Se positionner auprès de la filière drones tout en poursuivant la montée en cadence de ses sites historiques, voilà le double cap que s’est fixé EURENCO. Pour l’un comme pour l’autre, la mécanique est lancée et amène de premiers résultats, expliquait ce spécialiste européen des poudres et explosifs le mois dernier au salon Eurosatory.
Ce n’était qu’une question de temps avant que l’univers d’EURENCO ne rencontre celui des drones. C’est désormais chose faite à la faveur d’un rapprochement avec le droniste allemand Helsing. Formalisé durant Eurosatory, la relation se matérialise autour de deux têtes militaires dévoilées mi-juin à Paris. Baptisée « DEMON », la première repose sur une charge creuse capable de percer jusqu’à 800 mm d’acier à blindage. Pour la seconde, EURENCO a choisi de s’inspirer de la recette gagnante adoptée pour ses charges propulsives d’artillerie. Pourquoi réinventer la poudre lorsqu’il est possible de reprendre une recette qui fonctionne ? Tout comme les charges d’artillerie, cette autre tête militaire d’environ 1 kg sera modulaire. L’opérateur pourra dès lors en assembler plusieurs d’un simple tour de main pour adapter l’effet recherché selon la cible visée. L’explosif est ici inséré dans un cylindre métallique qui projettera des éclats à 1800 m/s. Taillée autant pour la frappe que pour la lutte anti-drones, cette tête modulaire peut également être montée en barillets. Cette configuration « musclée », EURENCO l’a déjà expérimentée en assemblant six charges.
L’accord signé avec Helsing officialise un dialogue engagé dès novembre 2025 à la tête d’EURENCO. L’enjeu d’alors ? Développer au plus vite une offre de têtes militaires. Un pari engagé sur fonds propres. Et un pari gagné à peine six mois plus tard, démonstrations à la clef. Les premiers tests opérationnels réalisés fin mai sur le champ de tir privé de Baussenq et depuis une position fixe auront confirmé les performances. « Nous changeons de vitesse », observe le PDG d’EURENCO, Thierry Francou. La dynamique a bénéficié de l’intégration d’EURENCO Engineering, nouvelle entité née de l’intégration de Thiot Ingénierie. Ses savoir-faire ont été réquisitionnés tant pour la simulation que pour la mise au point et les essais. Ses capacités de métrologie, par exemple, amènent des caméras ultra-rapides essentielles pour capturer le comportement des têtes explosives lors de la détonation. Internaliser ces moyens, c’est s’assurer une indépendance vis-à-vis de moyens étatiques souvent saturés et, au final, garder un coup d’avance dans un domaine concurrentiel.
Si les essais ont mis en oeuvre le HX-2 de Helsing, EURENCO n’est « marié » à aucun droniste. Tous deux font aujourd’hui équipe en vue de l’appel d’offres « munition téléopérée moyenne portée » (MTO MP) de la Direction générale de l’armement (DGA), mais la sortie d’EURENCO sur le sujet munitionnaire aura eu pour corollaire d’attirer l’attention d’autres acteurs. Des canaux sont ouverts avec ALTA ARES et Delair, deux dronistes présents en Ukraine. Ils s’ajoutent aux contacts ont établis auparavant avec des entreprises ukrainiennes. Pas question, pour autant, de se disperser. « Nous arrivons sur ce marché, nous ne sommes pas connus », souligne Thierry Francou tout en rappelant que « nous ne pourrons pas travailler avec tout le monde. Tout le monde n’a pas la même crédibilité ».
« Le marché est chez nous, en Europe. Il faut que l’on parvienne à répondre rapidement aux enjeux de masse, aux enjeux de souveraineté européenne. EURENCO se positionne comme un consolidateur indépendant et ‘pure player’ des matériaux énergétiques », nous explique Thierry Francou. Hormis la vitesse, « ce que l’on cherche, c’est la massification », poursuit-il. La masse, son groupe l’a dans son ADN. Peu d’autres peuvent y prétendre en Europe. Chez EURENCO, la logique consiste à adapter ce qui est maîtrisé depuis toujours pour les charges modulaires ou le remplissage d’obus pour basculer sur les MTO. Là aussi, c’est chose faite. Entre 10 000 et 15 0000 têtes militaires pour drone peuvent dès à présent sortir chaque mois du site de Sorgues, dans le Vaucluse. Si EURENCO mise pour l’instant sur la réarticulation de l’atelier où sont remplis des obus de 155 mm pour Rheinmetall, la logique de copier-coller adoptée pour les charges modulaires pourra tout à fait être répliquée pour d’autres références.
L’autre enjeu sera de diminuer les coûts. Étroitement liée à la masse, la problématique s’éloigne des vecteurs et des têtes militaires pour se concentrer sur le dispositif d’amorçage. Non seulement peu d’acteurs y travaillent, mais les avancées y sont moins rapides. Ce qui peut paraître anodin devient cependant un sujet lorsque « l’interrupteur coûte plus cher que l’installation électrique ». L’une des clefs repose sur la standardisation. La DGA s’est penchée sur la question. Le marché français n’amène par contre « que » 7% du chiffre d’affaires d’EURENCO, près de deux fois moins que son plus gros client. Personne n’est suffisamment dominant que pour imposer sa marque aux autres. Pour le groupe européen, le marché aura donc son mot à dire. C’est peut-être de l’industrie que viendra cette régulation. Et si un standard étranger s’impose, il suffira de changer l’outillage pour suivre la tendance.

