L’Alat en Libye, troisième partie

Heure de pointe sur le BPC

 

Poursuivons le récit de la participation de l’Alat à l’opération Harmattan avec un problème de mathématique simple : soit un navire disposant de cinq plots pour faire décoller des hélicoptères. Combien de temps faudra-t-il pour lancer un raid de nuit rassemblant huit ou neuf appareils, sachant que ces mêmes appareils exigent plusieurs minutes de préparation après avoir été tractés vers leur plot et que tous ne présentent pas la même autonomie… La solution trouvée est relativement simple, même si elle impose une coordination sans faille : chaque soir, les deux Tigre et les deux Puma (HMPC et IMEX) décollent en premier : ils disposent de la meilleure autonomie. Sitôt le pont dégagé, les mécaniciens poussent les Gazelle vers leur position de départ. Dans le noir complet, les rotors sont dépliés, les équipages s’installent au chausse-pieds et lancent les mises en route. Bien évidemment, le même scénario millimétré doit se répéter au retour du raid…

 

Quand les Gazelle quittent à leur tour le pont, les Tigre sont déjà partis depuis vingt bonnes minutes marauder en territoire libyen, suivis à bonne distance des Puma. Quelques raids seront organisés contre des objectifs programmés, avec l’intervention simultanée de tous les hélicoptères. Mais dans la plupart des cas, les hélicoptères de l’Alat se verront attribuer des zones d’actions, avec pour mission de débusquer les cibles d’opportunité. Face à ce cas de figure, l’Alat trouve rapidement la bonne formule : les Tigre partis avant tout le monde trouvent les premières cibles, tirent au canon leurs premiers pick up dont les épaves en feu servent de balises pour les Gazelle qui arrivent en meute. Les Tigre disposent de trois heures de vol (sur réservoirs internes uniquement), ce qui leur permet de tenir environ deux heures sur zone. L’autonomie des Gazelle un peu chargées n’atteint pas 1h30, soit une petite demi heure sur la zone des combats. D’où la nécessité de rallier au plus vite les zones de travail intéressantes. Cette limitation privera par exemple les Gazelle d ‘intervention sur Bani Walid (dans la région de Misrata) où les Tigres et Puma opèreront seuls.

Les vidéo et les bande son écoutées par l’auteur de ces lignes font apparaître des échanges radio fluides, sans stress palpable dans la voix de équipages. Les cibles sont trouvées méthodiquement. Les équipages s’appellent par leurs pseudos sur la fréquence module. Les indicatifs « officiels » sont utilisés en revanche sur la fréquence commandement. Chaque hélicoptère annonce sans cesse ses déplacements et ses tirs de telle manière que chacun sait en permanence où se situent les équipiers. Les Gazelle, sur lesquelles nous reviendrons plus tard, ont fait une large consommation de missile HOT (432 tirés officiellement). L’efficacité du missile n’est plus à démontrer, mais un de ses handicaps est qu’il doit être tiré en stationnaire. Dans la phase de tir, synonyme de vulnérabilité pour la Gazelle, le Tigre orbite à proximité et reste en permanence en mouvement, prêt à intervenir contre des combattants qui se dévoileraient au dernier moment.

Au cour d’une même mission, les Gazelle peuvent en revanche se relayer auprès des Tigre ou faire deux allers-retours depuis le BPC. La mise en place de FARP (Forward Area Refueling Point), points de ravitaillement clandestins installés en sol libyen, a été envisagée. Sans doute horrifiée par l’idée, l’OTAN a catégoriquement dit non à cette option au nom du principe intangible da la campagne : « No boots on the ground » : personne au sol sur le territoire libyen. Avec les troupes régulières du moins.

Les Gazelle rejoignant les Tigre, les modules se forment et se séparent : chaque Tigre prend sous sa coupe deux Gazelle HOT et les trinômes partent en chasse. Chaque module a sa fréquence de travail propre. Une autre fréquence est attribuée à l’ensemble du raid pour permettre à l’Air Mission Commander (AMC) de coordonner l’action depuis le Puma HMPC.  L’AMC est aussi en liaison radio permanente avec l’Atlantique 2 de la Marine nationale qui orbite loin au-dessus des hélicoptères. C’est une leçon des opérations sur laquelle ce blog reviendra plus tard : les raids de l’Alat étaient systématiquement accompagnés d’un patrouilleur de la marine jouant un rôle d’éclaireur essentiel.

Pour faire face à l’intensité des opérations, la durée de déploiement sur le BPC a été fixée à deux mois maximum, la rélève des appareils et des équipages allant de pair avec celle du navire. Une mission commune mêlant équipages « montant » et « descendant » a été réalisée systématiquement à chaque relève pour assurer une bonne transmission du savoir. Étonnamment, le nombre d’équipages disponibles était égal à celui des appareils embarqués : deux équipages Tigre, trois pour les Puma et neuf pour les Gazelle. Pas de gras donc, avec pour conséquence une expérience rapidement acquise par les pilotes et les chefs de bord. Revers de la médaille, le rythme des missions était aussi limité par la fatigue des hommes. Des vols deux nuits de suite étaient envisageables, mais pas au-delà. Le flux était également très tendu pour la mécanique qui devait intervenir dès le retour des appareils. Pour un raid revenant à deux heures du matin, cela se traduisait par un reconditionnement des hélicoptères se terminant à 6 ou 7h du matin…

A suivre