Le développement, parent pauvre du Sahel

Ce n’est plus qu’un secret de polichinelle : la situation se dégrade au Sahel, en dépit des efforts constants des 4000 militaires de l’opération Barkhane. Malgré les appels du pied du président Macron et l’augmentation annoncée des budgets, l’aide au développement reste le parent pauvre de la politique française au Sahel.

 

Réparation d'un puit au Mali par les sapeurs du 13e régiment du génie (Crédit photo: Olivier Debes)

Réparation d’un puit au Mali par les sapeurs du 13e régiment du génie
(Crédit photo: Olivier Debes)

 

« Guère rassurante », « désespérante », « terrifiante », tels sont les réactions de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat face à la situation exposée par Sébastien Mosneron Dupin, directeur d’Expertise France¹ et Yvan Guichaoua, enseignant-chercheur à la Brussels School of International Studies, le 20 décembre . « Si la coopération au développement avait réussi au Sahel, nous ne serions pas en train d’en parler », déclare en effet Mosneron Dupin. Manque de coordination, mauvaise répartition des fonds, vision trop manichéenne du contre-terrorisme, incompréhension des réalités locales par le volet militaire… tous deux constatent l’échec d’un continuum sécurité-développement pourtant essentiel.

 

Autrefois strictement cloisonnées, les opérations de développement et de sécurité sont désormais mieux intégrées mais souffrent toujours de problèmes de méthode et d’allocation. Le conflit au Sahel aura ainsi vu l’implication croissante d’armées étrangères se substituant à des armées locales incapables de faire face aux différentes menaces. Néanmoins, si Serval puis Barkhane « ont été salutaires, elles ont suscité un élan populaire qui ne peut cependant durer », précise Mosneron Dupin. En effet, et contrairement à ce que déclarait la ministre des Armées Florence Parly le 14 janvier dans Libération, Mosneron Dupin révèle que les forces françaises « sont parfois déjà perçues comme des forces d’occupation, malgré tous les efforts de Barkhane pour s’insérer dans le tissu social (…) ».

 

Et l’opération, par excès de zèle ou manque de coordination avec les acteurs du développement, de s’avérer nocive. Car si Barkhane est active et présente des résultats indéniables, il arrive en effet que « l’incompréhension des dynamiques locales, alliées à un manque de communication entre militaires et partenaires locaux aboutissent à l’inverse de l’effet recherché », déplore Guichaoua. Ainsi, lors d’une intervention à la frontière du Burkina-Faso, « Barkhane a ciblé des responsables (terroristes) qui avaient engagé un dialogue avec des intermédiaires des autorités maliennes » , contribuant de facto à briser le fil du dialogue. En dressant des murs infranchissables entre terroristes et non-terroristes, on interdit au pouvoir local de jeter des passerelles pour, par exemple, récupérer les jeunes endoctrinés par les groupes djihadistes.

 

Selon Mosneron Dupin, seule une solution sahélienne reste envisageable pour répondre aux problèmes sahéliens. C’est l’essence même de la Force Conjointe du 5G Sahel (FC G5S), déployée en trois fuseaux orientés nord-sud. Cette force naissante de 5000 hommes sera, au printemps 2018, responsable de la sécurité de 5 millions de km². Une goutte dans l’océan au vu des territoires concernés, « mais c’est un début », relativise Mosneron Dupin. Pour l’heure, « ce G5 se réduit à un G3² » réunissant le Niger, le Mali et le Burkina-Faso, explique Guichaoua. Mais ses premiers résultats sont encourageants, notamment grâce au « parrainage » de Barkhane, qui semblerait minimiser les risques d’exaction de la part des forces locales, démontre un rapport de Human Rights Watch.

 

Assurément, l’arrivée ou le renforcement de dispositifs étrangers présents dans la région – allemand, belge et, plus récemment italiens – permettrait à la France de réduire sensiblement la voilure et de consacrer davantage de moyens à la difficile mise au point de la FC G5S et autres outils de développement.

 

Si les fonds accordés l’aide au développement par la France (800M€ en 2018) sont en augmentation, ils ne représentent « qu’un tiers de l’aide allemande [3Md€], et la moitié de l’aide britannique », déplore Mosneron Dupin. Expertise France, par exemple, disposait de 12M€ en 2017, un budget qui devrait plafonner à 30M€ cette année. Il s’agira, enfin, de créer une « équipe France » plus compacte, plus solidaire, en mutualisant les projets et la stratégie de la dizaine d’acteurs institutionnels³ présents au Sahel.

 

Que ce soit en matière de développement ou de sécurité, l’heure est aujourd’hui à l’accélération du tempo afin d’éviter l’essoufflement. Car si les choses ne s’améliorent pas rapidement, cette zone risque de devenir, d’ici 2050, une menace stratégique pour la France et l’Europe, conclut Mosneron Dupin.

 

 

 

¹Expertise France est l’agence française e coopération technique chargée d’apporter un appui à la définition et à la mise en œuvre de politiques publiques, notamment en matière de stabilisation et de sécurité.

²Mauritanie, Tchad, Niger, Burkina Faso et Mali

³Au 20 décembre 2017, il s’agissait de l’AFD, d’Expertise France, du centre de crise, de la Direction de la coopération de sécurité et de défense (DCSD), du Secrétariat général du Conseil supérieur de la défense nationale (SGDSN), de l’Etat-major des armées, et de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS)