Combattantes@Numérique: rencontre avec l’IPA Amandine Dessalles

Plus de 850 inscrits, une quarantaine d’intervenants, des ateliers, une visite ministérielle… le réseau Combattantes@Numérique se réunit aujourd’hui à l’École militaire pour célébrer les femmes engagées dans la transformation numérique des Armées. Nous avons eu la chance de rencontrer l’une d’entre-elles. Ingénieure de l’armement, Amandine Dessalles est lauréate du prix Ingénieuses’18. Après avoir étudié les facteurs humains en parallèle de son cursus d’ingénieur, elle a travaillé plus de 10 ans dans les équipes de programme des opérations d’armement : dans le domaine des drones comme des systèmes d’information, où elle a coordonné une équipe technique de 15 personnes. Aujourd’hui, elle traite l’aspect financier de ces programmes à l’État-Major des Armées. Retour sur un parcours hors normes, parsemé d’embûches mais aussi de victoires au quotidien.

 

L'IPA Amandine Dessales, lauréate du prix de l'ingénieure 2018 (Crédit: DGNUM/ministère des Armées)

L’IPA Amandine Dessales, lauréate du prix de la femme ingénieure 2018 (Crédit: DGNUM/ministère des Armées)

 

FOB: Quel est votre parcours professionnel ?

 

AD: Après une première et une terminale scientifiques, j’ai suivi deux ans de classe préparatoire scientifique dans une école civile. J’ai ensuite passé un concours pour devenir  ingénieure des études et techniques de l’armement. Je suis devenue ingénieure de l’armement par concours interne en 2013.

 

De mon expérience, j’ai constaté que le déséquilibre entre hommes et femmes existe dès la prépa. A l’époque, le pourcentage de femmes en école d’ingénieurs était de moins de 20%. Dans ma classe, nous étions beaucoup moins. Aujourd’hui, on stagne depuis plusieurs années autour de 27% en incluant les ingénieurs des filières agronomie, chimie par exemple, où les femmes sont plus représentées.

 

Historiquement, les femmes n’avaient pas le droit d’intégrer des formations techniques. L’École polytechnique n’a été ouverte aux femmes qu’en 1972, l’Armée de l’air seulement en 1983 pour des postes d’officier. Finalement, il existe une progression, mais cette progression est mécanique. L’image ensuite de l’ingénieur de l’armement peut faire peur, parce que c’est technique, parce que je pense qu’il y a des freins culturels. Et ces freins existent déjà dès la classe préparatoire scientifique.

 

FOB: Pour quelles raisons avoir choisi d’intégrer le ministère des Armées ? 

 

AD: Ce qui m’intéressait, c’était de construire des projets d’envergure, et comme j’étais bonne en mathématiques, le cursus d’ingénieur m’a paru assez naturel. Construire des projets d’envergure m’intéressait. L’idée d’être militaire m’a aussi rapidement motivée : je souhaitais m’engager pour le bien commun en participant à de grands projets, particulièrement techniques. Quand on pense aux porte-avions, aux avions de chasse, ce sont des systèmes que l’on ne peut concevoir « seule ». Ce qui me plaisait, c’était vraiment de construire quelque chose ensemble, en équipe. Le fait d’être une femme ne m’a pas semblé un frein, je crois qu’en réalité je ne me suis pas posé la question. Ce métier n’est pas un métier physique, il n’y a pas de tôle à porter, il s’agit de coordonner et de donner une direction. Je ne voyais donc pas en quoi être un homme ou une femme ferait une différence.

 

FOB: Intégrer un univers très « masculinisé » n’est pas chose aisée, quels sont les obstacles vécus ?

 

AD: Dès la classe préparatoire, à partir du moment où l’on représente moins de 20%, on fait partie d’une minorité. Personnellement, je ne me sentais pas très à l’aise à cause, par exemple, d’une réelle culture de l’élitisme parfois au détriment de la cohésion. Certains étudiants affichaient leur progression, leur classement sur les murs de la classe. J’ai davantage misé sur la collaboration, sur le côté binômage. Evidemment, la compétition fait partie du schéma, et elle est facteur de progression, mais je ne me suis pas sentie forcément à l’aise avec la manière dont la compétition était menée, avec le fait de vouloir absolument écraser les autres.

