Les USA se retirent du traité FNI. So what ?

La décision annoncée par le président Trump de retirer les Etats-Unis du traité sur les armes nucléaires de portée intermédiaire (FNI) doit donner lieu à un examen rigoureux de ses conséquences possibles pour les autres grandes puissances, pas seulement à une réaction épidermique de plus devant cette habitude désormais courante du champion du monde de l’isolationnisme de retirer son pays des traités internationaux si laborieusement conclus.

 

Projet de missile hypersonique  X-51A Waverider propulsé par un moteur Pratt & Whitney Rocketdyne SJY61, monté sous un pylone de Boeing B-52H Stratofortress (Illustration : USAF)

Projet de missile hypersonique X-51A Waverider propulsé par un moteur Pratt & Whitney Rocketdyne SJY61, monté sous un pylône de Boeing B-52H Stratofortress (Illustration : USAF)

 

Forces Operations présente généralement des sujets sous un format concis, qui informent et ou lancent des réflexions. Le retrait américain du traité FNI impose un traitement un peu plus long pour exposer sommairement les solutions existantes ou futures à ce nouvel écueil géopolitique. Il est difficile d’être clair sans quelques explications techniques, sans pour autant prendre en compte la réaction faussement offusquée du maître du Kremlin dont on connaît l’habilité à manipuler des opinions publiques en évitant de répondre au vrai motif des décisions prises à l’Ouest. Limitons-nous ici, avec Sydney J. Freederg Jr., à passer sommairement en revue les possibilités dont disposent ou disposeront les forces américaines – et, indirectement, l’OTAN – pour réorganiser leurs moyens de frappe de portée intermédiaire, allant de projectiles ou missiles hypersoniques à des missiles de croisière Tomahawk reconditionnés en passant par des canons portant à 1.600 kilomètres et des missiles Pershing mis à jour.

 

L’armée américaine pourrait se lancer dans la mise en service de nouvelles technologies qui auraient échappé à la lettre du traité, comme les engins hypersoniques lancés du sol. Mais cela pourrait également conduire à des solutions moins exotiques que le pacte INF interdit désormais, telles que les missiles balistiques de moyenne portée.

 

L’accord sur les forces nucléaires à portée intermédiaire interdit en fait tous les missiles de croisière et les missiles balistiques, peu importe qu’ils emportent des ogives nucléaires ou conventionnelles, d’une portée comprise entre 500 et 5.500 km… seulement s’ils sont lancés à partir de la terre ferme. La même arme, lancée depuis un navire, un sous-marin ou un avion est tout à fait légitime. Tordu, non ? Dès lors, que pourrait faire l’armée américaine sans le traité qu’elle ne puisse pas déjà faire ? Un rapport du Pentagone commandé par le Congrès et datant de 2013, non publié mais obtenu par Breaking Defence, indique que le retrait du traité créerait quatre possibilités.

 

Première possibilité : modifications apportées aux systèmes d’armes tactiques à courte portée existants pour en allonger la portée. Alors que les États-Unis disposent de nombreuses armes lancées par la mer et par air (pas visées par le traité FNI/INF), le seul système au sol lancé qui se rapproche des portées interdites est le système de missiles MGM-140 ATACMS (Army Tactical Missile System), missile sol-sol de type balistique tactique destiné au lance-roquette multiple M270 MLRS (Multiple Launch Rocket System) – dont dispose aussi l’armée française – et au M142 High Mobility Artillery Rocket System (HIMARS), lance-roquettes multiple monté sur un camion Medium Tactical Vehicle (MTV). Mais l’armée américaine a déjà décidé qu’il ne valait pas la peine d’améliorer l’ATACMS des années 1980 pour lui donner une portée beaucoup plus longue.

 

Au lieu de cela, l’armée américaine a mis au point un tout nouveau missile désigné Precision Strike Missile (PRSM) pour atteindre les cibles jusqu’à 499 km, limite arbitraire imposée par le traité FNI mais pas technologique. Dès lors, pratiquement, le retrait de l’INF éliminerait cette restriction théorique de la portée réelle du nouveau PRSM, l’ATACMS étant relégué au second plan.

