Entre le mortier tracté de 120 mm et le Griffon MEPAC, il reste un écart que seuls quelques systèmes embarqués sont susceptibles de combler. Parmi eux, l’Alakran poussé en France par TR Equipement, un système dont l’évaluation a démarré avec les armées françaises et pourrait s’étendre dès l’an prochain.
Muscler l’appui au contact, voilà ce que proposent ces systèmes de déploiement automatique de mortiers intégrés sur véhicules tactiques légers. À l’heure où le mortier cherche à se réinventer, cette solution « tout-en-un » amène un surplus de mobilité tout réduisant le délai de mise en batterie, de visée et de tir, quitte à lâcher du lest sur la protection amenée par un véhicule comme le MEPAC. Déployé en quelques secondes, son bras de déploiement se veut agnostique de l’arme. Au client d’y intégrer un tube de 81 mm ou de 120 mm, lisse ou rayé.
Ni le concept, ni l’intérêt de l’armée de Terre ne datent d’hier. En témoignent les propositions régulièrement aperçues lors d’Eurosatory, du SOFINS ou d’événements plus confidentiels. Deux industriels se partagent l’essentiel d’un domaine de niche : les entreprises espagnoles NTGS et Escribano Mechanical & Engineering (EM&E). Le premier s’est rapproché de TR Équipement pour adresser le marché français, entre autres. Le second s’adosse au partenariat acté en juin dernier par Thales et Arquus. Thales et EM&E coopèrent en effet depuis 2024 autour d’une solution dite « 120 MC » combinant un mortier rayé français et le bras déployable espagnol EMOC. Intégré à la gamme SpinFire de Thales, le montage a été développé sur base de la plateforme GRF du hollandais Defenture avant d’être étendu au Sherpa d’Arquus pour devenir le Sherpa 120 MC. Au stade du démonstrateur, ce modèle a, selon le groupe français, « récemment réussi sa campagne de démonstration et d’évaluation menée par l’armée de Terre ».
Dès 2024, NTGS est quant à lui parvenu à confier quelques exemplaires de son système Alakran aux forces françaises à des fins d’évaluations. Quelques mortiers de 81 mm ont été intégrés sur des petits véhicules tout-terrain MRZR. Les résultats semblent encourageants. Une nouvelle phase d’étude serait dans les cartons pour un lancement espéré au printemps prochain, glisse-t-on de source industrielle.
Ce mortier embarqué poursuit un objectif assez similaire à celui du système Buthus, axé sur l’intégration d’un lanceur quadruple de roquettes guidées laser conçu par Thales. Répondant à un besoin exprimé de longue date par le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (1er RPIMa), Buthus s’adapte autant au MRZR qu’au Fardier en service dans les forces spéciales et la 11e brigade parachutiste. Des tirs d’essais ont déjà été réalisés en collaboration avec la Direction générale de l’armement (DGA) et de la Section technique de l’armée de Terre (STAT). D’après Thales, des évaluations technico-opérationnelles doivent théoriquement être menées avant 2027.
De l’eau a coulé sous les ponts depuis 2024 et les premières approches avec les militaires français. Avec plus de 300 exemplaires livrés au dernier décompte, l’Alakran a non seulement trouvé sa clientèle mais est aussi devenu le seul système du genre à être éprouvé au combat. L’Inde le déploie depuis un moment. L’Ukraine aussi, avec plus d’une centaine d’unités en service à ce jour. Les États-Unis ont suivi le mouvement. Après l’US Marine Corps en mars, l’US Army retenait début septembre une variante de 81 mm rebaptisée « Scorpion Light ». Une quarantaine de systèmes seront intégrés par l’entremise du partenaire local de NTGS, Global Military Products. Dix jours plus tard, les deux acolytes dévoilaient une version du véhicule armée d’un système Scorpion de 120 mm.
L’avenir dira si la carte américaine en convainc d’autres, mais il y aurait, toujours d’avis d’industriel, une demande claire de l’armée de Terre pour un outil à mi-chemin entre le mortier tracté en partie reversé à l’infanterie et le Griffon MEPAC en cours de perception. À supposer qu’il se confirme, l’investissement serait plutôt orienté vers les unités du Commandement des actions spéciales terre (CAST) et des brigades d’urgence preneuses d’une capacité d’appui discrète, agile, taillée pour l’aérotransport et adaptée aux terrains plus exigeants. Les groupements commandos, l’infanterie légère, voire l’artillerie y trouveraient leur intérêt, estime-t-on dans les rangs industriels. Partenariat binational oblige, un tel choix pourrait faire écho en Belgique, là où la Force Terrestre projette justement de recréer le 1er bataillon parachutiste et poursuit la mise sur pied d’une brigade légère.
La suite comporte son lot d’inconnues. Non seulement aucun programme d’acquisition n’a été officialisé jusqu’à présent, mais cette perspective demanderait d’éclaircir au moins deux points : le budget et le porteur. Si la marche de 6,4 Md€ promise aux armées pour 2027 est pour l’instant préservée, le débat budgétaire ne fait que démarrer et s’annonce particulièrement houleux. Prioritaire ou non, le sujet progresserait aussi sur fond d’instabilité politique, alors que s’amorce une phase électorale propice aux temps de latence et à l’absence de décision.
Quant au porteur, tant les forces spéciales que certaines unités conventionnelles disposent déjà de quelques plateformes adéquates. L’Alakran est globalement agnostique, mais TR Équipement a aussi parié sur Technamm, bien connu des armées françaises. Les deux acolytes planchent aujourd’hui sur un véhicule 6×6 emmenant jusqu’à 60 coups. Basé sur le T6, il serait potentiellement mis en avant en février prochain au Sommet international des troupes de montagne et des opérations grand froid (SITM). D’autres voies ne sont pas exclues, à l’heure où l’armée de Terre cherche justement à se doter d’une nouvelle flotte de pick-up. S’ajoutera, enfin, la nécessité d’intégrer les tubes de Thales, seuls à être qualifiés dans les armées françaises. Un temps lié à NTGS, Thales s’en est depuis écarté. L’éventuel choix de l’Alakran demanderait donc de relancer le dialogue.
Crédits image : Technamm / TR Équipement