Le Griffon prend son envol

Quatre ans après la notification du contrat EBMR au GME Scorpion (Thales-Nexter-Arquus), le ministère des Armées a pris livraison jeudi dernier à Satory d’un premier lot de six VBMR Griffon. « Aujourd’hui, nous entrons pleinement dans l’ère Scorpion, une ère de rapidité, une ère de performance, d’agilité et de protection renforcée », s’est félicitée la ministre des Armées, Florence Parly.

 

IMG_3169

 

Notifié en décembre 2014, le marché EBMR portait alors sur la livraison de 1722 VBMR Griffon destinés à remplacer la flotte de VAB. La LPM 2019-2025 a depuis été entérinée, matérialisant la revalorisation des cibles et l’accélération des livraisons. « Très concrètement, concernant le Griffon, ce seront 150 véhicules de plus qui seront commandés, pour arriver à 1872 exemplaires d’ici 2030. Et j’ai également voulu accélérer les cadences de livraison : d’ici 2025, ce seront 50% des véhicules du programme Scorpion qui auront été livrés à l’armée de terre », a ainsi rappelé Parly.

 

Des six véhicules livrés la semaine dernière, trois serviront à réaliser des formations au camp de la Courtine (Creuse) jusqu’à la fin du mois de juillet. Les trois autres participeront prochainement à des activités de communication, dont les défilés militaires du 14 juillet à Paris et du 21 juillet à Bruxelles, dans le cadre de la fête nationale belge. D’ici la fin du mois, l’armée de Terre prendra livraison de six véhicules supplémentaires, puis de 14 en août. En octobre, mois durant lequel démarreront les évaluations technico-opérationnelles (EVTO), la STAT aura perçu 56 véhicules. Tous passent au préalable travers du « sas » de la DGA, qui, durant un à deux mois, passe au crible chaque véhicule livré par l’industriel.

 

Exit donc la rumeur d’un éventuel glissement du calendrier de livraisons suite aux atermoiements de la phase de qualification. Les chaînes d’assemblage de Nexter à Roanne tournent aujourd’hui à plein régime, soutenues par un investissement de 80M€ et une accélération des recrutements. « Nous avons des dizaines de véhicules en cours de production, pour atteindre les deux objectifs partagés par l’ensemble des acteurs (…) : obtenir la qualification du véhicule blindé multi-rôles (VMBR), le Griffon, par la DGA d’ici au 1er juillet ; et livrer, avant la fin de l’année 2019, les 92 premiers Griffon aux forces – du moins, les présenter à la DGA dans un premier temps pour acceptation, avant qu’ils n’arrivent dans les forces », confirmait le PDG du groupe Nexter, Stéphane Mayer, le 15 mai face aux députés de la Commission de la défense nationale et des forces armées. Objectif rempli pour la qualification, obtenue le 24 juin. Cette étape, baptisée « revue préliminaire de qualification », donne le feu vert pour les livraisons aux forces. Elle sera suivie d’un complément de qualification effectué à l’été 2020, une seconde étape appliquée pour chaque variante et destinée à « vérifier que tout ce qui a été livré en l’état n’a pas dérivé entre temps », nous explique le lieutenant-colonel Xavier, officier programme Griffon au sein de la STAT.

 

Alors, pour celles et ceux ayant hiberné ces quatre dernières années, qu’est-ce que le Griffon ? Selon Parly, « il faut voir le griffon comme une allégorie du combat collaboratif. À la fois lion, aigle et cheval, on ne pouvait trouver meilleur nom que Griffon pour un véhicule blindé multi-rôles ». Au-delà de la mythologie, « c’est un véritable bond technologique et opérationnel que font nos véhicules d’infanterie. Capables de collecter toutes les données de son environnement et de les transformer en information de combat, dotés d’outils d’aide à la décision face aux menaces, les nouveaux véhicules Griffon sont à la pointe du combat collaboratif », souligne Parly. De fait, la livraison de ces premiers véhicules donne officiellement naissance à un espace infocentré, flexible, évolutif et infovalorisé. Cette « bulle Scorpion » reposera sur un système unique d’information du combat Scorpion (SICS) pour mettre en réseau l’ensemble des systèmes de manière cohérente et unifiée. Et au sujet du SICS, les inquiétudes concernant les capacités de calcul des véhicules semblent belles et bien révolues. Bien qu’étant en cours de stabilisation, la version intermédiaire du système a déjà fait ses preuves au niveau du GTIA, lors d’un test ayant impliqué une centaine de véhicules. « On sera au rendez-vous pour 2021 », affirme la STAT.

 

Quoi qu’étant optionnelle sur le Griffon, l’intégration de tourelleaux téléopérés constitue un atout appréciable pour les unités d’infanterie. Ces systèmes permettent non seulement le tir en mouvement, mais offre également un regain majeur en matière de protection. « C’est une grosse avancée pour l’équipage, qui reste à l’abri durant toute la phase de tir », nous explique un colonel de la STAT dont l’ancienne unité a perdu deux tireurs VAB. Le volet mobilité repose sur une chaîne cinématique 6×6 fournie par Arquus. Grâce aux premier et troisième essieux directionnels, le Griffon présente un diamètre de braquage de 17 mètres entre murs, soit cinq mètres de mois qu’un VBCI de taille équivalente.

 

Pour rationaliser les coûts de développement, de production et de maintenance du parc, l’armée de Terre a fait le choix d’une plateforme semi-modulaire. La partie avant du véhicule, du compartiment moteur à la cloison intermédiaire, sera identique à toute la flotte. Seule la moitié arrière, à partir du second essieu, sera modulaire. Il sera ainsi possible d’évoluer d’une sous-version MMP à une sous-version FELIN en remplaçant simplement les supports de missile de la partie arrière de l’habitacle par des sièges. Cette configuration inédite permettra à l’armée de Terre de remplacer à moindre coût la trentaine de versions de VAB. Le Griffon sera, quant à lui, décliné en six variantes majeures: VTT (véhicule tout-terrain), VOA (véhicule d’observation d’artillerie), EPC (engin poste de commandement), SAN (sanitaire), MEPAC (mortier embarqué pour l’appui au contact, variante basée sur le mortier de 120 mm 2R2M de Thales) et NRBC. La « famille » principale, le Griffon VTT, sera subdivisée en sept sous-versions, que sont les FELIN, FELIN STE (Section tireur d’élite), FELIN MO81 (mortier de 81mm), FELIN MMP, Génie, ELI (élément léger d’intervention) et RAV (ravitaillement). Les versions STE et MMP apparaîtront à l’orée 2020, suivies quelques mois plus tard par la variante principale VOA. Celle-ci, de même que la version SAN, seront qualifiées par la DGA à l’horizon 2021.

 

Hormis ces variantes, il existe plusieurs niveaux d’adaptabilité pour le Griffon. Outre la base commune, cet attribut central qu’est la modularité s’étend en effet à des kits tourelleaux ou de protection. « Tous les véhicules n’en disposent pas d’emblée, ces kits étant installés en fonction des besoins de la mission », précise le lieutenant-colonel Xavier.

 

IMG_3220

 

Et après ?

 

« Les 92 véhicules que nous recevront d’ici la fin de l’année vont servir à ce que j’appelle l’appropriation par l’armée de Terre », note le lieutenant-colonel Xavier. Il s’agit, dans un premier temps, de formations dispensées par l’industriel au profit des instructeurs de la STAT. Ceux-ci formeront à leur tour les utilisateurs, en parallèle à la conduite des EVTO. Car avec ces livraisons s’ouvre une phase essentielle d’expérimentations menée par la STAT avec un objectif principal: redéfinir le véhicule d’ici le jalon de production de 2021. De l’aménagement à l’emport en passant par l’intégration des munitions, une myriade d’éléments sont susceptibles d’évoluer en fonction des premiers RETEX. « Monter ou descendre de la rampe arrière aboutira peut-être à en modifier le positionnement pour convenir à un soldat portant un paquetage de 20 kg », questionne, par exemple, la STAT. Celle-ci disposera pour cela d’un engin unique, lequel sera ponctuellement appuyé par la Force d’expertise du combat Scorpion (FECS) et de quelques véhicules prélevés sur les régiments, notamment pour le volet communication.

 

Ces EVTO se dérouleront en trois phases principales. La plus importante démarrera en octobre prochain, date à laquelle le personnel de la STAT analysera minutieusement les capacités du véhicule en termes d’ergonomie, de transportabilité, de débarquement et d’embarquement, d’agression, de communication, de protection, etc. Le tout, en vue d’une première livraison en régiment trois mois plus tard. Cette phase achevée, l’armée de Terre prévoit une mise à jour logicielle, suivie d’une réévaluation globale. Le schéma des EVTO s’achèvera par une série de tests par temps chaud et temps froid, menés respectivement à Djibouti en septembre 2020 et en Scandinavie durant l’hiver 2020-2021.

 

Primoformateur pour les véhicules Griffon et Jaguar (mais pas pour le Serval, confié au CENTIAL-51e RI de Mourmelon), le 1e RCA devrait recevoir ses premiers véhicules à la fin de l’été afin d’entamer la formation des éléments du 3e RIMa de Vannes dès novembre prochain. En février 2020, « Le grand trois » deviendra le premier régiment d’infanterie à achever cette formation et à recevoir un premier lot d’une vingtaine de Griffon. Il sera suivi, en 2020, des 13e BCA, 1er RI, 21e RIMa et 3e RPIMa. Ce rythme de trois à quatre régiments par an se poursuivra jusqu’en 2023, date à laquelle l’ensemble des unités d’infanterie de l’armée de Terre seront formées. Suivant ce schéma, l’armée de Terre devrait être dotée d’un premier GTIA projetable à l’horizon 2021, suivi en 2023 d’une première brigade interarmes projetable.

 

Le 1er RCA devrait en outre assurer la livraison d’une cinquantaine de Griffon en 2019, puis de 15 véhicules par mois à compter de 2020. Cette position de centre de perception unique du Griffon lui permettra également de réaliser l’ensemble des opérations de « vérification de bon fonctionnement », « qui consiste tout simplement, lorsque vous acheter une voiture, à vérifier que tout fonctionne. Nous vérifions donc qualitativement et quantitativement ces véhicules, en fonction de ce que nous a annoncé la DGA », précise le lieutenant-colonel Xavier. Cette opération, réalisée en parallèle à la mission de formation, sera menée au rythme des livraisons effectuées par l’industriel, de 120 à 160 véhicules par an.

 

Le Griffon et une partie de sa section débarquée

Le Griffon et une partie de sa section FELIN débarquée

 

Vers un Griffon « brun terre de France »

 

« Tout est pensé pour que nos soldats gardent l’avantage sur le terrain. Et cela, sur le long terme, puisque le Griffon est conçu de sorte à pouvoir intégrer progressivement de nouvelles capacités et de nouvelles technologies dès lors qu’elles sont matures. À l’image de nos nouveaux équipements, c’est un véhicule qui sera en constante mutation, perfectionné dès que perfectible », ajoutait Parly jeudi dernier. À l’évidence, les résultats des EVTO, l’appropriation de nouvelles technologies, l’évolution des menaces, et donc des besoins, aboutiront à ce que les Griffon présentés jeudi diffèrent sensiblement du 1872e exemplaire. Et ces premières mutations volontaires sont d’ores et déjà dans les cartons de la DGA et de la STAT.

 

Parmi les pistes aujourd’hui à l’étude, un futur camouflage modulaire unique. La STAT travaille actuellement sur les livrées « classiques », à savoir centre-Europe, désert et hiver. Les deux premières sont désormais fixées, la troisième est encore en cours d’élaboration. Mais ces trois schèmes de couleurs vont rapidement céder leur place à un modèle unique, conçu sur base des RETEX pour répondre plus efficacement au durcissement des senseurs déployés par le camp adverse. Dévoilé en juin 2018 sur une maquette de Serval, le camouflage envisagé par l’armée de Terre pour ses véhicules de combat devrait conjuguer un fond uniforme à des formes géométriques escamotables. La STAT prévoit un passage général au brun terre de France (ex-« coyote ») à partir du 93e Griffon livré, et dès l’origine pour les futurs Jaguar, attendus pour 2021. Pour l’heure, la difficulté majeure revient à « trouver l’industriel capable de fournir la bonne ‘chimie’ et de la stabiliser sur vingt ans ». Pour éviter la signature thermique, « ce qu’on faisait autrefois mais qu’on a plus le droit de faire suite aux nouvelles réglementations, c’est de charger de plomb nos peintures », ajoute la STAT. Par ailleurs, le prochain apprêt se devra d’éviter le délavage vécu avec le pigment noir. Non content d’être une couleur non naturelle, « le noir, avec le temps et les ultraviolets, vire à une espèce de ‘bleu-gris’, ce qui est très brillant la nuit dans le spectre infrarouge bas ».

 

L’ajout de formes géométriques n’a été jusqu’à présent concrétisé « par aucune armée dans le monde », se félicite la STAT, qui confirme avoir pratiqué quelques essais concluants sur base d’un PVP. Les scénarios actuels prévoient tout autant « d’intégrer du scratch, que de l’auto-collant, voire de la peinture pelable ». Cette dernière, similaire aux films autocollants temporaires utilisés pour les véhicules publicitaires, est déjà parfaitement maitrisée par la filière industrielle, mais uniquement pour des applications civiles. Le défi sera de l’adapter aux conditions rigoureuses d’un usage militaire. Il s’agira spécifiquement de parvenir à faire tenir ce film sur de la peinture mate, dont la rugosité limite l’adhérence. Une subtilité parmi tant d’autres avec lesquelles la STAT devra composer d’ici 2021. Modulaire et évolutif, le Griffon n’a sans doute pas fini de surprendre, tant du point de vue de l’utilisateur final que du côté de ses adversaires.