Comment la Composante Terre belge va se « Scorpioniser »

C8uTbFkXkAAg0bTNous n’avons eu de cesse de le répéter ces derniers mois: le programme belge CaMo ne se limite pas à l’acquisition de véhicules Scorpion. Bien au contraire, derrière une phase d’achat très médiatisée se cache un partenariat stratégique global appelé à réunir durablement les forces terrestres belges et françaises autour d’une formation, d’une doctrine et d’entraînements conjoints. 

 

Cette coopération approfondie, unique en Europe, sera mise en musique par un comité directeur franco-belge, qui se réunira pour la première fois demain. Dans les années à venir, officiers belges et français forgeront de concert « un nouveau modèle de collaboration dans le domaine des forces terrestres. Un exemple qui, à mon avis, peut être utilisé par bon nombre de nos partenaires », se félicitait le commandant de la Composante Terre, le général Marc Thys, dans une tribune récente.

 

Dans une interview exclusive accordée à FOB, ce dernier esquisse en primeur les premiers contours de cette « Scorpionisation » de la force terrestre belge.

 

FOB: Un modèle de coopération unique se met en place entre la France et la Belgique. Comment définiriez-vous, en quelques mots, le défi qui vous attend ?

 

Gal Marc Thys: Passionnant ! Nous mettons en place les briques pour construire la Force Terrestre belge de demain. Les défis sont énormes mais le jeu en vaut la chandelle. Avec ce partenariat stratégique nous avons l’opportunité de rentrer dans un programme complet, ambitieux qui n’est plus à la portée de la Belgique seule.

 

FOB: CaMo nécessite le détachement d’officiers de la Composante Terre au sein de l’EMAT, du CFT et du CDEC français. Comment s’organisent ces échanges et quelles sont les missions attribuées à chacun des trois officiers concernés ?

 

Gal Marc Thys: Nous appelons ces officiers des « insérés ». Ils forment l’avant-garde du projet. En effet l’Armée de Terre (AdT) va recevoir ses premiers véhicules SCORPION et le système d’information SICS l’année prochaine. Nous ne recevrons les nôtres qu’en 2025. D’ici là nous allons aider l’AdT à débuter sa transformation en échange de know-how. L’inséré du CDEC [Centre de Doctrine et d’Enseignement du Commandement],par exemple, est déjà officier de marque pour le combat digitalisé niveau peloton et compagnie et, à ce titre, participe à la rédaction de la nouvelle doctrine SCORPION. En échange du travail réalisé par cet officier, nous avons donc accès à ces nouveaux développements et pouvons anticiper pour notre propre transformation.

 

FOB: La France envisage-t-elle à son tour de détacher des officiers, durablement ou temporairement, au sein de structures belges ?

 

Gal Marc Thys: C’est effectivement de l’ordre du possible car prévu dans l’accord intergouvernemental [AIG]. Si la France le décidait nous avons déjà quelques idées pour les « insérer » judicieusement dans la structure belge avec toujours cette optique du « gagnant-gagnant » pour l’individu et pour l’organisation, et ce, dans les deux pays.

 

FOB: L’interopérabilité franco-belge est au cœur de votre discours. Il existe pourtant certains « obstacles » structurels, telle qu’une éventuelle « barrière linguistique » entre soldats français et soldats d’origine flamande. Concrètement, quelles sont les adaptations nécessaires pour que les soldats puissent utiliser un langage commun ?

 

Gal Marc Thys: Nous allons fortement nous inspirer de ce qu’a réalisé notre Marine avec la Marine néerlandaise où, là, le problème était inverse. Mais ils y sont arrivés et possèdent même des écoles binationales. Au niveau du soldat, chacun utilisera toujours sa langue maternelle c’est évident. Par contre le pragmatisme belge pour trouver des solutions innovantes sera certainement de mise.

