Miser sur la lumière pour communiquer, c’est l’idée poussée par une entreprise française jusque là restée loin des projecteurs. Lancé main dans la main avec l’armée de Terre, son projet pourrait déboucher sur une nouvelle capacité de communication mobile et résiliente au profit des chaînes de commandement.
Ce projet, c’est la « communication optique inter-véhicules », ou CLOVIS. Son objectif ? « Proposer un réseau maillé [ou MESH] LiFi qui s’établisse en moins de cinq minutes entre cinq à six véhicules », résumait un représentant d’Oledcomm, l’une des 50 entreprises conviées la semaine dernière à Besançon pour une Journée innovation organisée par la 7e brigade blindée (7e BB). Voilà plus de 20 ans que ce pionnier s’est construit une expertise dans le champ du LiFi (pour Light Fidelity), ce cousin du WiFi également sans fil mais dont l’utilisation du spectre optique amène à des débits bien supérieurs.
Dans le cas de CLOVIS, ce maillage reposera sur des antennes installées dans des tentes ou fixées sur les véhicules. Une fois ceux-ci à l’arrêt, les modules LiFi reconnaissent automatiquement leur environnement, se repèrent entre eux et communiquent « en liaison optique donc sans fil et sans signature électromagnétique ». C’est là le triple intérêt d’un réseau reposant sur la lumière pour les militaires : il n’est pas brouillable, est indétectable à moins de 1 km et ne requiert aucun câblage ni installation chronophage.
En terme de performances, CLOVIS vise à atteindre un débit de 1 Go/s à 1 km. Les modules conçus par Oledcomm ont un autre avantage. Plutôt qu’un faisceau étroit sur un seul axe, ceux-ci communiquent avec un certain angle d’ouverture. Le cône ainsi créé permet de se départir partiellement des conditions météorologiques, à commencer par la pluie ou le brouillard. Une baisse de débit n’est pas exclue, mais sans perte du lien. Pour une communication optique, « c’est donc une technologie assez résiliente à son environnement ».
Oledcomm disposait déjà d’une architecture de sécurité homologuée par l’ANSSI au niveau diffusion restreinte sur un produit existant. L’autre enjeu de CLOVIS sera de répliquer ce niveau sur l’outil à venir puis de parvenir au niveau « secret ». Les premières itérations existent, preuve à l’appui avec ce flux vidéo monté au sein du quartier Ruty de Besançon, d’où opèrent les états-majors de la 7e BB et de la 1re division. Installés pour l’occasion sur un VBCI et dans un bâtiment, ces produits matures sont déjà capables de communiquer à 200-300 m avec un débit d’environ 600 Mo/s.
Contractualisé à l’été 2025, le projet CLOVIS devrait déboucher sur la livraison des premiers démonstrateurs à l’orée 2027. De quoi entrevoir un déploiement en juin lors d’un exercice de l’armée de Terre. Cette mouture initiale et les phases de tests qui suivront permettront de déterminer les éventuels obstacles encore à franchir avant d’envisager un passage à l’échelle. La matérilalisation de CLOVIS ne sera pas une première pour Oledcomm. Voilà un moment que ses équipes ont pris pied dans le petit monde des communications militaires.

Né au sein des laboratoires de l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, Oledcomm s’est longtemps focalisé sur le marché civil avant de s’ouvrir il y a trois ou quatre ans à la défense. C’est que les militaires sont depuis lors confrontés à une menace redevenue récurrente : la détection et le brouillage quasi généralisé des liaisons de données, remis au goût du jour depuis février 2022 et l’éclatement du conflit russo-ukrainien.
Tout le monde cherche désormais la parade pour gagner en résilience et en discrétion tout en conservant le débit devenu nécessaire pour partager des paquets de données de plus en plus imposants. Si « l’évolution des consciences prend un peu de temps » dans un domaine historiquement centré sur la radio, la vulnérabilité électromagnétique vient bousculer les certitudes, observe Oledcomm. Résultat : la technologie LiFi intéresse « un peu tout le monde ». Reste à la développer et à former les troupes tout en y allouant les budgets idoines.
Oledcomm travaille depuis un moment avec l’armée de Terre, en recherche de réponses innovantes pour hybrider et renforcer ses réseaux de communication, quitte à passer par des passerelles civiles ou à explorer de nouveaux horizons. C’est ici qu’Oledcomm entre en piste. En attendant CLOVIS, sa solution a été retenue pour un usage limité aux structures fixes abritant ses PC. « Nous avons de très bonnes relations avec la 7e BB, qui a notamment testé nos produits à l’intérieur de ses tentes », pointe la société parisienne. Plusieurs essais ont eu lieu depuis l’exercice Dacian Fall organisé en Roumanie à l’automne 2025 jusqu’à l’exercice ORION au printemps 2026. Les premiers retours sont encourageants. « On a gagné en débit sur certains systèmes », relève-t-on au sein de l’état-major de la 7e BB. L’outil se révèle « assez remarquable sur ce que cela nous a fait gagner en temps et en facilité d’installation ». Soutenu financièrement par l’Agence de l’innovation de défense (AID), son déploiement s’est étendu à la 1re division, qui l’a notamment pris en main en juin dernier lors de son exercice Minotaure. La Marine nationale a elle aussi mobilisé l’idée, l’occasion notamment « d’enfumer » l’un de ses PC pour valider le maintien suffisant du débit dans un environnement dégradé.
Avant de convaincre les armées françaises, Oledcomm avait fait mouche à l’échelon européen. Depuis la mi-2025, ses technologies sont à bord de SWARM-C3, projet de recherche auquel le Fonds européen de défense (FED) a confié une enveloppe de près de 4 M€. Engagé jusqu’en 2028 et sous pilotage finlandais, SWARM-C3 vise à faire émerger de nouveaux concepts de gestion d’essaims robotisés autonomes. Il comprend, entre autres, un volet dédié aux communications ultra-sécurisées.
Derrière la France et l’Europe, Oledcomm travaille avec la National Security Agency (NSA) pour co-établir un référentiel d’homologation du LiFi outre-Atlantique. Ce qui peut sembler inhabituel n’a rien du hasard. Seules deux entreprises en sont capables dans le monde : Oledcomm et Signify, filiale hollandaise de Philips. Un troisième acteur, l’écossais PureLifi, a mis la clef sous la porte ce mois-ci après 14 années d’activité. Pas étonnant, donc, si le pionnier français a également retenu l’attention de l’OTAN. Son accélérateur d’innovation DIANA vient tout juste de l’adouber, Oledcomm devenant le seul acteur français à rejoindre une cohorte de 15 entreprises retenues parmi plus de 3600 candidats. Le ticket otanien, de même que la mise en relation et l’accès aux centres de recherche qu’il annonce, ne sera pas de trop pour soutenir cette transition d’une innovation prometteuse à une capacité pleinement opérationnelle.
Crédits image : Oledcomm