En (avant)… Marche !

Voilà bientôt un an qu’Emmanuel Macron a lancé l’idée d’un service national obligatoire pour les jeunes. À l’époque où il n’était qu’un simple outsider des élections présidentielles, il proposait de « refaire les classes ». Désormais président de la République, il fait face à la difficile concrétisation d’un tel projet, les contours de ce dernier changeant à peu près tous les jours.

 

Le service militaire mixte au Danemark, notez le fusil d'assaut qui équipe les recrues

Trois recrues du service militaire (mixte) norvégien, notez le fusil d’assaut qui les équipe (AFP)

 

Un peu universel, un peu volontaire, un peu obligatoire, à moitié civique, à moitié militaire, avant tout républicain ; long, court, d’une semaine, de six mois ; avec un certificat à la clé ou non… Macron et ses collaborateurs évoluent dans le flou, espérant peut-être que les Français aillent eux-mêmes récupérer la « clé » auprès du père Fouras. Trêve de plaisanteries, là où les mots sont parfois insérés au hasard dans des phrases parfois dites au hasard, nous essayerons de revenir sur leur sens propre, afin de visualiser l’évolution du projet entre mars 2017 et le 14 février 2018, date à laquelle le Parlement a rendu son rapport sur ledit « service national universel » (SNU).

 

En reprenant les promesses électorales de Macron, datées du 18 mars 2017 (les déclarations du candidat et les propositions d’En Marche), on peut établir une liste des éléments de langage utilisés et les définir un par un grâce à un simple dictionnaire.

- Service : « État, fonctions, devoirs de quelqu’un qui sert une personne ou une collectivité »

Militaire : « Qui concerne la guerre ou les armées / Destiné à l’usage des troupes »

- National : « Qui concerne toute une nation ; qui appartient à une nation »
Obligatoire : « Qui a la force d’obliger suivant la loi »
Universel : « dont la portée est générale, qui s’étend à tout, à tous ou partout »

- Encadré (par les armées) : « surveiller et animer un groupe dont on a la responsabilité »

- Dans les trois ans suivant le 18e anniversaire : une bien longue phrase pour dire que le service devra être réalisé entre la 18e et la 21e année, soit que le service concerne les jeunes âgés de 18 à 21 ans.

- Expérience (de la vie militaire) : « Connaissance d’une chose acquise par l’usage du monde et de la vie », ici donc, la vie de caserne, la camaraderie, les marches, les chant, le tir au fusil, le lever de drapeau, le garde à vous, les patrouilles, les corvées, le langage et les tactiques militaires etc…

- Acteurs de..: « Celui qui a une part active dans la conduite, dans l’exécution d’une affaire »

- …L’esprit… : « Attitude, idée qui détermine (un comportement, une action) »

- …De défense : « pour un pays, la défense est l’ensemble des moyens et des actions mises en oeuvre pour garantir la sécurité et l’intégrité du territoire et de sa population »

- Réservoir… : « Endroit où l’on peut puiser ce qui y est amassé, qui y est gardé en dépôt »

- …Mobilisable : « être (une partie ou l’ensemble d’une armée) sur le pied de guerre, être affecté (un citoyen) à un poste militaire »

 

La promesse électorale de Macron n’était pas seulement celle d’un rétablissement du service militaire tel que l’a connu la France jusqu’en 1996, elle allait plus loin. Effectivement, si cette promesse devait être tenue, nous assisterions à un retour (obligatoire) dans les casernes françaises non seulement de tous les jeunes hommes français, mais aussi de toutes les jeunes femmes françaises ! Des jeunes gens alors « mobilisables » en cas de crise, ce qui implique qu’ils soient prêts à effectuer les missions qu’on attend d’un réserviste des armées françaises, voire d’un militaire d’active, si l’on reprend le sens propre du mot mobilisable.

