Turquie et Irak : des chars qui fâchent les Occidentaux

Sujet fort intéressant évoqué par le site Internet au nom surprenant de « War is Boring » (la guerre est ennuyeuse), l’Occident a vendu ou offert des chars à la Turquie et à divers pays du Moyen-Orient. Effet pervers, plusieurs de ces chars de haute technologie sont tombés aux mains de l’ennemi qui les utilise maintenant contre leurs anciens propriétaires. Washington et Berlin ont dès lors fait part de leur mécontentement à la Turquie et à l’Irak.

Leopard 2 turc endommagé au cours de l'opération "Branche d'olivier" dans l'enclave kurde d'Afrin, en Syrie (Source: YouTube)

Leopard 2 turc endommagé au cours de l’opération « Branche d’olivier » dans l’enclave kurde d’Afrin, en Syrie (Source: YouTube)

 

C’est une recette vieille comme le monde : retourner ses propres armes contre l’ennemi qui les a perdues sur le champ de bataille. Ainsi donc, il y a dix ans, les Etats-Unis ont fourni 140 chars M1A1 à l’Irak. D’un autre côté, la Turquie, autre utilisateur d’armements occidentaux, dépend fortement de ses nombreux chars Leopard 2 vendus par l’Allemagne.

 

Ces derniers temps, les États-Unis et l’Allemagne ont exprimé une méfiance croissante à l’égard de la manière dont l’Irak et la Turquie utilisent ces chars sur le champ de bataille.
Les deux cas – sans rapport l’un avec l’autre – ont entraîné un réexamen dans les capitales occidentales quant à la pertinence de continuer à fournir de la maintenance à ces pays pour leurs unités blindées qui en alignent. Ceci dit, l’Allemagne ne renonce toujours pas à sa proposition faite à la Turquie de développer un char en commun… Cherchez l’erreur !

 

Primo, concernant l’Irak, au moins neuf des 140 chars M1A1 Abrams de la 9e division blindée de l’armée irakienne ont abouti entre les mains de groupes paramilitaires à majorité chiite sanctionnés par le gouvernement irakien. Alors qu’une milice a saisi plusieurs de ces chars après qu’ils aient été initialement capturés par l’État islamique, certains groupes paramilitaires des Unités de Mobilisation Populaires (UMP) figurent sur la liste des organisations terroristes désignées par les États-Unis, notamment l’Organisation Badr et le Kataib Hezbollah. Les Hachd al-Chaabi (en arabe : الحشد الشعبي, « Unités de mobilisation populaire ») sont une coalition paramilitaire de milices en majorité chiites formée en 2014, pendant la seconde guerre civile irakienne.

 

Lors des combats en octobre 2017 entre les forces kurdes des Peshmergas et les paramilitaires chiites le long des frontières provinciales de Kirkouk et Erbil, les Peshmergas ont mis hors de combat un char M1 paramilitaire. Les combattants kurdes ont filmé son épave brûlée pour prouver que les UMP l’avaient utilisé contre eux.

 

Les chars Abrams irakiens figurent dans une « zone grise diplomatique ». En revanche, les Etats-Unis ont posé deux conditions pour la vente de F-16 à l’Irak : qu’ils ne soient pas utilisés dans des missions de combat menées sur des villes irakiennes et qu’ils ne soient pas pilotés par des Kurdes. Ces deux conditions constituent un avertissement clair à Bagdad pour que le gouvernement n’utilise pas ces avions d’origine américaine pour réprimer les manifestations arabes sunnites ou pour attaquer la région autonome du Kurdistan – ce que l’ancien Premier ministre irakien Nouri Al Maliki avait laissé entendre qu’il pourrait faire en 2012.

 

En revanche, aucune condition n’existe explicitement pour l’emploi des Abrams. Néanmoins, le maintien de ces chars entre les mains des UMP pourrait sérieusement nuire aux relations militaires entre les gouvernements irakien et américain. General Dynamics Land Systems, constructeur de l’Abrams, a prévenu qu’il opérera «un retrait définitif» d’un programme de maintenance des chars en Irak si l’Iran réussissait à acquérir et à reproduire l’un de ces Abrams irakiens. Une milice chiite a entre-temps capturé et mis un Abrams en service. Guettons ce qui va se passer !

