Vues d’Estonie : il faut investir dans l’artillerie

Le lieutenant-colonel Kaarel Mäesalu, des forces de défense estoniennes, a rédigé un billet pertinent dans le dernier tirage du principal journal militaire estonien, Sõdur. Dans celui-ci, il revient sur le rôle clé joué par l’aviation dans les guerres de contre-insurrection menées par les pays occidentaux; mais par son regard rivé sur la Russie, il veut rappeler aux décideurs militaires que des systèmes d’artillerie modernes sont indispensables pour mener une guerre de haute intensité contre une puissante armée régulière. 

 

Artilleurs anglais effectuant des essais avec les FAMAS et les CAESAR du 3e RAMa (Royal Artillery / Think Defence 2014)

Artilleurs anglais effectuant des essais avec les FAMAS et les CAESAR du 3e RAMa (Royal Artillery / Think Defence 2014)

 

 

Depuis la fin de la guerre froide, les opérations militaires sont principalement de contre-insurrection, pour traquer les groupes armés terroristes, les armées ont besoin d’armes rapides et précises. Par conséquent, la force aérienne est devenue la plus active et plusieurs pays européens et de l’OTAN ont considérablement réduit leurs moyens d’artillerie. En Irak et en Afghanistan, les combats se déroulaient la plupart du temps dans des zones peuplées par un grand nombre de civils et ce face à adversaire constamment en mouvement. Alors pour débusquer l’ennemi, les avions et hélicoptères d’attaque, étaient logiquement préférés à l’artillerie statique. Même contre une armée régulière faiblement équipée, l’aviation jouera le premier rôle : pendant la Guerre du Golfe, la US Air Force a suffi pour mettre l’armée de Sadam Hussein à genoux. De telles opérations étant extrêmement coûteuses, il a fallu réduire le matériel engagé par les autres armées,  les chars d’assaut et l’artillerie ont été les plus touchés. De plus, les obus d’artillerie nécessitent de grandes réserves de munitions qui sont coûteuses à exploiter et dont la durée de vie pose problème. Mäesalu souligne que beaucoup d’armes d’artillerie ont été vendues aux pays européens qui ont surgi après l’effondrement de l’Union soviétique et qu’un grand marché s’est également ouvert au Moyen-Orient ainsi qu’en Amérique du Sud. En 2004 par exemple, l’Estonie a reçu le FH-70 / A1 allemand de 155 mm. La Lituanie a elle, reçu du Danemark le M101 de 105 mm en 2002.

 

En s’arrêtant un moment sur le point de vue des militaires baltes on se souvient vite que chaque pays a les yeux rivés sur une réalité propre. Il est évident que les généraux d’Europe de l’Ouest ont préparé leurs hommes à la menace d’une guerre de haute intensité, et il faut reconnaître que les responsables de l’OTAN n’ont de cesse de présenter la Russie comme une menace potentielle, mais admettons surtout que des pays comme la France pourraient avoir tendance à focaliser leurs efforts sur la menace terroriste. Le lieutenant-colonel estonien introduit son analyse en citant deux événements récents qui ont eu lieu aux portes de l’Union européenne, ceux de la Géorgie et de l’Ukraine, mais que l’on aurait déjà quasiment oubliés. Selon lui, l’activité militaire croissante de la Russie a ramené la nécessité de développer des armes de tir indirect.

 