 

FOB: La communalité des plateformes est une chose, mais la doctrine d’utilisation en est une autre. Comment se caractérise le « combat motorisé » belge actuellement et comment celui-ci devra-t-il évoluer pour s’adapter tant aux futures technologies qu’au « combat Scorpion » et à la structure en GTIA ?

 

Gal Marc Thys: Lors des travaux préliminaires nous avons établis que les différences doctrinales étaient minimales. Il ne faut pas oublier que nous faisons partie de l’OTAN et que nous opérons ensemble depuis de très nombreuses années. Le processus d’appropriation de la nouvelle doctrine SCORPION va se faire durant les cinq années qui viennent en suivant le plan directeur français (et en y participant avec nos insérés). A certains endroits il faudra agir rapidement afin que nos officiers, sous-officiers et volontaires soient dans la même situation que leurs homologues français avant transformation. Un exemple concret : au sein des pelotons roues-canon français, les AMX-EBRC [Jaguar] sont systématiquement accompagnés d’un VBL. Nous n’avons jamais pratiqué de la sorte en Belgique. Il est donc indispensable de maîtriser ce procédé avant de percevoir les JAGUAR. Nous sommes donc en train de référencer toutes ces différences et nous établissons un plan d’action pour les cinq ans qui viennent.

 

FOB: Le combat Scorpion s’est jusqu’à présent essentiellement basé sur l’expérience française. Que pourrait, à son tour, apporter la Composante Terre dans la compréhension et le développement du combat interarmes ?

 

Gal Marc Thys: Un point fort du soldat belge est sa flexibilité et sa capacité à interagir avec des alliés jusqu’au plus bas niveau. Nous déployons par exemple des pelotons dans des coalitions internationales. La France déploie rarement en dessous du GTIA en milieu international et je pense quasi jamais en dessous du SGTIA. Notre connaissance des procédures OTAN en anglais est également à mettre en avant. Enfin, nous avons déjà identifié des pistes pour qu’un pays se spécialise plus dans une voie par rapport à l’autre. Un concept d’entrainement commun permettra ensuite le transfert d’expérience.

 

FOB: Les liens unissant les unités belges et françaises ne date pas d’hier, à l’exemple des jumelages opérés avec la 7e BB. Cette politique de rapprochement entre unités va-t-elle encore progresser afin d’accompagner l’intégration d’autres unités belges au sein de la Brigade Motorisée ?

 

Gal Marc Thys: Grâce à l’AIG tout est possible mais il ne faut pas brûler les étapes. Certes pour nous Belges, l’accord BENESAM entre les marines belge et néerlandaise peut servir de modèle, tout comme ce qui se passe par exemple au sein du Corps germano-néerlandais, mais nous allons développer ensemble avec l’AdT notre propre modèle franco-belge et à notre propre rythme. Ce qui est certain, c’est que les bases sont solides et que l’édifice pourra être très haut !

 

FOB: Enfin, un premier exercice Scorpion a été annoncé en 2019 sur le sol belge. Quels en sont les objectifs spécifiques et quelles seraient les unités impliquées ?

 

Gal Marc Thys: Les objectifs sont de différents ordres. Tout d’abord il faut rapidement et concrètement montrer des résultats tangibles tant aux soldats qu’aux citoyens et aux mondes politiques des deux nations. Ensuite, il faut, comme déjà mentionné, s’attaquer rapidement aux différences doctrinales. Quoi de mieux qu’un exercice intégrant des SGTIA des deux armées au sein d’un GTIA ? Enfin, la Belgique veut établir un « équivalent CES » permettant de certifier les capitaines voire les EM des GTIA en « NATO Stability Operations ». Ceci est le premier pas pour établir ce CES et l’équivalence des certifications. Cet exercice appelé à se répéter dans les années qui viennent sera donc notre laboratoire d’interopérabilité et notre vitrine comme le LCS [Laboratoire du combat SCORPION] et la FECS [Force d’expertise du combat Scorpion] le sont pour le programme SCORPION.