 

Plusieurs groupes d’UMP exploitent également des Humvee auparavant en service dans l’armée gouvernementale irakienne. C’est irritant mais évidemment moins dangereux qu’avec les Abrams.
Concernant la Turquie, la préoccupation est diplomatiquement plus sérieuse. L’Allemagne lui a livré 354 chars Leopard 2A4 à condition que ce pays ne les revende pas ou ne les transfère pas à des tiers, quels qu’ils soient. On dit qu’un autre accord tacite à la vente a interdit l’utilisation de ces chars à l’intérieur des frontières de la Turquie pour réprimer le parti des militants du Kurdistan (PKK).

 

Au début, la Turquie a apparemment respecté ces conditions : elle a déployé ses Leopard 2 à sa frontière nord et seules ses unités – bien plus nombreuses – équipées de vieux M60 Patton d’origine américaine sont impliquées dans les opérations menées au Kurdistan irakien. Même durant l’Opération « Bouclier de l’Euphrate » entre août 2016 et mars 2017 exécutée contre l’État islamique et les combattants syro-kurdes, la Turquie comptait principalement sur ses M60, malgré leur grande vulnérabilité aux missiles antichars modernes.

 

Constatation fort embarrassante, lorsque, plus tard, la Turquie a quand même envoyé ses Leopard 2 en Syrie, en particulier autour de la ville d’Al Bab puis jusque dans l’Euphrate, ces chars se sont révélés plus vulnérables que prévu aux missiles antichars modernes. En conséquence, la Turquie a depuis cherché à améliorer ces chars pour les rendre moins vulnérables aux engins explosifs improvisés et autres armes.

 

L’Allemagne, soucieuse de réchauffer ses exécrables relations avec la Turquie d’Erdogan, était sur le point de conclure un accord de coopération sur ce projet lorsque, le 20 janvier 2018, la Turquie a lancé son opération « Branche d’olivier » (le nom est… « amusant ») contre les forces kurdes dans l’enclave syrienne du nord-ouest d’Afrin. Berlin a dès lors arrêté toute négociation à ce sujet.

 

Le Premier ministre turc Binali Yildirim a ridiculisé l’idée que la Turquie ne devrait pas utiliser ses Leopard 2 contre ses adversaires kurdes syriens. « Il est naturel que nous les utilisions », a-t-il déclaré. « Si nous n’utilisons pas ces armes quand il y a des attaques sur notre sol, quand allons-nous les utiliser ? » N’empêche, on comprend mieux la volonté effrénée du président Recep Tayyip Erdogan d’équiper son armée de chars produits localement.

 

Au-delà des indignations de toutes natures, parfois pour la façade, il est difficile de savoir si les préoccupations respectives des Américains et des Allemands aboutiront à l’arrêt effectif de nouveaux programmes de vente et de maintenance d’armements, laissant l’Irak et la Turquie à la recherche d’alternatives, ce que ces deux pays font de toute manière: les deux pays multiplient leurs efforts pour diversifier leurs forces blindées.

 

L’Irak a commandé 73 chars de combat T-90 en provenance de Russie l’année dernière ; les 36 premiers lui ont été livrés en février 2018. Il prévoit même d’intensifier la modernisation de ses nombreux vieux T-55. Bagdad dispose également de T-72 en nombre comparable à celui de ses Abrams. Relevons que, vu son histoire, l’armée irakienne est plus habituée à utiliser du matériel russe. La dégradation de l’état des Abrams irakiens, faute de pièces de rechange, pourrait arranger beaucoup de monde…

 

Les unités de Leopard 2 forment la composante la plus moderne des forces blindées turques à l’heure actuelle. Cette situation se maintiendra jusqu’à ce que la Turquie puisse aligner ses chars Altay de conception et de fabrication locales. Et/ou qu’elle se fournisse en chars modernes auprès d’autres sources. Le pays a déjà, chose très surprenante, acheté des missiles de défense antiaérienne S-400 d’origine russe, négligeant son appartenance à l’OTAN… Alors pourquoi pas aussi des chars ? La Corée du Sud lui fournit déjà des sous-systèmes et est candidate pour lui fournir des chars destinés au remplacement des M48 Patton, encore plus âgés que les M60. Quoi qu’il en soit, la Turquie dépend encore du matériel occidental pour longtemps, qu’elle reste dans l’OTAN ou la quitte un jour avec pertes et fracas…