly, il était effectivement indispensable de ne pas céder à une lecture « un peu trop capitalistique » du déroulement de MGCS, au détriment d’une reconnaissance du travail accompli par le gouvernement allemand en faveur d’un partage équilibré. « Ce qui ne signifie pas, évidemment, que tout est toujours simple avec lui, » ajoute-t-elle.

 

Rheinmetall, pas si allemand que ça

 

Florence Parly n’est de surcroît pas la première à tirer la sonnette d’alarme vis-à-vis des parlementaires allemands. Plus tôt cet été, les sénateurs Ronan Le Gleut (LR) et Hélène Conway-Mouret (PS) pointaient dans un rapport d’information sur la Défense européenne le fait qu’« une partie des députés allemands exerce une pression forte pour accroître la place de l’Allemagne dans ce partage des tâches. » Le risque d’une paralysie est désormais réel, alertent les deux sénateurs.

 

S’il est légitime que Rheinmetall prenne part au projet, l’Allemagne doit néanmoins déterminer précisément quelle part accorder à l’industriel rhénan. Or, expliquent Le Gleut et Conway-Mouret, « il semblerait que certains parlementaires allemands tentent de faire valoir que KNDS ne porterait pas, selon eux, la part allemande. » L’argument est difficilement soutenable car, dans les faits, « Rheinmetall est une entreprise beaucoup moins allemande que KMW, puisque son premier actionnaire est un fonds de pension américain, » souligne le rapport sénatorial. Le groupe rhénan est en effet actuellement détenu à 76% par des fonds d’investissements, soit 3% de plus qu’en 2018. Parmi ceux-ci, les fonds de pension américains détiennent 29% des parts, devenant à première vue les principaux actionnaires. Et cela, sans compter sur le morcellement géographique de Rheinmetall AG, dont la seule division défense repose sur de nombreuses filiales étrangères, tels que Rheinmetall Defence Australia Pty Ltd, Rheinmetall Denel Munition en Afrique du Sud, et, plus récemment, Rheinmetall BAE Systems Land, constitué le 1er juillet au Royaume-Uni.

 

Une structure industrielle finalement peu « germano-allemande » et qui expliquerait en partie les intentions de rachat de KMW par Rheinmetall. Absorber le principal concurrent national et acteur central de la scène terrestre européenne permettrait incontestablement de renforcer le positionnement de l’industriel rhénan tout en créant de la valeur pour son actionnariat. Reste que ce scénario est aujourd’hui l’objet d’un refus catégorique de la part de l’Etat français, actionnaire à 50% de KNDS, et donc d’une partie de KMW.

 

« Il n’y a pas d’urgence »

 

L’incertitude est en fin de compte moins palpable du côté de la DGA et de Nexter, où l’on semble plutôt pragmatique et résolu. « Il n’y a pas d’urgence, puisque nous ne fournirons ces matériels qu’à l’horizon 2040, » relativisait ainsi le DGA Joël Barre le mois dernier lors d’une audition à l’Assemblée nationale. Un avis partagé par Nexter, dont l’horizon se veut également plus élargi et lointain que celui imposé par le futur « partenaire » allemand. « La question est sensible, » admettait de son côté Stéphane Mayer, PDG de Nexter et co-dirigeant de KNDS, selon qui il n’est néanmoins « pas forcément nécessaire de trancher dès la première phase de R&T (…) ».

 

Fort d’un soutien étatique inflexible, l’industriel versaillais préfère donc consacrer son énergie au développement des solutions techniques de demain plutôt qu’aux exercices de communication périlleux susceptibles d’alimenter le feu allumé par Rheinmetall. L’importance de MGCS doit par ailleurs être considérablement relativisée. Elle ne représente au fond qu’un pan d’une stratégie en deux volets, le second étant le Common Indirect Fire System (CIFS) destiné à remplacer les flottes françaises et allemandes de canons automoteurs et, certainement, celles d’autres pays. Plus encore, tant le CIFS et le MGCS incarnent autant des challenges techniques que la création d’une culture du « travail ensemble ». Autrement dit, l’essentiel sera à la fois de fournir des solutions technologiques abouties et de prouver que KMW et Nexter sont capables de traverser à l’unisson les écueils tels que ceux imposés par Rheinmetall ou le Bundestag. Le voilà, le vrai défi.