Onze jours plus tard, Macron alors invité au micro d’Europe 1, confirmait son projet de service militaire, à savoir « 600 000 jeunes (…) 1 mois (…) retrouver une forme de creuset national (…) Comme c’était le cas dans le cadre du service militaire et en particulier des classes, où on reçoit un discours fort sur les valeurs de la République et le rôle de l’armée, un moment où on apprend aussi les rudiments militaires (…) C’est aussi long que les classes, je propose de refaire les classes, ni plus ni moins. C’est pour créer du lien ». Le service national promis par Macron était alors précisé: il concernerait 600 000 jeunes et durerait un mois.

Puis, au fil de l’interview, l’accent évoluait vers le volet civique, déjà abordé le 18 mars : « Et l’autre intérêt de ce service national universel d’un mois, c’est qu’on pourra y faire des tests sur les compétences de base, l’illettrisme ou autre. On a 150.0000 jeunes qui, à 18 ans, sortent du système. On aura les rudiments du secourisme et une expérience de vie en collectivité tous milieux sociaux confondus ». Et l’aspect militaire du service s’estompait encore, car le souhait de Macron « n’est pas d’aller reconstruire des casernes, on les a vendues. On n’a pas besoin de recréer massivement des infrastructures », il faut utiliser « les infrastructures scolaires et universitaires ». « Chaque jeune Français ira ainsi à la rencontre de ses concitoyens, fera l’expérience de la mixité sociale et de la cohésion républicaine durant un mois », conclut-il.

Concernant le coût de 2 à 3 Md€, Macron rassurait alors les armées, toujours présentées comme responsables du SNU, certifiant que l’argent ne serait pas pris sur leur budget. Rappelons également qu’à l’époque, Macron était en désaccord avec son futur ministre des Affaires Étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui préconisait plutôt un renforcement du service civique déjà en place.

 

Lors de ses voeux aux armées du 19 janvier 2018, le Président affirmait que son projet de service national universel serait « mené à son terme ». Celui-ci « entrera à bon port (…) il sera conduit par l’ensemble des ministères concernés, et pas simplement par le ministère des Armées, il aura un financement ad hoc ». Bonne nouvelle – ou non – pour les armées, celles-ci ne seraient plus les seules responsables du futur service national, d’autres ministères devenant chargés de l’encadrer : les ministères de l’Intérieur et de l’Éducation.

 

Au sein de LREM, comme c’était déjà le cas au sein de la majorité parlementaire, les déclarations avaient évolué, et l’aspect militaire disparaissait, lentement mais sûrement. « L’objectif est de favoriser l’engagement citoyen des jeunes générations et la mixité sociale », soulignait au même moment Gabriel Attal, député LREM des Hauts-de-Seine, qui annonçait vouloir proposer à l’Assemblée « l’élargissement de l’encadrement de ce service national universel aux gendarmes et aux pompiers, à tous les corps en uniforme ».

 

Après cela, les déclarations, pleines d’avis et de contre-avis, se sont multipliées. Le vendredi 9 février, la ministre des Armées Florence Parly annonçait de son côté que ce service national « n’aura probablement pas un caractère obligatoire, au sens où les gendarmes viendraient rechercher le réfractaire », poursuivant qu’il s’agirait pour l’exécutif de le « rendre attractif pour les jeunes afin qu’ils soient incités à le réaliser ». Deux jours plus tard, le ministre de l’Intérieur, M. Collomb, ajoutait à l’incompréhension en se déclarant favorable au critère d’obligation et en expliquant tant bien que mal que « ce n’est plus le service d’un an qu’on connaissait par le passé, c’est quelques semaines, un mois mais au moins on se retrouve ensemble, il y a un brassage social». Quatre jours plus tard, Benjamin Griveaux, le porte-parole du gouvernement, donnait tort à Parly en assurant que le service serait bien «national, obligatoire, universel ».

