« Nous avons besoin de canons qui tirent aussi loin que des roquettes, nous avons besoin de roquettes qui tirent aussi loin que des missiles »

À l’occasion du symposium de l’Institut de l’US Army qui a débuté lundi 26 mars à Huntsville et que les dirigeants de l’Armée de terre utilisent comme un forum et un moyen de diffuser leurs messages, des tables-rondes ont été organisées pour discuter des programmes majeurs de modernisation des forces terrestres américaines. Parmi ceux-ci, le programme prioritaire : le Long-Rang Precision Fire (LRPF ou tirs de précision longue portée). C’était l’occasion d’en dire plus à ce sujet, crucial pour les États-Unis en cas de guerre avec l’armée russe.

 

Tir du canon automoteur M109A6 Paladin  (US Army)

Tir du canon automoteur M109A6 Paladin (US Army)

 

Le plan présenté dès le jour d’ouverture vise à augmenter considérablement la portée des systèmes d’artillerie et des roquettes « pour contrer une menace russe qui laisserait les forces terrestres sans soutien aérien dans les premières semaines d’une guerre en Europe. » selon le journaliste de Military.com, Matthew Cox, qui assistait aux discussions. Cette priorité terrestre n’est pas nouvelle aux États-Unis, mais l’approche des responsables américains cette semaine laisse à penser qu’ils ne sont pas rassurés quant à leurs capacités d’artillerie si sur le sol européen une guerre venait à éclater contre les Russes.

 

Le journaliste américain reprend les déclarations alarmantes du chercheur John Gordon de Rand Corp qui poussent l’US Army à accélérer son programme, qui était déjà pour le moins ambitieux. Selon Gordon, qui a remis un rapport commandé par le Fort Sill, base de l’artillerie de campagne américaine, dans le cas d’une guerre russo-américaine sur le théâtre européen les forces terrestres pourraient se retrouver sans appui aérien pendant plus d’une semaine. Une telle éventualité, due aux importantes technologies de la défense aérienne russe, donnerait alors à l’armée de terre russe un avantage significatif, les Américains ne pouvant profiter de leur traditionnelle supériorité aérienne.

 

Les défenses aériennes russes sont suffisamment efficaces pour empêcher les « aéronefs à voilure fixe » d’assurer un soutien aérien ou de remplir leurs missions de renseignement, surveillance et reconnaissance. « En raison de la puissance et de la portée et de la létalité de ces défenses aériennes russes, cela rendra toutes les formes de soutien aérien beaucoup plus difficiles, et les forces terrestres en ressentiront les effets » selon Gordon. Même si l’on oublie le problème critique d’une première semaine d’affrontements sans appui aérien, Gordon nous rappelle que l’US Army a du retard sur d’autres pans du combat terrestre : « les Russes prennent ces choses au sérieux; l‘artillerie a été le point fort de l’armée russe depuis l’époque des tsars (…) Ils ont un avantage sur nous dans un certain nombre de domaines, en particulier les canons (…) Typiquement, les canons russes modernes ont une portée de 50 à 100% supérieure à la génération actuelle des canons américains ».

 

Il faut dire que l’armée américaine, bien qu’elle soit connue pour ses budgets faramineux et ses technologies meurtrières dignes des plus grands films de science-fiction, dispose d’une artillerie de campagne plus que vieillissante, un article de 2008 de trois officiers d’artillerie l’a même qualifiée de « branche morte« . Par exemple ses canons automoteurs Paladin datent des années 60, et ses canons moyen de campagne de 155mm, des années 80. L’artillerie classique ne connaît pas les mêmes révolutions technologiques qu’un missile ou un aéronef, on aura beau améliorer le système, il restera un canon tirant un obus sur une cible terrestre (voire navale). Si ils en resteront effectivement au canon et à l’obus, les responsables américains veulent rompre avec cette idée pessimiste d’une limite technologique pour l’artillerie de campagne : celle-ci devra tirer beaucoup plus vite, et surtout beaucoup plus loin.

 

« Nous devons pousser la portée maximale de tous les systèmes en cours de développement pour des tirs profonds et stratégiques, et nous devons faire sortir de l’ennemi« , a ainsi déclaré le général Robert Brown, commandant en chef de l’US Army Pacific Command. Pour le général Stephen Maranian, commandant de l’École d’artillerie de campagne de l’armée et responsable de la modernisation LRPF « Il y a un énorme fossé (…) Nous avons besoin de canons qui tirent aussi loin que les roquettes d’aujourd’hui, nous avons besoin de roquettes qui tirent aussi loin que les missiles d’aujourd’hui et nous avons besoin de missiles jusqu’à 499 kilomètres ».

