SOFINS 2019: Des planches de théâtre au théâtre d’opération

Adapter certaines techniques des beaux-arts aux besoins des forces spéciales ? Loin d’être absurde, le principe est au coeur d’un nouveau type de camouflage conçu par l’adjudant-chef Julien, ancien du 13e régiment de dragons parachutistes (13e RDP), et dévoilé cette semaine au salon SOFINS.

 

Derrière le "rocher", un véhicule camouflé grâce à la technologie RS2 de Mim&Tech

Derrière le « rocher », un véhicule camouflé grâce à la technologie « Reversible Shaping Screen » de Mim&Tech

 

Il y eut, durant la Première Guerre mondiale, jusqu’à 5500 « camoufleurs » employés au profit de l’armée française, nous explique l’adjudant-chef Julien. De l’artiste-peintre au chaudronnier, ces artisans formaient alors un véritable corps de métier désormais disparu. Depuis quelques décennies, l’art du camouflage est ainsi presque exclusivement dévolu aux seuls industriels, générateurs de solutions formatées, donc moins à même de répondre à l’infinie diversité des environnements opérationnels. « Il ne faut surtout pas se contenter de croire que les technologies existantes sont imparables et qu’on a trouvé LA solution », constate l’adjudant-chef Julien, selon qui « l’homme n’a rien inventé, il ne fait qu’adapter ce que crée la nature avec les nouvelles technologies mises à sa disposition ». Plus encore, le soldat doit prendre conscience du fait que le camouflage physique n’est qu’un des nombreux éléments participants à cette démarche. Jeter un filet sur un véhicule est une chose, diminuer son empreinte thermique ou insonoriser son moteur en est une autre. C’est l’optimisation combinée de tous ces facteurs qui concoure à permettre au soldat ou au système de se confondre avec un décor naturel. Un champ lexical volontairement proche du théâtre, les arts de la scènes n’étant pas eux-mêmes souvent des représentations mimétiques de la réalité ?

 

Après 22 années de service, dont une partie passée à la tête de la cellule camouflage du 13e RDP, l’adjudant-chef Julien quitte donc l’armée avec un objectif : « ramener la créativité sur le terrain », et une idée : « créer une boîte à outils simple, économique et, surtout, peu chronophage ». Pour ce faire, il prend des cours de peinture, s’adjoint les conseils d’un peintre décorateur et, surtout, se forme à la colorimétrie. Car la solution développée repose en grande partie sur la diversité et la finesse des teintes, inspirées de l’expérience accumulée par « des années de déploiements, de l’Asie Mineure à l’Afrique, en passant par les Balkans ». Après un an et demi de recherches entièrement financées sur fonds propres, la startup Mim&Tech sort au grand jour pour présenter un panel d’outils élémentaires, robustes, modulaires et réutilisables.

 

Quelques uns des fonds proposés par Mim&Tech, entièrement peints à la main par l'adjudant-chef Julien

Quelques uns des fonds proposés par Mim&Tech, intégralement peints à la main par l’adjudant-chef Julien

 

Si tous méritent un éclairage équivalent, le plus impressionnant de ces outils reste, selon nous, le kit RS2 (Reversible Shaping Screen). Cette solution innovante s’inspire d’une technologie utilisée depuis longtemps pour fabriquer les décors de théâtre. Malléable et légère, cette matière a ensuite été militarisée, de même que les peintures utilisées pour en concevoir les teintes de base. Mim&Tech fournit ainsi une série de fonds (sable, rocher, etc) sur lesquels l’opérateur viendra, lors de la phase de préparation opérationnelle, peindre les motifs supplémentaires qui l’aideront à se fondre davantage dans son environnement de mission.

 

Ces teintes peuvent également être adaptées directement sur le terrain. « Une fois son camouflage installé, l’opérateur peut le ‘vieillir’ artificiellement en y frottant, par exemple, les éléments naturels qui l’entourent », indique notamment l’ancien Dragon. De même, la semi-rigidité du RS2 complexifie et accentue les reliefs en apportant une angulosité que les tissus et autres matières plus souples ne permettaient pas. Limités en taille, ces fonds peuvent néanmoins facilement être reliés entre eux par des bandes magnétiques ou du Velcro afin d’en accroître la superficie et d’étendre l’utilisation à des petits véhicules, entre autres.

 

Et le résultat est bluffant, à tel point que cette innovation fut testée sur un VPS, cobaye sélectionné dans le cadre du programme « Modular Reversible Camo Vehicle », soutenu par un financement MIP. Entre la multiplication des antennes et l’intégration de tourelleaux téléopérés, les véhicules militaires deviennent « de plus en plus haut » et présentent en conséquence un profil plus difficile à masquer. « Cette solution permettrait alors de se concentrer sur les formes les plus visibles et caractéristiques pour en casser la silhouette », explique-t-il.

 

Dans la même veine, Mim&Tech propose un second kit baptisé « Additional Leaf Camo » et élaboré pour transformer armements et soldats en « éléments naturels ». Il est essentiellement composé de « patchs » brevetés réutilisables et faciles à fixer sur un canon de fusil ou sur une paire de jumelles grâce à un simple adhésif. Ces patchs de tissu viennent se superposer au relief existant afin d’en briser les courbes et angles aisément identifiables par un oeil aguerri.

 

En dépit de sa fonction première, cette vaste boîte à outils est loin d’être passée inaperçue et se trouve d’ores et déjà être l’objet d’une première commande par une « unité spéciale de la Gendarmerie » pour des kits au motif « neige ». Pépite de la dernière promotion de l’accélérateur Generate, la startup Mim&Tech pourra maintenant s’appuyer sur le réseau du GICAT pour rayonner et étoffer son portefeuille de clients. En attendant, l’infatigable adjudant-chef envisage la tenue d’un séminaire dédié au camouflage afin d’élargir la réflexion à d’autres régiments.