Le CAESAR de Nexter tente l’aventure américaine

Le CAESAR de Nexter lors d'une séquence de tir réalisée par l'armée de Terre (Crédits: Nexter)

Le CAESAR de Nexter lors d’une séquence de tir réalisée par l’armée de Terre (Crédits: Nexter)

 

L’US Army cherche un canon automoteur de calibre 155 mm pour remplacer les obusiers tractés des forces présentes en Europe. Une demande de proposition (RFP) a été émise en juillet dernier en vue d’évaluations menées début 2021 aux États-Unis, demande à laquelle Nexter répondra avec les versions 6×6 et 8×8 de son CAESAR.

 

BRUTUS vs CAESAR

 

Le CAESAR réécrira-t-il l’histoire en allant terrasser le BRUTUS sur son propre terrain ? Conçu par les Américains AM General et Mandus Group, ce dernier espérait un duel avec le système Archer produit par le groupe britannique BAE Systems. C’était sans compter sur le trouble-fête français, qui s’apprête à entamer les négociations avec l’US Army.

 

En publiant cette RFP, l’US Army envisage l’acquisition d’un « système de 155 mm plus mobile, létal et résistant pour remplacer sa flotte actuelle d’obusiers tractés ». Dépourvue d’une telle capacité, les militaires américains souhaitent sonder le marché et récolter les données nécessaires à l’orientation des futurs besoins émis par le Joint Program Executive Office Armaments and Ammunition (JPEO A&A).

 

Les évaluations auront lieu sur le terrain d’essai de Yuma (Arizona), qui dispose notamment d’un polygone de tir pour l’artillerie profond de 89 km. Chaque candidat sélectionné se verra attribuer une fenêtre de test d’environ trois mois répartie entre janvier et mai 2021. Plusieurs entreprises pourront être sélectionnées pour cette phase initiale, mais une seule se verra attribuer un contrat de production pour un lot de 18 pièces destinées à la poursuite des expérimentations. Les premières livraisons sont attendues, dans le meilleur des cas, au premier semestre 2023.

 

Ces canons équiperont en priorité les brigades de combat Stryker (SBCT). Force interarmes centrée sur le véhicule à roues Stryker, une SBCT est conçue pour maximiser l’équilibre entre mobilité et puissance de feu. Sa capacité d’appui-feu repose sur un bataillon d’artillerie composé de trois batteries à six pièces M777A2 de 155 mm. La portée limitée de cet obusier, de même que des exigences accrues en terme de mobilité, ont contribué au lancement d’un programme de remplacement dès février 2018.

 

Depuis 2016, l’US Army étudie l’introduction d’une version améliorée de cet obusier susceptible de doubler la portée maximale. L’allongement du tube qui en découle affecte néanmoins la mobilité du système en terrain difficile, conduisant à privilégier l’artillerie autopropulsée. Trop lourd, trop lent, un chenillé est exclu au profit d’un véhicule à roues, le plus à même d’accompagner au plus près les unités de manœuvre dans leur progression. En cas de généralisation du canon automoteur à l’ensemble des SBCT, la cible initiale évoluera vers des proportions typiquement « américaines ». Soit, plusieurs dizaines d’exemplaires, plusieurs années de charge de travail pour l’industriel sélectionné et un tremplin potentiel vers d’autres clients prestigieux, l’US Marine Corps en tête.

 

L’héritage des TF Lafayette et Wagram

 

Des canons automoteurs à roues, beaucoup d’armées en veulent, peu en ont et une seule en déploie régulièrement en OPEX : l’armée de Terre. Des trois candidats pour l’instant en lice, le CAESAR est en effet le seul à pouvoir se prévaloir d’être « combat proven » depuis plus d’une décennie. C’est d’ailleurs à la faveur d’opérations conjointes qu’il a su démontrer ses capacités auprès des militaires américains.

 

En Afghanistan, premièrement, où l’artillerie des GTIA Surobi et Kapisa de la TF Lafayette aura été régulièrement mise à profit par les troupes américaines. En Irak ensuite, où les artilleurs français de la TF Wagram ont réalisé plus de 2500 missions de feu entre 2016 et 2019 aux côtés de leurs homologues américains. Deux environnements opérationnels différents, mais dans lesquels l’agilité et la puissance de feu du CAESAR auront fait forte impression auprès des partenaires étrangers. Avec un corolaire qui, côté américain, tient en cinq mots : « Nous aussi on en veut ». C’est aussi ce SOUTEX « au contact » de l’armée de Terre qui pèsera dans la balance lorsque le JPEO A&A devra trancher.

 

Hormis ses résultats opérationnels, le CAESAR est le seul à cocher pratiquement toutes les cases commerciales et techniques. Plus lourd et plus complexe en raison de du système de chargement automatique, l’Archer est également bien plus cher et n’a jusqu’à présent été adopté que par la Suède. Le premier des 48 systèmes commandés n’est entré en service qu’en 2016 dans l’armée suédoise. Le principal avantage de l’Archer reste finalement la possibilité de profiter de la force de frappe de la puissante filiale américaine de BAE Systems, fournisseur de longue date de l’US Army.

 

Lorsque l’Archer se cherche toujours un premier client export, le CAESAR est un succès commercial avéré avec plus de 300 exemplaires vendus de par le monde. Et ce carnet de clients s’est encore étoffé cette année avec les 36 pièces acquises par le Maroc et les négociations contractuelles en cours avec la République tchèque pour la livraison de 52 exemplaires. Tel qu’exigé dans la RFP, le canon français est entièrement compatible avec les munitions guidées BONUS et Excalibur du portfolio américain, la première étant le produit d’un codéveloppement entre Nexter Munitions et Bofors (BAE Systems).

 

Quant au BRUTUS, celui-ci est certes le seul à être un produit 100% américain et a avoir déjà été évalué par l’US Army. Mais s’il joue la carte de la simplicité en misant sur la combinaison d’un camion FMTV 6×6 et d’un tube identique à celui du M777A2, son développement n’est pas encore achevé. L’usage de ce canon de 155/39 calibres limite toujours autant sa portée à 22 km avec une munition standard, contre jusqu’à 38 km pour le CAESAR. Le FMTV ne comprend ni protection pour l’équipage, ni système de chargement, ni casier de munitions intégré, quand le CAESAR embarque 18 munitions prêtes au tir pour la version 6×6 et 30 pour le châssis 8×8. Le BRUTUS doit donc être accompagné en permanence d’un second FMTV pour transporter les cinq à sept artilleurs nécessaires pour sa mise en œuvre et pour l’approvisionner en obus. Avec les conséquences que cela comporte en matières d’autonomie, de mobilité et de temps de mise en batterie. L’US Army devra potentiellement choisir entre un protectionnisme synonyme de capacités moindres et un pragmatisme davantage favorable à une solution étrangère. Début de réponse, si Nexter est sélectionné et le calendrier respecté, dans environ six mois.