Le ministère des Armées va consacrer davantage de moyens au ruissellement de l’innovation. Chaque armée recevra dès l’an prochain une nouvelle enveloppe de subsidiarité pour accélérer dans la captation, l’acquisition et l’expérimentation des bonnes idées venues d’un peu partout.
C’est sans doute l’un des premiers échos de ce que contient le projet de loi de finances 2027 pour les armées françaises. Déposé le 30 septembre en vue d’une adoption qui s’annonce particulièrement houleuse, le texte devrait consacrer une ligne de crédits supplémentaires aux terriens, marins et aviateurs « pour donner plus de souplesse aux armées pour faire face à des besoins ponctuels », nous expliquait ce mercredi le commandant du CCF, le général de corps d’armée Bruno Baratz.
Dans les rangs de l’armée de Terre, le Commandement du combat futur (CCF) devrait ainsi bénéficier d’une rallonge de 35 M€ dégagée sur les programmes à effet majeur (PEM) pilotés par la Direction générale de l’armement (DGA). En apparence limité, l’effort commence en réalité « à devenir significatif pour amorcer le passage à l’échelle de certaines bonnes idées qui sont apparues au sein de l’armée de Terre », relevait le général Baratz en marge d’une Journée innovation organisée à Besançon par la 7e brigade blindée.
Cette enveloppe permettra d’être « plus actifs sur certaines capacités qui nous manquent encore et qui viennent en complément de tout ce qui est développé via les programmes à effet majeur », poursuit le général Baratz, dont les équipes conduisent un travail de mise en cohérence de l’ensemble des travaux des 18 pôles exploratoires récemment créés pour définir ce qui peut « tout de suite être passé à l’échelle ». « Il y a énormément de sujets qui peuvent être intéressants », complète-t-il en revenant sur les enjeux de guerre électronique, de lutte anti-drones ou encore de mobilité légère.
Ce complément viendra se superposer aux crédits de subsidiarité mis en place par l’ancien chef d’état major de l’armée de Terre (CEMAT), le général d’armée Pierre Schill. Chaque régiment reçoit désormais 150 000€ par an pour progresser dans son couloir de nage, soit 20 M€ que l’armée de Terre mobilise sur ses propres moyens à partir du programme 178. Les brigades interarmes et spécialisées ne sont pas oubliées, la manoeuvre d’ensemble visant à permettre à ces échelons de basculer de l’idée à son acquisition ou à son développement à petite échelle en « court-circuitant » les processus habituels. De quoi gagner en agilité et économiser une ressource de plus en plus précieuse : le temps. Et si des projets plus ambitieux apparaissent mais que les fonds viennent à manquer, c’est aussi là que le CCF entre en piste avec sa ligne budgétaire ad-hoc.
Le mécanisme de l’armée de Terre reste unique par son ampleur. Ni l’armée de l’Air de l’Espace, ni la Marine nationale n’en déploient d’équivalent. Cela pourrait évoluer prochainement. La Marine nationale a mis le pied à l’étrier en déléguant 90% de ses crédits d’innovation, environ 2,5 M€, à ses forces maritimes. « Charge à eux de les utiliser au mieux et d’en assumer les risques. Cela fonctionne beaucoup mieux », notait en mai dernier en audition parlementaire celui qui était alors encore leur chef d’état-major, l’amiral Nicolas Vaujour. Les aviateurs devraient pour leur part récupérer une capacité d’acquisition en propre leur permettant « d’acheter des systèmes que nous pourrons tester rapidement et faire évoluer », annonçait au même moment leur patron, le général Jérôme Bellanger.
Avant d’achever son mandat, l’ex-CEMAT avait quant à lui émis le souhait de tripler le montant fléché vers les unités. Il appartiendra à son successeur, le général d’armée Jacques de Montgros, de matérialiser – ou non – cette ambition. Tout juste promulguée, l’actualisation de la loi de programmation vient en tout cas soutenir la dynamique engagée. Plusieurs amendements parlementaires ont été adoptés dans ce sens. L’un d’entre eux visait à ajouter une ligne annuelle de 350 M€ pour les enveloppes de subsidiarité toutes armées confondues. Conservée dans la mouture finale, la proposition aura aura néanmoins été ramenée à 150 M€ par les sénateurs car jugée « trop élevé par rapport aux moyens administratifs des états-majors ».
Cette prise en main croissante de l’innovation et des acquisition par les forces n’a pas manqué de faire tiquer le délégué général pour l’armement, Patrick Pailloux. Rien d’étonnant à l’heure où la rigidité budgétaire incite chacun à préserver son périmètre. « L’idée de confier aux armées un budget de subsidiarité pour développer des armements sur étagère sans utiliser la force de la DGA que j’ai tenté de décrire, est une erreur », déclarait-il aux sénateurs dans la foulée du CEMM et du CEMAAE. Cette « force » de la DGA, ce sont ces centres experts référents (CER) répartis sur tout le territoire et focalisés sur un domaine capacitaire prioritaire. Entre les unités, les pôles exploratoires et ces CER, il y a donc une articulation, un équilibre et un dialogue à construire pour s’assurer que tout cet écosystème maximise les synergies, avance dans la même direction et optimise des deniers chèrement acquis.
Crédits image : État-major des armées