 

Ensuite, je n’ai pas senti de grandes différences au sein de mon travail au sein du ministère des Armées, sauf peut-être quand je suis devenue mère. Il y a parfois une crainte de la part du monde du travail concernant la capacité de la personne à gérer de front sa famille et son travail, avec parfois une pression sociale et culturelle sur les femmes. On a le droit d’être ambitieuse quand on est une femme. On est confrontée à des stéréotypes à l’embauche tel que celui de s’attendre systématiquement à rencontrer un homme. Ces stéréotypes nous empêchent de voir d’autres types de managements, tout aussi efficaces, et desservent les hommes comme les femmes. Quand on est une femme, on peut être tentée de ressembler à ces stéréotypes, pour se fondre dans le moule. Alors que ce qui fonctionne c’est de faire preuve de sincérité et de vérité par rapport aux autres.

 

Pour cela, le réseau Combattantes@Numérique est essentiel. Il permet de développer une vraie culture, que l’on peut diffuser. Il est aussi important que les hommes fassent partie du processus : on a tous à y gagner ! Il y a de nouveaux modes de management ou de commandement qui sont en train de germer et qui correspondent de plus en plus à ce qu’attendent les générations futures.

 

FOB: …et les réponses personnelles et/ou institutionnelles proposées pour y remédier ?

 

AD: Honnêtement, au début, cela n’a pas toujours été facile, mais ce n’est pas spécifiquement imputable à l’institution militaire. Nous sommes une minorité au sein d’une majorité qui a une culture, une histoire. Une des questions qu’on a pu me poser était liée à l’organisation de mon agenda familial. C’est de la maladresse, car en réalité ce n’est qu’une question de logistique mais il faut y être préparé. De mon côté, nous avons fait le choix de recourir à des baby-sitters.

 

Au niveau de l’institution, il y a également des mesures qui sont prises. Cette entraide n’est pas limitée qu’aux femmes, il faut casser le mythe. Des hommes m’ont beaucoup aidée, qui m’ont laissé ma chance, pas seulement parce que j’étais une femme.

 

Florence Parly, la ministre des Armées, a également lancé le plan mixité. Il inclut des éléments simples mais qui sont pourtant essentiels. L’uniforme féminin, par exemple : cela semble anecdotique, mais aujourd’hui les femmes qui le souhaitent peuvent maintenant porter le pantalon pour les cérémonies, et le grade est apparent sur la coiffe. La plan mixité ne cherche pas à confondre femmes et hommes, mais à créer une réelle équité. Une tenue doit refléter le grade, donc le niveau de commandement et assurer une certaine prestance.  

 

FOB: Un évènement tel que celui organisé le 4 juillet prouve que les femmes ont et auront plus que jamais un rôle essentiel dans le secteur numérique. Pour autant, reste-t-il des barrières à franchir, des « codes à casser » pour parvenir à une pleine et entière parité avec les collègues masculins ?

 

AD: Pour revenir aux sources, les femmes étaient à l’époque une sorte de « petites mains », une sorte de secrétariat qui encodait les données brutes dans l’ordinateur. À partir du moment où le développement a rapporté de l’argent, l’univers des geeks est apparu et est devenu très masculin. Autre exemple, en terminale scientifique, il existe un équilibre 50-50 entre hommes et femmes, une égalité dans l’obtention du bac et les femmes ont plus de mentions bien et très bien au bac, pour au final se retrouver en minorité dans les filières techniques et scientifiques ! Il est dès lors important de valoriser ces profils tout en gardant à l’esprit que la transformation numérique ne se limite pas à ces deux filières. L’enjeu, c’est bien de casser cette image du geek et de montrer que l’on peut développer, faire du code et être tout à fait normal. Il faut dépasser cette image du gars coincé derrière son ordinateur. Quand on parle de clichés qui ont la vie dure….

 

Le prochain levier sera d’intégrer beaucoup plus les hommes dans le réseau Combattantes@Numérique. Une petite anecdote concernant l’évènement, certains hommes invités m’ont répondu « je ne viens pas, tu comprends je ne suis pas une femme ». Alors qu’en fait, sans les hommes on n’y arrivera pas. Il n’y a que comme ça que l’on pourra lutter contre les stéréotypes.

 

FOB: Hormis le volet « recrutement », qu’apporte concrètement un mouvement tel que celui des Combattantes@Numérique, en matière d’évolution des mentalités et de valorisation de la place des femmes ? 

