Mais qui va produire le prochain tank turc?

En marge de la conférence de Munich, le Premier ministre turc Binali Yildirim a déclaré dans une interview à l’agence de presse allemande qu’il souhaitait une participation des allemands dans la construction du char de combat principal turc Altay. Une telle coopération profiterait aux deux parties selon ses mots, pourtant la politique allemande actuelle veut stopper les livraisons d’armes à destination de la Turquie.  

 

Prototype turc du projet de char d'assaut nouvelle génération Altay (crédits : Sous-secrétariat de l'industrie de la défense turque)

Prototype turc du projet de char d’assaut nouvelle génération Altay (crédits : Sous-secrétariat de l’industrie de la défense turque)

 

Le gouvernement turc prévoit de construire quelque 1 000 chars de combat Altay pour une valeur estimée à 7Mds €. Le modèle Altay est destiné à remplacer ou à compléter les anciens modèles blindés américains ains que les Leopard 2 allemands. En 2013, le gouvernement allemand avait livré plus de 350 unités de ce Leopard 2. Quelques années auparavant ce sont 320 Leopard 1 qui avaient été livrés sous forme d’aide militaire. Habitués à la technologie terrestre allemande, les Turcs en ont besoin pour leur projet national, comme pour la modernisation des Leopard 2 déployés pour l’opération contre les forces du YPG kurde. Il y a moins d’un mois cette opération avait provoqué l’indignation outre-Rhin, la chancelière Angela Merkel, et le chef de la diplomatie allemande, Sigmar Gabriel, étaient alors intervenus pour annoncer la fin des livraisons d’armes vers la Turquie, pourtant allié de l’OTAN, compliquant les besoins turcs en matière de modernisation de leur flotte de blindés. Également, ce positionnement allemand devrait grandement gêner les activités internationales de Rheinmetall, très impliqué dans les projets d’armement turcs, surtout que selon l’accord de coalition du nouveau gouvernement fédéral, des normes plus strictes doivent être appliquées à l’exportation de matériel militaire.

 

Le constructeur turc BMC, avec qui le groupe Rheinmetall a fondé la joint-venture RBSS en 2016 dans le cadre du projet national, propose de livrer la première tranche d’environ 100 à 200 tanks. Le groupe BMC est déjà bien engagé sur le programme Altay, puisqu’il a été sélectionné par le sous-secrétariat turc pour les industries de défense (SSM) le 8 février dernier pour fabriquer localement le moteur du futur char d’assaut, et « mettre fin à la dépendance de la Turquie sur la technologie étrangère ». La décision du SSM sur l’appel d’offres devant arriver sous peu (BMC est en compétition avec FNSS et Otokar, le fabricant des prototypes d’Altay), le gouvernement turc attend une réaction allemande sur le sujet. Yildirim déclarait alors à Munich : « Nous sommes un membre de l’OTAN, l’Allemagne est un membre de l’OTAN, et dans notre région, nous protégeons les frontières de l’OTAN ». Si il a précisé que lui et ses collaborateurs n’étaient, à ce stade, pas désespérés sur la question de la modernisation des Leopard 2, ils seraient « satisfaits » d’un coup de main allemand. Sur le projet Altay il a ajouté « cela est beaucoup plus profitable pour l’Allemagne car les machines sont produites dans ce pays. Les pièces importantes proviennent d’Allemagne. Les pièces plus simple sont fabriquées en Turquie ».

 

Il n’a, pour le moment, reçu aucune réponse de la part de l’allié allemand, ce dernier restant clairement muet sur le sujet. Le positionnement de l’industriel allemand concerné, Rheinmetall, est plutôt étrange. Un porte-parole du groupe a précisé lundi 19 février que la société allemande ne souhaitait pas construire une usine de chars en Turquie. Quelques semaines plus tôt, lorsque l’industriel présentait ses perspectives commerciales aux analystes de sa division d’armement, les espoirs étaient tournés vers des projets de l’OTAN, ou du côté de l’Australie, mais absolument rien n’a été présenté sur la Turquie. Si il est probable que la Turquie soit capable de produire certains systèmes de son futur char d’assaut, les pièces les plus importantes ne pourront provenir que de l’étranger. Par exemple l’Altay doit recevoir, comme le char Leopard, le canon de 120 millimètres produit par Rheinmetall. Même problème pour les munitions, le SSM comptant sur l’industriel allemand. La société avait d’ailleurs prévu d’établir une joint-venture avec le groupe turc MKEK pour la production des dites munitions, mais ce projet est aujourd’hui sur la glace. Si Rheinmetall, pressé par le gouvernement allemand, se retire effectivement de l’ambitieux projet turc, celui-ci subira un sérieux coup d’arrêt. Pour autant, ce ne sera la première fois que le programme Altay soit bousculé par les règles d’exportation des alliés de l’OTAN. En 2015, le malheureux industriel turc Tumosan avait remporté un contrat pour développer le moteur de l’Altay. Il avait a ensuite signé un contrat avec Austrian AVL List GmbH, mais en 2016, ce contrat d’assistance technique clé avait été annulé dans le cadre de l’embargo autrichien sur les armes à destination de la Turquie.

 

Ce mardi 20 février, la presse turque rapportait la determination d’industriels nationaux ayant soumis leurs offres au SSM pour produire localement différents composants de l’Altay comme par exemple sa transmission, mais aucune industrie de défense turque ne sera capable de combler le vide possiblement laissé par Rheinmetall. Il restera alors au SSM, soit d’interrompre temporairement le programme Altay en attendant que l’allié allemand revienne sur sa position, soit de se tourner vers d’autres fournisseurs étrangers, à l’Est plutôt qu’à l’Ouest, avec le risque de voir un nouveau contrat d’armement hors OTAN. Le Premier ministre turc a en tout cas annoncé qu’Erdogan souhaitait rencontrer la nouvelle coalition gouvernementale allemande au plus vite, « Erdogan ira là-bas et Mme Merkel viendra ici, en Turquie« .