L’étrange Amphibious Protected Vehicle Tracked de Krauss-Maffei Wegmann

Quel objectif poursuivent les décideurs de Krauss-Maffei Wegmann en développant un tel démonstrateur sans antécédent dans l’histoire des véhicules amphibies, qu’ils soient sur roues ou sur chenilles ? Car, au prix de ce type d’engin, l’Amphibious Protected Vehicle Tracked (APVT) n’a pas été créé juste pour démontrer un savoir-faire tombé dans l’oubli depuis le Landwasserschlepper de la 2ème guerre mondiale.

 

L'Amphibious Protected Vehicle Tracked de Krauss-Maffei Wegmann, démonstrateur original de véhicule de transport de troupe conçu pour progresser dans un sens sur l'eau et dans l'autre sur terre (Photo : FOB).

L’Amphibious Protected Vehicle Tracked de Krauss-Maffei Wegmann, démonstrateur original de véhicule de transport de troupe conçu pour progresser dans un sens sur l’eau et dans l’autre sur terre (Photo : FOB).

 

Petit rappel historique. Commandé par le Heereswaffenamt (administration en charge du matériel pour la Wehrmacht) en 1935 pour être utilisé par le génie, le Landwasserschlepper (ou LWS) – ce qui peut se traduire par « véhicule chenillé (schlepper) pour la terre ferme (land) et l’eau (wasser) – était conçu comme un remorqueur de rivière léger avec une certaine capacité à opérer sur terre. Destiné à faciliter les traversées de rivières et la construction de ponts, il a été conçu par Rheinmetall-Borsig, de Düsseldorf. Avec son APVT construit en 2018, Rheinmetall est donc « dans le coup » depuis 83 ans. La coque du LWS était semblable à celle d’une vedette à moteur, ressemblant à un bateau à chenilles avec deux hélices jumelées à l’arrière et deux safrans. Vitesse maximum sur l’eau : 12 km/h. Sur terre, il roulait sur chenilles. Vitesse maximum : 35 km/h. L’engin de 13 tonnes était mis en œuvre par un équipage de deux hommes. Il était mû par un V12 Maybach de 11.867 cc à essence développant 300 cv à 3.000 tours/minute.

 

À l’automne 1940, trois prototypes avaient été achevés et affectés au 100ème Détachement de Chars dans le cadre de l’opération Seelöwe (Lion de Mer). Il était prévu de les utiliser pour tirer des péniches d’assaut non motorisées pendant l’invasion de l’Angleterre par la Manche et pour remorquer des véhicules sur les plages. Ils auraient également été utilisés pour transporter du ravitaillement directement à terre pendant les six heures de marée descendante, lorsque les barges se seraient échouées. Cela impliquait le remorquage d’une remorque amphibie Kässbohrer (capable de transporter 10 à 20 tonnes de marchandises) derrière le LWS. A 12 km/h sur l’eau et à condition de ne pas devoir progresser vent debout ni sur une mer forte, il fallait quand même être optimiste pour envisager cette forme de transport logistique…

 

Le 2 août 1940, une démonstration du Landwasserschlepper fut exécutée devant le général Franz Halder, chef d’état-major de la Wehrmacht, sur l’île de Sylt. Bien qu’il ait été critiqué pour sa haute silhouette sur terre, l’engin fut reconnu d’utilité générale. En conséquence, il fut proposé de construire suffisamment de LWS pour que chaque barge d’invasion puisse être assignée à un ou deux d’entre eux. Des difficultés rencontrées dans la production de masse du véhicule ont néanmoins empêché la mise en œuvre de ce plan, sans pour autant y mettre fin. Le Landwasserschlepper n’est entré en service régulier qu’en 1942. Bien qu’il se soit révélé fort utile à la fois en Russie et, plus inattendu, en Afrique du Nord, il n’a été produit qu’en petit nombre. En 1944, un nouveau concept a été introduit : le LWS II. Ce véhicule était basé sur un châssis de char Panzer IV et comportait une petite cabine de conduite blindée surélevée et une plate-forme arrière plate avec quatre tuyaux de de prise d’air et d’échappement rabattables. Les Landwasserschleppers sont restés opérationnels jusqu’à la fin de la guerre, le 8 mai 1945.

 

A Eurosatory 2018, l’APVT de KMW a beaucoup attiré l’attention des visiteurs, à la fois par le choix de se lancer à nouveau dans le secteur – que nous croyons porteur – des véhicules amphibies mais également – surtout ? – parce que ce transporteur de troupe amphibie a été conçu pour rouler dans un sens et naviguer dans l’autre, chaque côté étant adapté pour fonctionner dans son environnement privilégié : terre ou eau.

 

Concernant l’utilisation sur mer/lac/rivière, la propulsion par hydrojets et la forme de la coque sont optimisés pour offrir une très bonne manœuvrabilité sur l’eau. Pour les opérations terrestres, le concept de chenilles en caoutchouc composite assure une excellente mobilité en tout-terrain et sur route, une réduction du bruit et, incidemment, un confort accru aux occupants. Les progrès réalisés dans la technologie des chenilles en caoutchouc sont en effet une source de confort, de faible bruit, de longévité, de vitesse supérieure et de consommation de carburant réduite. Les roues de route sont adaptées du véhicule de combat d’infanterie de Puma. Le véhicule bénéficie d’une protection élevée (MLC 30) contre les mines et les projectiles balistiques. L’APVT bénéficie naturellement d’une protection NBC complète.

 

Pesant moins de 30 tonnes, y compris une charge utile maximale de 5 tonnes, le véhicule a un équipage de deux personnes et peut transporter huit soldats. Le moteur diesel MTU de 816 ch couplé à une transmission automatique ZF permet à l’APVT d’atteindre jusqu’à 70 km/h sur terre et 13 km/h sur l’eau (comme son ancêtre, le Landwasserschlepper). L’autonomie tourne autour de 550 km sur terre ou 54 km sur l’eau.

 

Il est admis que, pour ne pas briser le « momentum » d’un assaut, il convient d’éviter de se trouver bloqué devant un obstacle tel qu’une rivière dont la largeur et les abords exigent la mise en place d’un pont flottant à partir du moment où un char poseur de pont ne suffit plus. A fortiori si l’obstacle aquatique est un lac ou un bras de mer. Là, l’engin de KMW répond splendidement à cette exigence. Nous n’allons pas nous égarer ici dans des considérations opérationnelles sur les lieux où ce type d’engin pourrait être exploité (l’OTAN n’envisage plus de campagne de Russie, à ce que l’on sache…) mais seulement exprimer un étonnement devant la créativité allemande qui a débouché sur un concept sans antécédent de véhicule « bicéphale » : une tête pour l’eau et une tête pour la terre. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Incidemment, l’unique porte d’accès – plutôt étroite – est « dans le bon sens » dans les deux environnements : un engin amphibie débarque ses combattants par l’avant et un engin terrestre par l’arrière. Bien joué !