Quel rôle pour l’Angleterre dans la défense européenne post-Brexit ?

Il faut bien s’y préparer ou s’y résigner… Même si la Grande-Bretagne quittera l’Union européenne le 29 mars 2019, on ne peut l’exclure d’une vaste stratégie militaire européenne où la France entend occuper une position prépondérante.

 

Soldats estonien et britannique au cours de l'exercice Joint Warrior mené jusqu'au 18 mai dans la plaine de Salisbury (photo : ministère britannique de la Défense)

Soldats estonien et britannique au cours de l’exercice Joint Warrior mené jusqu’au 18 mai dans la plaine de Salisbury (photo : ministère britannique de la Défense)

 

Il en va de la défense comme de biens d’autres matières car un pays qui sort de l’Union constitue un cas de figure non envisagé lors de sa constitution qui anticipait exclusivement un nombre croissant de membres, pas l’inverse. En dépit de l’inconnue que constitue la manière d’entamer des négociations formelles avec la Grande-Bretagne sur une nouvelle relation de défense et de sécurité, la France préconise une approche bidirectionnelle : elle voudrait voir l’Espagne prendre partiellement la place de la Grande-Bretagne dans les missions militaires de l’UE ; simultanément, il s’agit d’offrir à la Grande-Bretagne une place importante dans une nouvelle force d’intervention européenne dirigée par la France pour maintenir la coopération militaire. Restera à voir ce que l’Allemagne – surtout – et les autres partenaires européens en penseront…

 

Les Pays-Bas et la Belgique, plutôt pro-britanniques en matière de défense (ce dont on n’obtiendrait pas aisément la confirmation officielle) appellent à l’inclusion rapide de Londres dans le nouveau Pacte de Coopération structurée permanente (PESCO) signé par vingt Etats membres en novembre 2017. Incidemment, cette inclusion permettrait à l’industrie britannique de participer à des projets militaires lucratifs de l’UE, bien que sur une base sélective.

 

Par ailleurs, l’Espagne et l’Estonie voudraient aussi voir la Grande-Bretagne impliquée dans le programme satellitaire Galileo que l’UE développe depuis des années pour rivaliser avec le système GPS américain, en dépit des règles qui interdisent le partage d’informations sensibles avec des Etats non membres de l’UE.

 

Le ministre suédois de la Défense, Peter Hultqvist, abonde dans le même sens : « Il est important que la Grande-Bretagne soit impliquée dans la future coopération européenne en matière de sécurité ». De toute manière, cela relève du bon sens : indépendamment de la structure OTAN, l’UE ne peut pas se défendre efficacement contre des menaces russes et d’organisations terroristes structurées du type EI sans la Grande-Bretagne. Pour sa part, la Grande-Bretagne deviendrait elle aussi plus vulnérable sans un accès continu aux renseignements et bases de données de l’UE.

 

Bref, le temps est compté pour mettre des mécanismes et une structure de coordination en place avant le Brexit. Les négociations formelles sur les relations de sécurité post-Brexit entre l’UE et la Grande-Bretagne n’ont pas encore commencé, malgré l’appel du Premier ministre britannique Theresa May pour un traité de défense et de sécurité d’ici 2019. « Un futur accord de sécurité semble logique, car personne ne veut d’un trou noir sur le territoire européen que les milices terroristes pourraient exploiter », a déclaré un haut responsable de l’UE ». Un constat partagé ne signifie pas pour autant une réponse claire et unanime…

 

A qui la faute ? Une partie des crispations provient des années de blocage britannique de la coopération européenne en matière de défense, en partie par hostilité politico-économique – alimentée par les Etats-Unis qui détestent tout ce qui sort du cadre OTAN – ainsi qu’en raison des règles de l’UE qui limitent l’accès des Etats non-membres de l’UE aux organes tels qu’Europol.

 

Il se fait que le Brexit supprimera un obstacle à une telle coopération. Le PESCO prévoit la constitution d’un fonds de 5,5 milliards d’euros (6,6 milliards de dollars) pour l’armement. Le budget commun de l’UE financera la recherche en matière de défense pour la première fois à partir de 2021. Craignant d’être exclue des avantages d’une défense européenne, la Grande-Bretagne affirme qu’elle pourrait contribuer à ce fonds. Elle veut également jouer un rôle au sein de l’Agence européenne de défense dont le rôle consiste à aider les gouvernements de l’UE à développer des armements en commun.

 

Certes, la Commission européenne a souligné le statut de l’Union en tant que « club » dont les services sont réservés à ses membres, ce qui en exclura la Grande-Bretagne une fois devenue une tierce partie étrangère. Mais pour le secteur vital de la défense, les pays de l’UE sont impatients de parvenir à un meilleur arrangement. « Il y a beaucoup d’idées sur la table et il revient maintenant aux gouvernements européens de trouver une solution », a déclaré le ministre estonien de la Défense, Juri Luik. Mais c’est la Commission européenne qui négociera avec Londres.

 

La France, pour sa part, ne veut pas attendre. Et l’Espagne y voit une opportunité d’accroître son influence. D’ailleurs, Madrid a déjà le soutien de Paris pour reprendre le commandement britannique d’une mission navale anti-piraterie menée sous l’égide de l’UE au large de la Corne de l’Afrique, connue sous le nom d’Atalante, et de la diriger depuis sa base navale de Rota, dans le sud de l’Espagne. La base navale française de Brest serait également impliquée. « L’Espagne est le seul pays à avoir une présence ininterrompue dans cette opération », a déclaré María Dolores de Cospedal, ministre espagnole de la Défense, qui a discuté de la question avec son homologue française Florence Parly. L’Italie est également en lice pour reprendre le commandement d’Atalante. Les gouvernements de l’UE devraient décider du « vainqueur » en juin.

 

À Rota, l’Espagne espère également accueillir l’un des cinq sièges opérationnels militaires de l’Union européenne, en remplacement de la base britannique de Northwood, près de Londres. La France, l’Allemagne, l’Italie et la Grèce accueillent les quatre autres.

 

Le président français, Emmanuel Macron, espère parvenir à constituer en juin une coalition de dix pays, dont la Grande-Bretagne, appelée l’Initiative européenne d’intervention qui serait une force plus agile et plus puissante que les actuels « battle groups » de l’UE, qui n’ont jamais été utilisés. Représentant la Grande-Bretagne aux pourparlers de Sofia, le ministre de la Défense Frederick Curzon a déclaré que la participation de son pays à cette «Initiative européenne d’Intervention» aiderait Londres à rechercher un partenariat «profond et spécial» en matière de défense et de sécurité.