La demande des dronistes ne fait que se superposer à celle, bien identifiée et immense, de l’artillerie. De Sorgues à Bergerac et de la Suède à la Belgique, EURENCO a massivement investi pour muscler l’ensemble de son outil industriel. Engagé en 2023 autour d’une quinzaine de projets, un premier plan d’investissement de 650 M€ arrive à son terme avec deux années d’avance sur le calendrier initial. « Nous sommes parfaitement en ligne, nous avons livré l’équivalent de 70% du plan », relève Yves Traissac, à la tête d’Eurenco France et d’Eurenco Ingénierie. Le groupe vient ainsi d’inaugurer un nouvel atelier à Bergerac pour doubler la capacité du site en terme de charges modulaires. Mis bout-à-bout, les investissement aboutiront au décuplement de la capacité par rapport à 2020. Quelque 150 000 charges étaient alors produites à Bergerac, contre 1,2 million à compter de 2027.
Hors de question de s’endormir sur ses lauriers. Le contexte l’exige, alors EURENCO va maintenir l’effort. « Vu la demande du marché, nous envisageons de refaire un nouveau plan interne en accroissant nos capacités, notamment en Suède et pour à nouveau doubler la capacité d’explosifs en France », annonce Thierry Francou. Non chiffrée, la dynamique est en phase de lancement et se concentrera sur les sites historiques. L’impulsion sera avant tout visible dans le Vaucluse. L’accélération consentie à Bergerac sera reproduite à Sorgues, où l’un des enjeux consistera à sécuriser la production d’exogène. Ce projet de deux ans « aussi stratégique que celui de Bergerac », EURENCO prévoit d’y injecter près de 100 M€. Si ce dernier se charge des infrastructures, le soutien de la DGA est acquis pour les qualifications. Une fois encore, reproduire un modèle gagnant permettra d’aller vite. Entre la pose de la première pierre et la mise en service, l’industriel a su réduire le cycle à entre neuf mois et un an. De quoi laisser un peu de marge pour la phase critique, celle de la montée en cadence opérationnelle. L’Europe pourrait à nouveau être mise à profit. Après le succès d’ASAP, un dossier a été déposé pour bénéficier du mécanisme EDIP, une sorte d’ASAP II dont le budget demeure inchangé mais pour lequel davantage de candidats s’affrontent.
Qui dit explosion de la demande dit probable tension sur les chaînes d’approvisionnement. Maillon d’une industrie chimique soumise aux pénuries et goulets d’étranglement, EURENCO n’a pas attendu pour prendre le problème à bras-le-corps. Certaines dépendances ont disparu. Exit le coton étranger, place à une nitrocellulose à base de pulpe de bois locale. S’être installé à proximité des forêts de pins d’Aquitaine et au milieu de la Suède est plus que jamais un atout. Pour autant, « j’ai toujours une inquiétude », nuance Thierry Francou. Son message transmis durant Eurosatory au Commissaire européen à la Défense et à l’Espace, le Lituanien Andrius Kubilius, est des plus limpides : « nous avons besoin d’une base de chimie civile forte en Europe si nous voulons continuer à faire de la défense ». La vigilance reste donc de mise. La filière chimique européenne a perdu 10% de ses capacités en quatre ans, phénomène encore accéléré par la sur-réglementation et par un accord Mercosur qui aura incité un géant comme BASF à délocaliser en Amérique du Sud.
Non seulement EURENCO a constitué depuis longtemps ses propres stocks stratégiques, mais il continue de renforcer sa chaîne de valeur. Prendre pied en Pologne, en Slovaquie et, indirectement, en République tchèque trouve ici tout son intérêt. Tous trois sont de grands acteurs de la filière chimique. « Ce n’est pas innocent, nous y renforçons nos approvisionnements en passant des partenariats à long terme sur des matières premières qui nous permettent de sécuriser l’ensemble », observe Thierry Francou en écho aux alliances forgées avec le groupe polonais CGZ et son corollaire slovaque, CSG. Chacune se matérialisera au travers d’une co-entreprise opérationnelle pour fin 2028. Et chacune participera à amplifier – encore – la production de poudres pour munitions d’artillerie. Une fois ces structures à vitesse de croisière, EURENCO sera en mesure de produire environ 4,8 millions de charges modulaires à la fin de la décennie. Ou l’équivalent de 800 000 coups complets de 155 mm à l’année.
L’expansion d’EURENCO s’apprécie aussi ailleurs. Son chiffre d’affaires, premièrement, a pratiquement triplé depuis 2020 pour atteindre 570 M€ en 2025. Plein à craquer, le carnet de commandes amènera le groupe « aux alentours de 700 M€ cette année ». « Nous atteindrons le milliard d’euros de chiffre d’affaires en 2028 et nous devrions être à 1,5 Md€ à horizon 2030 », précise Thierry Francou. Idem pour les effectifs. Bergerac a doublé les siens. L’ensemble des sites mobilise aujourd’hui 1750 employés. « Le groupe va vite arriver à 2000 employés », estime son PDG, et ce, sans compter les deux futures entités installées en Europe de l’Est.