 

AD: Des réseaux de femmes existaient déjà auparavant, de type « Avec les femmes de la défense ». Le réseau Combattantes@Numérique est centré sur la transformation numérique du ministère des Armées. Moi, je le vois comme un vecteur indispensable pour attirer les talents, en particulier les femmes, un moyen d’entraide pour les fidéliser. Mon combat personnel c’est de valoriser davantage l’aspect technique, et notamment les questions d’intelligence artificielle (IA). Prenons l’exemple des biais de recrutement d’Amazon, ou la reconnaissance faciale basée la plupart du temps sur les hommes blancs et trentenaires, ce qui rend difficile la reconnaissance de personnes asiatiques par exemple. Ou encore, les traducteurs Google. Lorsque Google traduit le neutre de la langue turque, il traduit « he is a doctor », mais « she is a nurse ». Quand on travaille sur l’intelligence artificielle, on repose sur des bases de données constituées par les développeurs. Ces bases de données « leur ressemblent ». L’IA « apprend » ces éléments et les amplifie créant des biais de représentation. Si, par exemple, on y intègre des images de femmes faisant la cuisine, l’IA ne présentera comme réponse que des femmes faisant la cuisine. Ce segment a donc besoin d’éléments féminins pour casser les codes et offrir une image réaliste de la femme dans nos sociétés d’aujourd’hui. Il faut de la diversité, que ce soit en termes de représentation des femmes, mais également en termes d’âge, de mixité sociale, de provenance géographique.

 

Dans son domaine, Combattante@numérique offre un espace privilégié d’échanges. Nous organisons par exemple des speed meetings sous la forme de repas, où chacune se présente, présente ses talents et son travail. Ces réunions permettent une approche transverse et un véritable décloisonnement des directions et services. D’une petite table de 10 au départ, nous remplissons aujourd’hui la moitié de la salle. Ce qui est incroyable avec ces déjeuners, c’est qu’ils cassent véritablement les silos entre les différents services. J’ai personnellement pu rencontrer des collègues du SGA, de la DGNUM, de la DRM, et tout cela forme un vrai maillage d’ambassadrices au service du numérique. Complètement ouvert et moderne, ce réseau rassemble aujourd’hui plus de 150 femmes de toutes les générations mues par une véritable bienveillance mutuelle. C’est une initiative soutenue au plus haut niveau. Ce réseau est notamment placé sous le haut-patronage de Florence Parly, qui a déjà assisté à l’une de nos réunions.

 

FOB: Que peut-on attendre de cette journée consacrée aux Combattantes du numérique ?

 

AD: C’est la première édition. Ce sera la première pierre à l’édifice. Notre ambition pour ce premier évènement est de donner une vraie visibilité du ministère pour cette cause, et de mettre en valeurs les talents déjà présents dans l’institution mais également dans les réseaux connexes. La LPM prévoit une vraie révolution numérique, avec l’ouverture des postes associée. Notre enjeu, c’est évidemment de recruter, d’attirer les personnes compétentes mais qui n’osent pas. Parmi les ateliers prévus ce jour-là, nous organisons un atelier où les participants recevront une couleur dominante en fonction de leur personnalité selon la méthode DISC. J’ai donc mis en place un test de personnalité sur une application au départ d’un questionnaire fournie par une coach certifiée, c’est vraiment un travail d’équipe. Cela va aider les jeunes femmes et hommes présents à mieux définir leur profil et leurs atouts, et les soutenir dans leur démarche d’introduction au monde du numérique. Suite à cela, nous les aiguillerons alors vers une sorte de « speed meeting » durant lequel nous pourrons les mettre en contact avec des femmes qui travaillent déjà dans le secteur du numérique.

 

Le second atelier est un exercice de codage. Deux de mes trois enfants y participeront. Un garçon et une fille, il faut le noter. C’est une idée géniale, car elle leur ouvre l’esprit et prône l’aspect familial de l’évènement. J’ai beaucoup de collègues que ça touche énormément et qui ont inscrit leurs enfants à cet atelier.

 

Le matin sera consacré à une série de pitchs façon TEDx. C’est une expérience intéressante car elle nous a permis de nous remettre en question sur le message qu’on a envie de transmettre. Cette partie de la journée se déroule sous le haut patronage de la ministre des Armées, ce qui se traduit notamment par son intervention.

 

À partir du moment où l’on aura passé une barre fatidique, je pense de 30% de femmes au sein du ministère, dans chaque service, je suis persuadée que la dynamique sera lancée. Il faut dès maintenant changer les modèles existants et combattre les idées préconçues. Allier « militaire et femmes » est parfois compliqué, alors « militaire, femmes et numérique », n’en parlons pas… L’évènement de jeudi permettra de rencontrer des gens extraordinaires, avec chacun leur personnalité. Ce serait inconscient de se priver des compétences de plus de la moitié de la population. Chacun possède ses propres talents. Des talents qui se conjuguent, et pas seulement un stéréotype. Il est indispensable que nous allions de l’avant et que l’on s’ouvre, tant nous militaires que la société dans sa globalité.