 

Le M777ER en essai, canon moyen d'artillerie devant dépasser les 70km de portée (US Army)

Le M777ER en essai, canon moyen d’artillerie devant dépasser les 70km de portée (US Army)

 

Si l’armée américaine, qui prévoit une « augmentation spectaculaire de la puissance de feu« , se penche sur l’hypervélocité des ses projectiles, l’électromagnétisme et les canons de très gros calibre, à court terme, il s’agit avant tout de travailler sur la modernisation des Paladin. Le M109A6 Paladin Integrated Management, ou PIM, sa dernière évolution, vient de terminer les tests opérationnels initiaux, ainsi que son évaluation la semaine dernière. Le PIM, « pierre angulaire » de la modernisation de l’artillerie de campagne américaine, équipé de la munition XM-1113 (système de propulsion assistée par fusée) sera prêt pour les exercices de 2020-2021 : « nous travaillerons sur toute la partie haute, donc la tourelle, qui comprend un tube à portée étendue allant du calibre 39 au calibre 58. (…) Nous prévoyons donc que toutes ces choses se réaliseront d’ici trois à cinq ans, avec une capacité de chargement automatique pour l’obusier, ce qui augmentera notre cadence de tir à six ou dix coups par minute et sur 70 kilomètres », bien loin des 30km actuels de portée maximale nous rappelle le général d’artillerie. Les Russes, eux, sont déjà équipés depuis l’an passé des canon automoteurs Koalitsia-SV, justement connus pour avoir atteint la limite des 70km de portée.

 

Cette technologie « sera la base de la surenchère contre n’importe quel adversaire dans n’importe quel théâtre » et sera accompagnée d’une nouvelle génération de missiles ou « roquettes ». Il convient en fait de trouver un successeur aux ATacMS, système équipant les lance-roquettes M270 MLRS et le système HIMARS, mais dont le programme a été arrêté en 2007. Pour Maranian, les Precision Strike Missile devraient « voler » dès « l’exercice fiscal 2019 » pour une livraison d’ici 2023 espère-t-il. « Il va augmenter 1,5 fois la vitesse et il aura aussi la capacité d’être encore plus meurtrier que les ATAcS« , a-t-il ajouté. Surtout, les futures « roquettes » américaines auront une portée de 499km, (en fait la portée maximale autorisée par le Intermediate-Range Nuclear Forces Treaty de 1987) et pourront aussi bien frapper les cibles mobiles terrestres qu’un navire en mer, en utilisant à bon escient ses « capteurs » et ses « sous-munitions« .

 

Tout ceci fait déjà froid dans le dos quand on imagine ces dizaines de projectiles traverser la moitié de l’Europe pour frapper l’ennemi, nous rappelant les orgues de Staline mais qui, elles, ne dépassaient pas les 10Km de portée. Pourtant ce n’est que la première étape de la modernisation : « au final, pour assurer le surclassement à long terme, nous nous intéressons aux projectiles d’hypervelocité, une catégorie de projectiles qui vont très, très vite, plus que Mach 8 et nous avons besoin du calibre 58 pour être capable d’atteindre ce genre de vitesse pour obtenir un tir très, très profond sur le champ de bataille. »

 

Pour ces étapes suivantes, le général Maranian a aussi été choisi comme responsable des « Cross-Functionnal Teams » (CFT), une équipe de militaires de diverses entités qui sont traditionnellement impliqués dans le processus d’acquisition, a-t-il ainsi expliqué, et dont l’objectif est d’accélérer le processus d’acquisition et de le réduire de trois à cinq ans à plusieurs semaines.

 

Leurs trois premières missions seront de trouver une technologie mise à jour pour améliorer la précision de l’artillerie « en particulier dans les zones où le ciblage GPS est dégradé ou inexistant », faire progresser la portée grâce aux systèmes de fusée, et faire augmenter la létalité tout « en restant en conformité avec les exigences de munitions non exposées afin de réduire les pertes civiles et les risques après la bataille. »

 

Les CFT travaillent d’ores et déjà sur le successeur du canon moyen de 155mm (celui qui n’est pas automoteur) : l’ERCA, ou artillerie à canon à longue portée, dont le premier système en essai, le M777ER (Extanded Range) a pour vocation de dépasser un jour les 70km de portée.

 

Pour plus de précisions quant aux mouvements de modernisation qui ont cours dans les forces armées américaines, il faut se rendre ici (pour le principe des CFT), ici (les responsables américains veulent rendre la formation de base plus difficile pour préparer ses recrues à un conflit majeur), ou encore ici (sur le programme des futurs véhicules de combat avec ou sans équipage).