 

Jean-Philippe Smet à Offenburg, effectuant sur service militaire au 43e régiment blindé d'infanterie de Marine (1965)

Jean-Philippe Smet à Offenburg, effectuant son service militaire au 43e régiment blindé d’infanterie de Marine (1965)

 

Ce mardi 13 février, le président français intervenait et confirmait les propos du porte-parole. Mais on avait finalement le sentiment de revenir à la case départ, de revenir presque un an en arrière, tant le projet restait dans le flou. Si le service s’avérait bien obligatoire, ce ne serait qu’une « une partie (…) entre trois et six mois, ce n’est pas encore établi », déclarait Macron. Le service dit « obligatoire » se retrouvait « ouvert », quand le président voulu introduire dans la même phrase, le critère d’universalité. Quelques mots plus loin, Macron soulignait qu’il ne serait pas « prohibitif ». L’idée de la durée, elle, semblait se préciser avec force détails chiffrés et pourtant… c’était encore plus flou qu’en mars 2017. Une durée estimée « autour du trimestre », mais qui pourrait « être plus longue si l’on intègre un service civique ». Quant au critère « militaire », il n’en était quasiment plus rien : « il ne s’agit pas de recréer des casernements massifs » mais plutôt une « ouverture sur la chose militaire »

 

Enfin, le député Jean-Jacques Bridey, président de la commission de défense nationale et des forces armées à l’Assemblée, annonçait la veille que le service ne pouvait pas être rendu « obligatoire pour des adultes». En clair, qu’il ne pouvait être imposé à la classe d’âge visée par Emmanuel Macron, celle des 18-21 ans. « Même si c’est adopté par le Parlement, même si on change la Constitution, il pourrait y avoir un recours devant la Cour européenne des droits de l’Homme» insistait-il.

 

Les députés rapporteurs de l’étude sur le SNU l’ont présentée ce mercredi 14 février. Celle-ci est véritablement à contre-courant de toutes les déclarations que nous avons analysées jusqu’ici, puisqu’elle préconise de diviser ce service, « adapté à notre époque », en trois étapes, à partir du collège et jusqu’à l’âge de 25 ans, sous la forme d’un « parcours de citoyenneté ». La première étape consisterait, en plus d’un « enseignement moral et civique renforcé», à une semaine « de la défense et de la citoyenneté » obligatoire chaque année entre 11 et 16 ans, avec l’intervention des enseignants, des pompiers, des militaires, mais aussi des étudiants en médecine ou des associations de mémoire, et avec l’apprentissage des gestes de premiers secours. La deuxième étape, au cours du lycée, serait celle d’un « rite de passage » remplacement la Journée de Défense et de Citoyenneté et lors duquel les jeunes français passeraient une semaine en internat à « l’école de la fraternité » ou au sein du monde associatif. La dernière étape, bien plus vague, mais en aucun cas obligatoire, concernerait les jeunes gens jusqu’à l’horizon de leur 25e année et permettrait une montée en puissance des dispositifs déjà existants.

 

Si il faut reconnaitre que le candidat Macron avait retenu l’intérêt de nombreux Français en se déclarant favorable à un service universel national et obligatoire, on peut aujourd’hui admettre que le SNU pourrait bien être le premier revers au leadership du président. Il y avait derrière cette promesse électorale un beau projet soutenant le lien armées-nation, un projet plus ou moins semblable au service militaire aboli par Jacques Chirac, utile à la société et à ses jeunes, hommes ou femmes, qui en sont parfois exclus. Cependant, ce programme était « trop beau pour être vrai », les critères établis par Macron le rendant difficilement réalisable.

Malgré quelques revirements dans ses déclarations, le Président reste néanmoins accroché au SNU mais n’a plus ni le soutien de ses ministres, ni celui de sa majorité parlementaire. Si le SNU doit être, il ne sera probablement pas obligatoire et il en sera d’autant moins militaire. Un consensus logique pourrait être celui d’un service national universel de longue durée où l’on laisserait les jeunes choisir entre un engagement civique et un engagement militaire. Mais là encore, il resterait à régler la question du caractère obligatoire d’un tel engagement…