Si il fait état d’un certain recul de l’utilisation de l’artillerie dans les opérations contemporaines et de sa modernisation qui tarde à arriver, choix budgétaires oblige, l’officier estonien veut rappeler à qui voudra bien le lire, que des systèmes modernes d’artillerie existent, et que les pays de l’OTAN devraient s’y attarder. Selon lui, l’artillerie moderne doit être celle de la vitesse et de la mobilité, d’une meilleure protection, d’un chargement plus rapide et plus automatisé, de distances de tir plus longues, et d’une précision accrue. Cette artillerie moderne est selon ses propres mots, celle du canon automoteur équipé de roues, soit le système CAESAR (camion équipé d’un système d’artillerie) de Nexter, ou le système Archer des Suédois. Il souligne que plusieurs armées de l’OTAN ont également fait ce constat et qu’elles souhaitent moderniser leur flotte vieillissante. L’armée britannique a été une des premières à remplacer ses vieux M109 américains par ses propres AS90, mais ceux-ci en arrivent au stade de l’obsolescence. Pour le moment aucune décision n’a été prise pour acquérir des systèmes d’artillerie plus modernes, et les alliés d’outre-Manche, bien qu’ils se soient intéressés au CAESAR français, se tourneraient plutôt vers une modernisation de leur flotte. La Norvège et le Danemark sont en train de se débarrasser de leurs M109, puisque le premier doit acquérir le K9 coréen, tandis que le second a passé commande auprès du français Nexter pour acquérir le CAESAR. L’Italie recherche également des solutions pour développer son artillerie. Les États-Unis eux sont engagés dans la modernisation de leur flotte existante de M109 par l’exécution du Paladin Integrated Management Program. Pour Mäesalu, le contexte politique américain serait à l’origine de la fin des projets de remplacement par des systèmes de dernière génération. Une artillerie dernier cri offrant moins de résultats qu’une armée de l’air suréquipée, il a été décidé de poursuivre la modernisation du M109, ce qui est évidemment beaucoup moins cher. Selon lui, il ne faut pas s’inspirer de l’allié américain qui est le seul à avoir le « luxe » de disposer d’une force aérienne suffisante pour appuyer ses forces terrestres, le M109 est obsolète, un point c’est tout. Les armées de l’UE ne doivent pas s’engager dans la modernisation de leurs systèmes d’artillerie existants, n’apportant pas plus qu’un soin palliatif, il faut qu’elles s’équipent d’un système OTAN-opérable offrant de nouvelles capacités, quitte à privilégier la qualité au détriment de la quantité.

 

Pour appuyer son propos, il prend l’exemple de son pays : « soyons réalistes – nous ne pouvons , en aucun cas, réussir à vaincre notre adversaire potentiel (…) il faut trouver des solutions raisonnables et à jour, qui comprennent plusieurs options pour de nouveaux systèmes d’armes, des munitions intelligentes, un partage d’informations coordonné et un processus de planification basé sur les effets ». À croire que l’officier estonien n’est pas  pleinement satisfait de la commande passée auprès du coréen Hanwha Land Systems pour acquérir 24 obusiers K9 de 155mm et destinés à remplacer les vieux FH-70A1 fournis par l’Allemagne et les canons russes 122 mm offerts par la Finlande. Les voisines de l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont équipées d’obusiers automoteurs de 155 mm, type M109A5 et PZH 2000 respectivement. Le canon automoteur PZH 2000 produit par Krauss-Maffei et sélectionné par la Lituanie pour disposer d’un système d’artillerie moderne présenterait, selon Mäesalu, un problème de poids et des possibilités d’évolution insuffisantes. Pour autant, Krauss-Maffei continue de livrer son système à divers armées de l’UE.

La conviction de l’officier estonien est claire, les petits pays européens, et principalement ceux à proximité des frontières russes, ne doivent pas, malgré leur faible budget, délaisser leurs unités d’artillerie en finançant des modernisations insuffisantes. Si jamais ceux-ci devaient faire face à des bataillons entiers d’infanterie et de cavalerie lourdement équipés, la mission de leurs artilleurs serait essentielle pour ralentir l’avancée ennemie. Le message est aussi à l’attention des puissants alliés européens membres de l’OTAN : ne tardez pas à développer vos systèmes d’artillerie, poursuivez l’effort déjà réalisé avec les CASEAR français et le système Archer suédois, la guerre n’attend pas et elle n’a pas seulement lieu dans les pays morcelés par l’action des groupes terroristes islamistes.

 

Si l’officier estonien présente clairement le CAESAR comme le meilleur système d’artillerie contemporain face aux menaces qui peuvent peser sur les frontières orientales de l’UE, il a oublié de préciser que celui-ci pouvait aussi jouer son rôle dans les opérations anti-terroristes. Effectivement, les canons français ont été éprouvés au Levant et au Sahel où ils causent encore aujourd’hui de lourdes pertes aux groupes armés ennemis. Également, il a justement expliqué que de nombreuses armées européennes étaient habituées aux systèmes allemands, mais il n’en a pas profité pour évoquer l’alliance entre Krauss-Maffei et Nexter, qui ont prévu de développer un système d’artillerie commun franco-allemand, sous licence KNDS. Celui-ci pourrait équiper à terme, une plus large partie de la défense européenne, si elle s’en donne les moyens.