Deux ans après sa première apparition, le missile de croisière terrestre (LCM) de MBDA revenait à Eurosatory avec des capacités améliorées et quelques briques supplémentaires pour améliorer sa survivabilité. Zoom sur une capacité de frappe de précision dans la profondeur suivie de très près par les armées françaises.
Déclinaison terrestre du missile de croisière naval (MdCN), le LCM de 2024 n’est plus tout à fait celui présenté cette semaine à Eurosatory. L’évolution est directement visible : une pointe redessinée et une nouvelle « fenêtre » accueillant un nouveau capteur infrarouge. Ce n’est pourtant que la face visible d’un effort visant à relancer une ligne de production à l’arrêt depuis 2022. Un contrat est attendu à court terme de la part de la France pour la livraison d’un nouveau lot, créneau logiquement choisi pour revoir la copie, traiter certaines obsolescences et déboucher sur ce qui deviendra le LCM/MdCN Mk 2.
« On garde les fondamentaux et on fait évoluer les points où la menace l’exige. Nous prenons en compte le retour d’expérience de nos clients, nous l’incorporons et nous faisons évoluer nos missiles », résumait cette semaine Paul Houot, directeur de la ligne produit Frappe tactique du groupe européen. Une portée étendue au-delà de 1000 km, une plus grande furtivité, une meilleure résilience en environnement brouillé et une létalité renforcée. Celle-ci comprend, entre autres, un mode « airburst » taillé pour les cibles de surface. La propulsion est conservée en l’état, mais les performances de vol, l’avionique embarquée ont été revues pour permettre d’opérer à des altitudes plus basses et de mieux s’insérer dans un maillage de contre-mesure désormais aussi dense que systématique. Voilà, pour l’essentiel, le panel d’améliorations proposé par MBDA pour « répondre aux menaces d’aujourd’hui et de demain ».
Le calendrier de départ n’a pas changé. Le LCM/MdCN Mk 2 sera disponible en 2030, MBDA envisageant de proposer une capacité initiale dès 2029. « L’idée reste de proposer rapidement la capacité sur le marché », insiste Paul Houot. D’ici là, il s’agira de démontrer la prise de maturité du LCM auprès des potentiels intéressés, qu’ils soient de France ou d’ailleurs. Pour MBDA, l’enjeu central reste bien de réaliser un premier tir en 2028. Le missile et son application navale étant maîtrisés, c’est donc sur le lanceur terrestre que porte l’effort. Là aussi, la vision d’origine est conservée. Ce sera un lanceur quadruple intégré sur remorque tractée pour préserver la mobilité du système. La clef de la survie tient en effet dans la capacité à éluder l’inévitable tir de contre-batterie qui suivra. MBDA estime donc à 15 minutes le temps de déploiement, et autant pour décamper. Ce LCM pourrait ainsi devenir « une artillerie de fond de court ». Sa manoeuvrabilité permettra d’envisager des attaques combinées multiplateformes lors desquelles plusieurs missiles frappent par différents axes et différentes altitudes, un scénario démontré au printemps 2024 par la Marine nationale.

Développé sur fonds propres, ce lanceur ne pourra se matérialiser sans l’appui de la DGA. Fléché vers l’armée de Terre, le LCM est l’objet de réflexions tant sur les grandes orientations en matière de besoin utilisateur que sur le soutien associé, les unités de déploiement et la station sol. Mais c’est sur la mise à disposition de moyens d’essais que planchent avant tout les différentes parties. Le défi est de taille au vu des portées annoncées. Tirer un missile de croisière à 45° plutôt que verticalement constitue également une nouveauté à dérisquer, d’autant plus depuis la terre. Le plan suppose un travail administratif conséquent, effort ancré dans un contexte de bascule vers une « DGA de combat » et de préparation à une économie de guerre théoriquement facilitateur.
MBDA se veut force de proposition. Sa gamme se complète dorénavant d’un outil de préparation de mission enrichi d’une couche d’intelligence artificielle. Baptisée FASTRIKE, il vise à réduire la boucle décisionnelle en proposant des trajectoires optimisées selon les données disponibles, à commencer par la configuration du terrain, les capacités adverses et leur positionnement. De quelques heures, ce calcul réalisé par les opérationnels pourrait être réduit à quelques minutes. Avec FASTRIKE, il aboutit à un panel de solutions garantissant la meilleure exploitation du terrain, la meilleure pénétration dans le dispositif ennemi et, in fine, la meilleure survivabilité. En témoigne cette mission fictive réalisée sans anicroche entre les confins de la Bretagne et le camp de Canjuers, à l’autre bout de l’Hexagone.
Et si FASTRIKE ne suffit pas, MBDA a encore un atout en main pour augmenter les chances de survie : sa munition pré-programmée Deluge, l’ex-One Way Effector (OWE) retenu l’an dernier par les armées françaises pour le programme de munition téléopérée longue portée (MTO LP). En combinant cette munition à coût maîtrisé et FASTRIKE, l’industriel propose de générer un « déluge de Deluge » pour détruire et/ou épuiser la défense sol-air adverse et permettre à un effecteur à haute valeur ajoutée de franchir le rideau. Dans cette mission simulée, MBDA aura lancé une trentaine de Deluge pour assurer le passage de deux LCM. Ces vagues saturantes, c’est l’un des modes d’action régulièrement rencontrés dans le ciel ukrainien, là où les Shahed russes ont aussi pour mission de protéger les effecteurs qui suivent. Demain, une unité de conduite des feux (FCU) pourrait ainsi être en mesure de coordonner des tirs de MTO LP en parallèle aux LCM, estime MBDA.
S’il faut finir de convaincre, le contexte incite néanmoins à « muscler » ce missile de 2 tonnes et de 7 mètres de long central dans l’objectif de renforcement des capacités de frappe dans la profondeur inscrit dans l’actualisation de la loi de programmation militaire. À supposer que les budgets suivent, les parcs de missiles SCALP et de MdCN auront ainsi théoriquement augmenté de 85% à l’horizon 2030, et de 170% cinq ans plus tard. Initialement prévu pour l’an dernier, le lancement en réalisation de la rénovation à mi-vie a depuis été reporté « pour prendre en considération les évolutions du contexte géostratégique ». L’avenir dira si le programme franchira ce cap avant 2027. Une ligne d’engagement de 500 M€ a en tout cas été affectée à l’opération dans le budget annuel des armées.
L’export est loin d’être secondaire. Le LCM a d’emblée été poussé auprès des six pays du mécanisme ELSA. Lancée en 2024, l’initiative se poursuit désormais au sein des ELSA Implementation Groups, des clusters abordant chacun un pan spécifique de la trame des frappes à longue portée. Le LCM pourrait ainsi avoir une carte à jouer au sein de l’EIG dédié à la capacité sol-sol de portée 500-2000 km. La convergence étant acquise en matières d’exigences et de solutions réalisables, ELSA va pouvoir s’ouvrir à de nouveaux partenaires, ont annoncé hier les six ministres de la Défense concernés. Non seulement le besoin européen s’affirme et s’organise, mais la capacité du Tomahawk américain à y répondre s’amenuise d’autant plus à l’heure où la souveraineté européenne redevient un paramètre central. Sans oublier SAFE, ce mécanisme sur lequel certains pourraient être tentés de miser pour acquérir une capacité souvent considérée comme hors de portée.