 

Deuxième possibilité : missiles de croisière lancés depuis le sol, les GLCM (Forward-based, Ground-Launched, Cruise Missile). C’est l’option la plus simple. En fait, le missile de croisière air-sol BGM-109G – dont le déploiement avait contribué à forcer les Soviétiques à se mettre à la table des négociations avec les Américains (Gorbatchev et Reagan) et dont le traité FNI prévoyait explicitement la destruction – était simplement une variante transportée par camion du BGM standard de la Marine – le 109A Tomahawk, dont la version non nucléaire est installée sur presque tous les croiseurs, destroyers et sous-marins actuels. Reconditionner le Tomahawk en vue d’un lancement depuis le sol serait encore plus facile maintenant que pendant la guerre froide.

 

Relevons d’ailleurs que les États-Unis installent déjà, en Pologne et en Roumanie, des tubes de missiles Patriot (système PAC-3) compatibles dans le cadre du système de défense antimissile Aegis Ashore (terrestre) en répétant avec insistance que ce système n’a aucune capacité offensive. Clairvoyants, les Russes ont réagi en affirmant avec inquiétude que la version navale de l’Aegis (qui équipe aussi des navires français) utilise le même système de lancement vertical polyvalent Mk.41 pour le tir défensif que pour la version offensive surface-surface. L’ajout de capacités offensives à l’Aegis Ashore serait probablement aussi simple que de charger différents missiles, différents logiciels et différentes données de ciblage. Accusés par Donald Trump (et déjà par Barack Obama) de tricher depuis des années en déployant des missiles d’une portée supérieure – et donc interdite – à 500 km, les Russes provoqueraient donc la concrétisation de leur pire crainte.

 

Troisième possibilité : missiles balistiques à portée intermédiaire lancés depuis le sol. Les États-Unis devraient produire un nouvel IRBM (Intermediate-Range Ballistic Missile) pour remplacer les fameux Pershing II de la guerre froide qui avaient été détruits en vertu des accords sur les FNI. Aucun missile semblable n’est actuellement en service dans l’armée américaine : les missiles Minuteman III de l’USAF et les Polaris D5 de la Navy sont des missiles stratégiques de portée beaucoup plus longue, jamais été visés par le traité FNI. Leur technologie est déjà ancienne. Alors il convient de développer un ou des missiles plus performants.

 

L’une des principales motivations de l’armée à rechercher de nouvelles technologies telles que dans le segment hypersonique réside dans le fait qu’elles permettent de créer des engins moins prévisibles et plus maniables, des missiles qui pourraient contourner les défenses antimissiles balistiques actuelles. Mais de telles avancées technologiques sont très complexes et coûteuses à mettre au point.

 

Un moyen terme entre les technologies éprouvées et celles d’avant-garde réside sans doute dans la quatrième possibilité envisageable pour l’après-traité FNI.

 

Quatrième possibilité : missiles sol-sol à portée intermédiaire transportant une ogive désignée « trajectory shaping vehicles » (TSV) dont la trajectoire de rentrée peut être modifiée en cours de vol ; le TSV est lancé avec un missile balistique classique mais dispose de capacités de manœuvre et de plané suffisantes lors de la trajectoire descendante pour affiner le ciblage d’un objectif précis, ce qui dispense de devoir précharger le calcul complexe de la trajectoire de vol exacte.

 

Une autre voie réside dans des projectiles hypersoniques et des « super-canons ». L’armée de terre, la marine et l’armée de l’air U.S. travaillent toutes sur des armes hypersoniques, capables d’atteindre des vitesses cinq fois supérieures à celle du son (les missiles balistiques sont plus rapides mais suivent un arc fixe et sont incapables de manœuvrer comme un avion ou un missile de croisière). L’USAF a une longueur d’avance puisque le traité FNI interdit uniquement les armes basées au sol.

