Vu de Singapour : il faut défendre le service national, même en temps de paix

« Défendre le service national est difficile en temps de paix parce que son besoin n’est peut-être pas évident. » A-t-on besoin du service national ? La France n’est pas le seul pays à se poser la question. Focus sur la Cité-État de Singapour qui, vivant en paix depuis sa création, se retrouve confrontée à un débat similaire. 

 

Recrues  singapouriennes récitant "la promesse des SAF" (Singapore Armed Forces) lors d'un défilé en mars 2018.  Photo: Facebook / armée de Singapour

Recrues singapouriennes récitant « la promesse des SAF » (Singapore Armed Forces) lors d’un défilé en mars 2018. Photo: Facebook / armée de Singapour

 

Quand un débat d’importance a lieu dans notre pays, il est toujours intéressant de s’attarder sur les débats similaires qui se tiennent loin de chez nous. Ceci permet de rafraichir notre raisonnement, d’éviter de s’enfermer dans notre réalité qui peut être trompeuse. Par exemple, sur le FOB nous avons déjà parlé à plusieurs reprises de nos alliés de l’Est qui se préparent à la guerre en pensant à la menace russe, tandis que la France a les yeux rivés sur la menace terroriste, comme si elle était à l’abri de toute guerre conventionnelle. Depuis l’élection de son nouveau président, la France débat, et encore le mot est fort, du rétablissement du service national, comme si elle discutait d’une loi sur la consommation d’électricité. Pour un esprit humain qui ne se sent pas directement menacé, la probabilité d’une guerre étant selon lui quasi inexistante, un service militaire obligatoire ne serait ni évident ni logique; il ne serait en fait ni plus ni moins qu’un bonus pour la société dans laquelle il évolue. La République de Singapour, qui n’a elle, jamais connu la guerre, est confrontée au même débat : a-t-on besoin d’un service national obligatoire qui va à l’encontre de nos libertés individuelles ? Si chez eux, ce service existe et est clairement militaire, un chercheur des questions de défense de la Cité-État propose un réflexion très pertinente : défendre le service national en temps de paix est un véritable défi et il doit être impérativement relevé.

 

« Il est ironique que défendre la politique de défense de Singapour puisse parfois être un challenge. Outre les dépenses de défense élevées de Singapour, la politique du Service national (SN) a tendance à attirer l’attention. Certains se demandent pourquoi le SN est aujourd’hui nécessaire. D’autres soutiennent qu’il reste pertinent. Les deux arguments reposent souvent sur des interprétations différentes de la façon dont le SN et la «sécurité» sont perçus dans différents délais. » ainsi Ho Shu Hang introduit-il sa réflexion pour le journal singapourien Today. Si cette réflexion se tenait en France, on pourrait dire qu’elle « relèverait le débat », non, on préfère questionner le critère obligatoire d’un « service » organisé par le ministère de l’Éducation Nationale et qui serait un « parcours de la citoyenneté. »

 

« Le SN est un élément clé de la dissuasion, un principe central de la politique de défense de Singapour. Il a contribué à la sécurité de Singapour au cours du dernier demi-siècle, lui permettant ainsi de prospérer. » Huang souligne que la présidente de la Cité-État, Halimah Yacob, a récemment décrit le SN comme « l’épine dorsale de la défense nationale ». Pour le chercheur, le SN permet de disposer pour des « opérations« , d’une force de sécurité « importante et bien formée qui peut être rapidement mobilisée, si nécessaire, auprès de la population ». Comme il le dit très intelligemment, si l’effet dissuasif d’une telle force ne peut être facilement mesuré, ce n’est pas une raison pour l’écarterIl rappelle qu’avec la fin de la guerre froide, la plupart des pays ont rompu avec la tradition de la conscription et donc du service militaire, en passant à une armée de métier à effectif réduit, cependant il utilise l’exemple des pays comme la Suède ou la Lituanie qui ont récemment fait marche arrière pour renforcer leur défense.

