Un nouveau patron pour le SORegt belge: rencontre avec le colonel Tom Bilo

Le colonel Tom Bilo, nouveau chef de corps du SORegt belge

Le colonel Tom Bilo, nouveau chef de corps du SORegt belge

 

Le régiment des forces spéciales (SORegt) de la Composante Terre belge accueillait hier son nouveau commandant. Le colonel Vincent Descheemaeker a confié les rênes au colonel Tom Bilo lors d’une cérémonie organisée au Centre d’entraînement pour paracommandos de Schaffen. Une première pour cette « jeune » unité formée il y a tout juste 14 mois et depuis lors pleinement engagée dans un vaste plan de transformation capacitaire.

 

Diplômé de l’École royale militaire en 1990, le colonel Bilo a consacré la majeure partie de sa carrière aux unités de paracommandos et de forces spéciales de la Composante Terre. Après avoir fait ses armes au sein de l’ancien 1er bataillon parachutiste, il enseigne au Centre d’entraînement commando de Marche-les- Dames (Namur) puis prend part à des opérations non-combattantes au Congo et en Somalie. S’en suit une période consacrée à l’enseignement à l’Institut royale des hautes études de défense (RHID) puis à l’ERM. Il réintègre une unité de combat en 2011, date à laquelle il prend les rênes du groupe des forces spéciales (SFGp). Le colonel Bilo devient ensuite officier de liaison auprès de l’USSOCOM J3-I, organe de coordination internationale des forces spéciales américaines. Il intègre par après le département Stratégie (ACOS Strat) de la Défense belge, où il participe à la création du C-SOCC avec le Danemark et les Pays-Bas et du SOCOM belge, dont il fut commandant adjoint de juillet 2017 à août 2019. Dans l’intervalle, il participe aux opérations en Irak à la tête du Task Group 631 belgo-hollandais. Bref, un parcours aussi impressionnant que nécessaire pour maintenir les 1500 militaires du régiment dans la trajectoire définie par la Vision stratégique belge. De la problématique du recrutement au développement capacitaire des unités, retour sur quelques-uns des challenges auxquels se prépare le nouveau patron des forces spéciales belges.

 

FOB: Vous prenez le commandement d’un régiment ancien de part ses traditions, mais très jeune de constitution. Quels sont les défis qu’il lui reste à relever ?

 

Col. Bilo: Il reste de nombreux défis à relever. Comme vous le savez, suite à la Vision stratégique votée en 2016, il a été décidé de transformer la capacité paracommando en une capacité de forces d’opérations spéciales. Pour cela, l’organisation du régiment a été modifiée. Il est désormais constitué du groupe des forces spéciales, du 2e bataillon de commando, du 3e bataillon de para, ainsi que des deux centres d’entraînement. On y a ajouté également le 6e groupe de CIS [Groupe de systèmes d’information et de communication], ce qui est très utile dans le cadre de nos missions.

 

Les défis principaux seront, premièrement, de maintenir la capacité en terme de personnel, que ce soit au sein de la Défense, mais aussi et surtout chez nous. Nous devons vraiment faire attention à cela afin de pouvoir conserver une capacité d’intervention à tout moment. Sachant aussi que nous devons toujours fournir des militaires pour la protection des rues [Operation Vigilant Guardian], ce qui est une charge assez importante pour nous. Ce sera notre premier défi, celui de la conservation d’un haut niveau d’opérationnalité.

 

Ensuite, le second défi sera naturellement celui de la transformation. On ne transforme pas comme cela une unité qui a eu l’habitude de travailler selon un mode opératoire précis vers un mode axé vers les opérations spéciales. Cette transformation s’opère à différents niveaux. Nous avons avant tout le niveau, je dirais, du soldat. Nous avons désormais des soldats qui sont plus autonomes, plus matures, et qui doivent donc pouvoir travailler avec de plus petites équipes et donc mieux se situer par rapport à la mission dans sa globalité. Donc, il s’agit de pouvoir travailler sans devoir leur donner des ordres détaillés de A à Z. Ils doivent, au sein de leur équipe, comprendre quel effet obtenir afin d’atteindre les objectifs de mission. Le fait de travailler en petites équipes suppose également que ces soldats soient plus spécialisés. Ce format implique en effet que les militaires ne disposent plus de tous les appuis que l’on retrouvent dans une grande unité. On estime donc que les soldats doivent avoir un niveau de compétence au tir plus élevé, un niveau de connaissance médical plus élevé, et qu’ils doivent être à même d’utiliser tous les systèmes de communication et autres outils mis à leur disposition.

