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« La guerre sans l’aimer » écrit Bernard-Henri Lévy. Qui oserait d’ailleurs affirmer le contraire sauf à vouloir passer pour un fou sanguinaire ? Au-delà du truisme, la formule sonne plutôt comme une autojustification, presque comme un alibi… le gentil philosophe épris d’idéaux kantiens se serait trouvé, pour la ‘bonne’ cause, contraint et forcé de participer activement au méchant conflit… Le titre choisi pour ce carnet de campagne fait, à y réfléchir, plus largement écho aux rengaines – aussi éculées qu’hypocrites – sur la propreté revendiquée d’une guerre sans morts, sur l’efficacité réputée mécanique de la guerre à distance et sur le caractère prétendument décisif de la guerre éclair. Ces illusions, désormais classiques, sont d’autant plus dangereuses qu’en se combinant habilement aujourd’hui, elles participent de la construction d’un système de pensée en trompe l’œil, d’une grille de lecture dont la cohérence apparente semble – mais « semble » seulement – répondre « sur mesure » aux exigences de nos sociétés post-modernes révulsées par la persistance de la guerre. La « projection de puissance », que ses zélateurs opposent désormais de façon excessivement dichotomique à la « projection de forces »  apparaît ainsi, en regroupant plus ou moins ces illusions historiques, comme le dernier avatar de ces « croyances erronées qui abusent l’esprit par leur caractère séduisant ». Qui ne souhaiterait pas supprimer sinon limiter au maximum, dans le temps comme dans l’espace, les horreurs de la guerre ? Qui ne peut s’empêcher de comparer, plus ou moins explicitement, les dix années de guerre en Afghanistan avec son cortège de morts et de blessés aux huit mois apparemment humainement indolores de l’opération en Libye ?

 

 

Des illusions persistantes

 

Or l’erreur de perspective est manifeste. Propre, rapide et limitée, la guerre ne l’a sans doute été que du point de vue occidental. Il n’est pas certain que le Libyen partage cet avis qui a subi au quotidien les bombardements intensifs, a vécu au milieu de destructions colossales et a perdu près de 60 000 de ses concitoyens. Ce volume global de pertes, rapporté à la population totale du pays ainsi qu’à la durée des affrontements (0,9% de morts pour 8 mois), supporte la comparaison avec la guerre civile américaine, pourtant considérée comme la plus dure que les Etats-Unis aient jamais eu à conduire (2% de pertes en 48 mois). C’est dire que le qualificatif de « limité » est à manier avec précaution ; il l’est d’autant plus que – à accepter le sens que Clausewitz donne à ce qualificatif – le but de guerre affiché par la coalition (renverser le régime en place) autorise plutôt à classer le conflit dans l’autre catégorie, celle des « guerres totales ». L’impression de rapidité est également toute relative. Les huit mois d’affrontements ne sont que la partie médiatiquement émergée de l’iceberg. La proclamation officielle de la « libération » le 23 octobre 2011 n’a sanctionné qu’une fragile victoire tactique sans pour autant régler la question politique de fond. Après avoir gagné la guerre, le nouveau régime doit depuis parvenir à conduire la paix dans une « Libye année 0 ». Preuve de cette instabilité endémique, en juin 2012 – soit 10 mois après la fin des combats – le CEMAT libyen s’est trouvé bloqué à l’aéroport de Tripoli, interdit de décollage par une milice armée. Enfin, n’en déplaise aux douhétistes inconditionnels, la guerre terrestre a bien eu lieu : les équipes de forces spéciales et les équipages de l’aviation légère de l’armée de Terre, à moins de 10 mètres du sol par nuit noire, peuvent en témoigner. Si la guerre se déclenche et se termine toujours à terre, selon la formule consacrée, elle se conduit également, et d’abord, au rythme des opérations terrestres. Dire enfin, qu’aucune troupe n’était déployée sinon à qualifier les rebelles de supplétifs, c’est – autre indélicate erreur de perspective occidentalocentrée – faire peu de cas des 10 000 morts au combat de l’armée de libération libyenne. Apparaissant d’autant plus nette, rapide et décisive qu’elle est contemporaine de l’opération Pamir, l’opération Harmattan stigmatise les prétendus bénéfices à ne plus opter que pour de la projection de puissance.

 

 

Des illusions absurdes

 

 

Mais si le montage en trompe l’œil est tellement manifeste – à croire que désormais dénoncer ces illusions est presque devenu un lieu commun – pourquoi un tel impact médiatique, une telle résistance à la critique, une telle puissance de séduction ? Parce que, nous explique le sociologue Christian Morel dans un livre aussi passionnant qu’instructif, Les décisions absurdes sont d’autant plus radicales et persistantes qu’elles sont essentiellement le produit d’erreurs collectives. En combinant trois acteurs-types à cinq actions possibles, l’auteur est parvenu à élaborer une typologie idéale et à dégager des modèles auxquels toute situation réelle peut, peu ou prou, être raccrochée. A bien y réfléchir, on ne peut que remarquer au passage que les trois acteurs – le manageur, l’expert et le candide – sont rien de moins qu’une expression modernisée de la trinité clausewitzienne, le politique, le militaire et la population. L’erreur à l’origine de la décision absurde serait le résultat d’un déséquilibre entre trois pôles censés mutuellement contrebalancer leur influence réciproque. Le « tout projection de puissance » correspond parfaitement au modèle absurde dit « modèle technique plébiscité » décrit par le sociologue qui ne résiste d’ailleurs pas à la tentation de prendre pour exemple les spécialistes du bombardement. La compétence se met en quelque sorte au service de l’illusion. Dans le monde politique comme dans la population, il existerait en effet une croyance étendue en l’efficacité quasi absolue de l’arme aérienne : la puissance de l’armement permettrait d’emporter très rapidement la décision militaire tout en limitant les effets collatéraux sur la population locale – les fameuses « frappes chirurgicales » – et en évitant tout engagement au sol donc toute éventualité de pertes dans les rangs amis. Ayant largement contribué à construire cette image, le militaire ne peut s’opposer à cette demande sociale sauf à se décrédibiliser durablement et à finalement risquer de remettre en question l’outil dont il est partie. Dans une légère variante du modèle, le politique, correctement renseigné par l’expert, n’est pas dupe mais il suit la demande sociale par pure démagogie …. Cet autre modèle – dit « technique démagogique » – ne manque pas non plus de vraisemblance, notamment dans nos systèmes démocratiques où la logique électoraliste à court terme pèse lourdement sur les choix politiques. Qu’est-ce à dire alors dans le contexte actuel de pression budgétaire accrue et d’impopularité croissante de la guerre en Afghanistan ? Ces illusions confortables défient toute explication logique rationnelle car elles répondent, pour des raisons différentes et parfois contradictoires, aux besoins des trois acteurs.

 

 

Les opérations terrestres s’inscrivant dans la durée et la presse ne semblant évoquer l’action de nos troupes qu’à l’occasion des pertes, la guerre en Afghanistan est devenue de plus en plus impopulaire. Dans l’imaginaire collectif, par amalgame aussi contagieux que dangereux, la projection de forces est devenue le symbole d’un inévitable enlisement au sol. A contrario, la projection de puissance, en offrant l’illusion de solutions faciles, rapides et indolores, pourrait fournir un puissant alibi aux tenants de la déconstruction de l’outil de défense. La guerre de demain ne ressemblera probablement pas à la dernière en date. La fin des illusions pourrait se payer par un couteux retour à la réalité.

 

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