FOB Interview : Jean-Jacques Roche de l’IHEDN sur les 40 ans d’enseignement de défense à l’Université

Jean-Jacques Roche, Directeur de la formation, des études et de la recherche de l’Institut des hautes études de défense nationale, dirige l’Institut supérieur de l’armement et de la défense, ainsi que le master « Défense et dynamiques industrielles » de l’Université de Paris 2. Interview à l’occasion des 40 ans du master « Défense » à l’Université. 

 

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Jean-Jacques Roche, Directeur de la formation, des études et de la recherche de l’IHEDN

 

1. Le Master défense de l’Université de Paris 2 fête ses 40 ans – pouvez-vous nous présenter rapidement la genèse d’un tel projet à l’époque, considéré comme audacieux ?

 

Le master a été créé dans les années 70, à une période où l’antimilitarisme en France faisait des ravages. Les uniformes étaient quasiment interdits dans des universités toujours très marquées par 1968, l’adjudant Kronembourg était l’une des vedettes de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo (qui étaient alors interdits dans les casernes) et mêmes les films populaires se moquaient de l’armée (la série des bidasses). Vouloir créer un centre de recherche consacré à la défense, c’était donc prendre le risque d’être catalogué dans les protofascistes, non seulement par les étudiants mais également par les institutions universitaires. Alors que la science politique venait tout juste d’apparaître comme discipline autonome en 1974 (l’année de la création de l’ISAD), il était impensable de créer une sous discipline Relations internationales. C’est-à-dire que le créateur de l’ISAD savait pertinemment qu’il n’y aurait jamais de discipline « défense et stratégie » sur le modèle des war studies anglaises. Malgré tout, le président Jacques Robert a tenu à créer ce centre qui a ouvert la voie à d’autres initiatives : J-F Guilhaudis et Jacques Fontanel avec le CEDSI à Grenoble 2, le centre droit de la sécurité et de la défense de Pirotte à Lille et bien sûr le centre aujourd’hui disparu de Dabezies et Klein à Paris 1. Jacques Robert est donc vraiment celui qui a été à l’origine des études de défense au sein de l’université française.

 

2. Il y a toujours autant de dossiers d’inscription. Comment expliquez-vous cet intérêt par des jeunes qui ne connaissent plus le service national ?

 

Il y a, me semble-t-il, deux raisons principales. Tout d’abord, « la chose » militaire continue d’attirer. Les écoles d’officiers font le plein, les étudiants sont intéressés par les passerelles qui permettent de rejoindre ces écoles avec un Master. Pour ceux qui ne se sentent pas la fibre militaire tout en étant intéressé par le domaine, notre Master est une orientation qui permet de travailler en rapport avec ce milieu. En outre, le Master DDI a la réputation d’offrir de réels débouchés professionnels contrairement à de trop nombreux masters Recherche qui ne peuvent – par faute d’existence d’une discipline académique autonome – offrir les mêmes débouchés. En second lieu, la France a fait le choix de se doter d’une BITDE, ce qui signifie qu’elle investit massivement dans ce domaine de hautes technologies et il est donc normal que ce secteur attire de nombreux ingénieurs qui auront la possibilité de travailler dans un milieu où prime l’innovation.

 

3. A l’occasion de cet anniversaire, vous organisez deux tables rondes – sur les nouveaux métiers de l’industrie de défense et la formation des ingénieurs. Comment analysez-vous les relations entre le monde universitaire et celui de l’industrie ?

 

Les relations sont à double sens. Tout d’abord, l’alternance nous permet d’envoyer nos étudiants travailler en entreprise tout au long de leur année de formation, ce qui est un atout considérable puisque les diplômés du Master DDI, outre leur titre, peuvent également se prévaloir d’une année d’expérience professionnelle dans le secteur où ils ont vocation à travailler. Ils sont donc directement opérationnels, ce qui explique le nombre très important de nos étudiants ayant déjà signé un CDI ou un CDD au moment de la remise de leur diplôme. Pour les entreprises, outre la possibilité de tester de futurs hauts potentiels, l’alternance mise en œuvre dans le Master permet de discuter avec l’équipe pédagogique de façon à orienter la formation en fonction de l’évolution des besoins des entreprises. Cette coopération permet donc d’avoir une formation très réactive au marché, comme en témoigne aujourd’hui le développement de la compliance et de la due diligence au sein de notre Master.

 

4. Les évènements dramatiques de ces derniers jours nous incitent à mieux appréhender l’environnement international et géopolitique qui nous entourent. L’ISAD peut-il en partie répondre à un besoin d’une meilleure information vers le grand public ?

 

Sur ce point, je crains de vous décevoir. L’ISAD est une très petite équipe d’universités qui a essentiellement vocation à dispenser une formation et non pas à mener des recherches. Celles-ci relèvent de l’activité personnelle des membres de l’ISAD, ce qui s’explique par ce que nous avons vu antérieurement, c’est-à-dire l’inexistence d’une discipline académique comparable aux wars studies anglo-saxonnes. Les recherches ainsi menées dans le cadre de groupes thématiques sont purement académiques et, si elles sont largement diffusées dans les milieux de la défense, ne parviennent toutefois jamais jusqu’au niveau du grand public. Les enseignants de l’ISAD, comme vous vous en êtes déjà rendus compte, ne sont pas des adeptes de « C dans l’air » et préfèrent répondre à des EPS du ministère de la Défense plutôt que de défiler devant les caméras de télévision.