 

FOB: Une logique de spécialisation transposée ensuite au niveau supérieur ?

 

Col. Bilo: Tout à fait. En ce qui concerne maintenant les plus grosses unités, nous promettons maintenant de spécialiser des compagnies entières, soit une centaine d’hommes. Cela n’existait pas auparavant, chaque compagnie étant assez similaire aux autres. Le premier objectif sera de spécialiser deux compagnies dans le domaine maritime. Nous souhaitons mettre sur pieds des unités amphibies capables d’appuyer des opérations maritimes. Ce sera aussi le cas au sein du groupe des forces spéciales, afin de pouvoir mener des missions de lutte contre la piraterie, par exemple. C’est une volonté de l’OTAN, qui nous a demandé d’investir dans ce type de compétence.

 

Air, terre et, bientôt, bien plus de "mer". Le SORegt planche sur la constitution de deux compagnies à dominante amphibie (Crédit photo: SORegt/Défense belge)

Air, terre et, bientôt, davantage de « mer ». Le SORegt planche sur la constitution de deux compagnies à dominante amphibie (Crédit photo: SORegt/Défense belge)

 

FOB: Une compétence fondée sur base, notamment, de partenariats établis avec des alliés présentant déjà ce type de capacité ?

 

Col. Bilo: Nous avons énormément de contacts avec les militaires hollandais. Nous travaillons avec eux depuis longtemps, ce sera donc notre partenaire privilégié. Mais nous sommes également proches des commandos marine français. Nous aurons là aussi des échanges, de même qu’avec les Britanniques. Nous essayons d’opérer dans un réseau international au sein du périmètre OTAN afin de trouver des synergies, d’apprendre des uns et des autres. Bien entendu, nous sommes les derniers arrivés dans ce pool spécifique, il nous faudra donc nous aligner sur les autres unités. Il y a donc pas mal d’efforts à faire. Des efforts en terme de formation du personnel mais également en matière d’achats de matériel et d’entraînement. Cette compétence maritime est un premier cap que nous avons décidé d’atteindre, ce qui devrait nous prendre quatre ou cinq ans. Ce n’est qu’un exemple de spécialisation au sein des bataillons, d’autres sont prévues au fur et à mesure de la transformation du régiment. Il s’agira d’identifier des pôles sur lesquels nous pousserons davantage pour pouvoir à terme développer ces nouvelles compétences.

 

FOB: Cette spécialisation, de même que la transformation globale du régiment impliquent par ailleurs le renouvellement des équipements ?

 

Col. Bilo: Vous touchez là un point important. De grosses décisions ont été prises avec la Vision stratégiques. Des investissements majeurs ont été prévus pour la Défense. Nous espérons maintenant que ces investissements auront effectivement lieu. Une fois que ces programmes seront matérialisés, il faudra prévoir des investissements supplémentaires pour faire fonctionner les nouveaux matériels. Pour les forces spéciales, par exemple, nous avons demandé un complément d’embarcations de type FRISC [Fast Raiding, Interception and Special Forces Craft]. Ce sont des bateaux extrêmement rapides pouvant atteindre des vitesses de 45 noeuds, donc 90 km/h, sur mer. Ce sont des ressources de première importance pour la future capacité amphibie. Nous espérons donc pouvoir les acquérir dans un premier temps, puis être dotés de moyens suffisant pour les équiper et entraîner correctement le personnel. La logique est la même pour tout le reste du matériel. Au niveau des forces spéciales, nous n’avons pas un besoin fondamental pour des systèmes d’armes majeurs mais plutôt pour de l’équipement individuel, que ce soit pour des systèmes de vision nocturne, de l’armement ou de l’habillement. Tout cela doit suivre car l’on a trop tendance à miser surtout sur l’entraînement et la formation, parfois au détriment du matériel nécessaire pour ensuite mener les missions. Nous espérons que tous ces investissements auront bien lieu et qu’ils seront matérialisés à temps parce que, naturellement, un soldat, même si il est très bien entraîné, ne peut remplir sa mission si il ne dispose pas du matériel adéquat.