 

Ensuite, et l’on croirait un clin d’oeil à la France et aux promesses électorales d’Emmanuel Macron, il insiste, le SN ne peut pas être un « changement de politique activé uniquement lorsque cela est jugé nécessaire. Il doit être mis en œuvre à long terme pour qu’il soit utile. » Car pour Huang, « une politique de conscription efficace exige des investissements conséquents pendant de nombreuses années dans la formation, l’équipement et l’infrastructure, ainsi que l’intégration avec les forces régulières. » 

 

Et cette politique à long terme doit être soutenue malgré l’absence de menaces clairement visibles (quand même, ce serait trop facile!) dans le sens où la vie prospère en temps de paix a fait évoluer les perceptions : « la paix a facilité la croissance économique de Singapour et amélioré la qualité de vie des Singapouriens. L’élévation du niveau de vie a suscité des inquiétudes quant à la possibilité de le préserver. La «sécurité» ne signifie donc plus seulement avoir sa vie mais aussi pouvoir la vivre au mieux de ses attentes. Les menaces physiques d’un agresseur externe ne sont qu’une partie de la façon dont les individus peuvent voir leur «sécurité» menacée ». Ici, il veut faire comprendre à son lecteur que, comme c’est le cas en Europe, le service militaire a été critiqué (voire supprimé) « pour avoir entravé la réalisation des aspirations individuelles, entravé les carrières et impacté les résultats financiers des entreprises (…) certains croient qu’ils sont donc perdants à cause de cela ».

 

Le piège est là ! Les préoccupations à court terme, souvent individualistes, amènent la population à contester le bénéfice apporté par un service obligatoire et à caractère militaire, mais cela peut avoir des conséquences beaucoup plus graves, à long terme, pour la sécurité de cette même population : « bien que ces préoccupations à court terme ne devraient pas être simplement écartées au nom du besoin de sécurité à long terme, le SN ne devrait pas être réduit à cause d’elles. Privilégier ces préoccupations actuelles est risqué pour Singapour. Les décisions politiques sur la «sécurité» doivent se concentrer sur la protection de la souveraineté de Singapour à long terme. »

 

Le chercheur parle lui-même de fardeau; oui, le service à nation, être enfermé plusieurs mois dans une caserne à effectuer des exercices militaires exigeants, est en totale contradiction avec les principes de nos sociétés modernes, celles de la liberté individuelle, du plaisir, du bonheur etc. Pourtant, et il l’explique bien, des décisions peuvent être prises pour améliorer la condition de « conscrit » et donc limiter la contestation des futurs « appelés ». Singapour vise à encourager le développement de qualités et de compétences à double usage qui « seront utiles aux militaires nationaux (nom donné aux jeunes singapouriens réalisant leur service) à l’intérieur et à l’extérieur du campDes initiatives visant à encourager une culture de la forme physique durable et à accréditer les compétences acquises à plein temps ». À Singapour, il faut garder le SN à tout prix, et si cela doit passer par l’amélioration de la condition de « militaire national » (Huang parle d’améliorer l’expérience afin de minimiser « tout sentiment d’insécurité individuelle »), il faudra investir dans ce sens.

 

Bref, Huang est clair, « il serait imprudent de réduire » le SN en fonction « des préoccupations à court terme selon lesquelles les ressources devraient être affectées ailleurs ». Dans son discours lors du débat sur le budget 2018, le second ministre de la Défense de Singapour (et ministre de l’Éducation…), Ong Ye Kung déclarait « nous devons chérir* notre niveau actuel de soutien au SN et faire tout ce qui est en notre pouvoir pour le maintenir ou le renforcer. » Même si Hang, inquiet, lance la réflexion, les Singapouriens ne sont pas près d’abandonner leur service militaire.

 

Le vendredi 9 février, la ministre des Armées Florence Parly annonçait de son côté que le SN français (service national universel) « n’aura probablement pas un caractère obligatoire, au sens où les gendarmes viendraient rechercher le réfractaire », poursuivant qu’il s’agirait pour l’exécutif de le « rendre attractif pour les jeunes afin qu’ils soient incités à le réaliser ». Si même la ministre des Armées conteste l’obligation de réaliser un tel service, les Français ne sont pas près de renouer avec le service militaire…bien sûr, il leur reste l’arme nucléaire.

 

*Huang cite le ministre en anglais en utilisant le mot « cherish »