 

Comme l’explique encore Sydney J. Freederg, les deux systèmes stratégiques sont destinés à se compléter : l’un d’entre eux est un missile hypersonique lancé du sol qui visera les cibles les plus difficiles, telles que les bunkers de commandement souterrains ; le second – un canon à longue portée stratégique (SLRC) – utilise un obusier renforcé pour lancer des missiles, plus lents et moins chers à produire, sur des cibles plus faciles mais plus nombreuses , telles que les radars, lanceurs de missiles et postes de commandement mobiles ; une fois en vol, la munition déclenche un petit propulseur intégré pour allonger son rayon d’action, une version à plus grande échelle de la technologie de projectile assisté par roquette/fusée (RAP) vieille de trente ans. La combinaison canon + petite fusée devrait être moins chère qu’une fusée pure, car la partie canon est réutilisable alors que les propulseurs de fusée ne le sont pas.

 

Aucune de ces armes en développement ne tombe sous la définition du missile balistique donnée par le traité FNI : « missile qui a une trajectoire balistique sur la majeure partie de sa trajectoire de vol ». Le projectile envisagé par l’armée américaine lance un projectile balistique au début puis, d’une certaine manière, change de profil technologique. Un système hypersonique de type « boost-glide » vole comme une fusée puis, lorsque le moteur s’arrête, vole comme un (très rapide) planeur jusqu’à sa cible. Ce profil de vol n’est donc pas balistique, d’où le fait qu’il échappe au traité FNI.

 

Il est également possible qu’aucune des deux armes ne corresponde à la définition du missile de croisière donnée par le traité FNI, à savoir « un véhicule autonome sans pilote qui propulse le vol grâce à l’utilisation d’une portance aérodynamique tout au long de sa trajectoire ». Le missile hypersonique est probablement un « boost-glide » conçu pour entrer et sortir de la haute atmosphère sans suivre de trajectoire balistique et sans recourir à une portance aérodynamique. Le projectile tiré/lancé par un canon alterne entre un vol balistique et un vol propulsé par une fusée sans passer la majeure partie de sa trajectoire de vol (c’est-à-dire plus de 50%) dans l’un ou l’autre mode, échappant ainsi à une qualification unique de balistique ou de croisière. Le tour est joué !

 

Ne nous faisons pas d’illusions : les Russes ne les accepteront jamais. Moscou soutient déjà que les drones armés à longue portée – un avantage majeur des États-Unis mais où les Chinois marquent des points – violent l’interdiction de tout « véhicule automoteur sans pilote autopropulsé capable de voler grâce à l’utilisation d’un ascenseur aérodynamique ». Une définition aussi large du traité permettra aux Russes de contester la disponibilité de nouvelles armes de haute technologie. Ceci dit, l’armée américaine peut décider qu’elle n’en a pas besoin, se contentant d’exploiter et développer les armes existantes dont l’emploi ne serait plus « administrativement » limité pour respecter un traité dont elle va se retirer.

 

Sans le traité FNI, le principal avantage serait la possibilité de déployer un système balistique lancé du sol, tel qu’un IRBM doté d’un TSV. Ce type de système mixte pourrait offrir la même capacité, si ce n’est supérieure, que celle d’un véhicule boost-glide, avec potentiellement moins de risques d’interception et de coûts technologiques : il serait plus difficile d’abattre un missile dont seule la partie ascendante de la trajectoire serait balistique, la rentrée étant gérée par un TSV, qu’une arme purement balistique. Un tel « tandem » serait par ailleurs plus facile à développer qu’une arme purement hypersonique. En termes plus simples, il s’agirait simplement d’une évolution d’un système de gestion plutôt que d’une technologie radicalement nouvelle.

 

Nous Européens, qu’il s’agisse de la France ou de la Grande-Bretagne (sans vouloir offusquer les Allemands ni les autres), avons peu – ou pas – de réponses technologiques à apporter à un abandon général du traité FNI. Alors nous sommes contraints d’agir un peu comme avec l’Iran : nous affirmons notre soutien à ce traité… même si, vrai ou pas, il y a de la tricherie et de l’hypocrisie dans l’air. Surtout qu’à l’autre bout du monde, « Rocketman » n’a pas fini d’inquiéter la planète avec son programme nucléaire. Sans même évoquer les tensions croissantes avec la Chine.