 

Vers l'intégration d'équipières dans les opérations du SFGp (Crédit photo: SORegt/Défense belge)

Vers un SFGp moins masculin pour mieux s’intégrer parmi les cultures rencontrées en opération (Crédit photo: SORegt/Défense belge)

 

FOB: Concernant la problématique des ressources humaines, le régiment tend à s’ouvrir davantage au personnel féminin, désormais autorisé à intégrer le groupe des forces spéciales.

 

Col. Bilo: Ce n’est pas un secret, 50% de la population mondiale est féminine. Écarter les femmes de certaines fonctions et missions est donc une aberration. Le fait de les intégrer dans les unités spéciales a premièrement pour but de combler un « vide » au niveau opérationnel. Et c’est tout particulièrement essentiel lorsque l’on considère certaines cultures existantes dans les pays d’Afrique, du Moyen-Orient ou encore de l’Asie. Pour pouvoir accéder à certaines franges de la population, il nous faut intégrer des femmes dans les unités, les hommes ayant beaucoup plus de mal à entrer en contact lorsque ce type d’interactions ne fait pas partie intégrante de la culture rencontrée. Intégrer des femmes qui sont formées, qui allient des connaissances culturelles, tactiques et, globalement, militaires, va nous permettre justement d’établir et d’entretenir ce contact avec la population locale et, par là, de nous permettre de faire ce qu’on appelle du shaping. L’objectif est celui-là: influencer le cours des opérations par le biais du personnel féminin.

 

FOB: Avec quel impact en terme de formation et d’entraînement au sein des forces spéciales ?

 

Col. Bilo: Nous travaillons en très petites équipes, avec tout ce que cela implique. Cela veut donc dire que ces femmes doivent pouvoir également se débrouiller dans des conditions difficiles, au milieu de la brousse africaine par exemple. Elles doivent pouvoir se défendre si l’équipe est attaquée, et doivent donc intégrer des techniques de tir particulières. Il y a énormément de choses à apprendre pour pouvoir vivre et travailler malgré cette rusticité. Il faudra ensuite les former à leur core business, autrement dit à la façon avec laquelle mener des opérations spéciales, à savoir comment influencer, comment opérer dans des cultures peu habituées à travailler main dans la main avec des Occidentaux. Tout cela sera incorporé dans une formation qui devrait durer quelques mois.

 

FOB: Si il fallait un message pour convaincre les jeunes hésitants à s’engager dans une carrière au sein du régiment des opérations spéciales, quel serait-il ?

 

Col. Bilo: Je crois que le moment n’a jamais été aussi propice que maintenant pour des jeunes sportifs, ayant un peu le sens de l’aventure, et qui veulent voir du pays. La diversité des missions est telle, les horizons où nous allons travailler sont si variés, de l’Afrique à l’Asie en passant par les régions arctiques, que celui qui veut s’engager maintenant ne risque pas de s’ennuyer. Nous avons des places. La formation n’est pas donnée et nous demandons un certain niveau de compétence, mais une fois dans les unités, le rythme est palpitant et les tâches sont variées. Ce n’est pas un vieux bougre comme moi qui parviendra à les convaincre, et j’invite donc cordialement les candidats intéressés à venir rencontrer les jeunes militaires du régiment. Eux sauront mieux que moi exprimer l’expérience unique vécue au sein de cette unité.