« Je construirai l’armée non pas de nos rêves mais, je l’espère, de nos besoins »

Dans le cadre de la loi de programmation militaire 2019-2025 (LPM), la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée Nationale a publié l’audition du général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de terre (CEMAT). C’était l’occasion pour lui de présenter son avis de la LPM en exprimant les besoins de ses forces ainsi que le défi de leur modernisation. Et il a eu un avis très positif : « cette LPM, à hauteur d’homme et de haute technologie, frappe en plein centre de notre cible. »

Le chef d'état-major de l'armée de terre, général Bosser, présentant ses voeux 2018 aux armées (Minarm)

Le chef d’état-major de l’armée de terre, général Bosser, présentant ses voeux 2018 aux armées (Minarm)

 

Emmanuel Macron a débuté son mois de mars auprès de l’armée de terre (AdT) à Mourmelon et à Suippes. Le Président souhaitait la rencontrer et celle-ci l’a accueilli comme il se devait : avec un exercice à tirs réels engageant chars Leclerc et hélicoptères Tigre. Accompagné par Parly ainsi que du chef d’état-major de l’AdT Bosser, il a à cette occasion délivré un message agréable aux oreilles d’un terrien : «nous sommes à un tournant pour nos armées, en particulier l’armée de terre (…) mon objectif est simple: que notre armée soit sans conteste la première armée européenne, en termes de capacités et de technologie». Il faisait allusion à la « remontée en puissance » prévue par la LPM et qui doit satisfaire les attentes du CEMAT. Ce dernier, qui a de son côté déclaré que le moral de l’armée de terre était à la hausse, « mais avec des réserves » et qu’il attendait les « effets concrets » de la LPM, était invité le 13 février 2018 dernier à développer son idée devant les députés.

 

Son intervention était principalement construite autour de l’expression empruntée au chef de l’État, celle d’une « LPM à hauteur d’homme« . Usant de métaphores, le CEMAT voit la future programmation militaire comme un escalier en colimaçon qui s’enroulerait autour du soldat : le soldat est au centre des priorités, on part de lui pour arriver à un système global pensé en fonction de ses besoins : on lui donne une tenue militaire puis on lui donne de l’équipement, d’attaque et de protection, ensuite on lui donne un véhicule pour se déplacer en étant protégé. « Vous voyez ainsi se dessiner cette sorte de colimaçon dont je vous parlais, qui s’enroule autour du soldat. Si on va jusqu’au bout, on peut associer sa famille et les infrastructures ». En bas de l’escalier ou la spirale imaginée par le CEMAT, il y a les treillis F3 dont les hommes ont besoin pour être mieux protégés, contre le feu par exemple, des gilets de protection dits structures modulaires balistiques (SMB) et des casques balistiques de nouvelle génération. « De la même façon qu’on a ses chaussures de marche et son treillis, on devra par conséquent avoir son gilet, réglé à sa taille, et qu’on gardera pendant toute sa carrière, le modulant à sa guise. Voilà qui s’inscrit dans le projet de placer la LPM à hauteur d’homme » a-t-il précisé.

 

Politiques et militaires sont également d’accord sur une autre priorité de la LPM pour l’AdT, qu’elle soit de haute-technologie. « Souvent considérée comme peu technologique par le passé, l’armée de terre s’implique aujourd’hui dans le maintien de l’excellence industrielle française, notamment au travers du programme Scorpion » a ainsi souligné le CEMAT. Une armée hautement-technologique c’est surtout une armée qui a les yeux rivés sur l’avenir de la menace ce qui l’oblige à innover constamment pour s’y préparer. Pour être prête, l’AdT française réfléchit à son futur char de combat  « qui devrait se faire en coopération avec nos amis allemands » comme aux mules de transport sans pilote – technologie maîtrisée par Safran avait d’ailleurs souligné le CEMAT – et aux exosquelettes. Plus proche de nous, il y a les drones Patroller qui doivent remplacer les drones tactiques intérimaires, et dont l’AdT espère s’équiper de 28 unités d’ici 2030.

 

Innover, c’est aussi faire évoluer les stratégies, les processus, les manières de faire. Le plutôt discret CEMAT impressionne de par ses ambitions pour les forces terrestres, reprenant le terme de « renouveau« . Il faut dire que les déclarations autour de la LPM et les crédits qui y seront engagés doivent le rassurer dans son élan. Il serait donc le CEMAT de la « remontée en puissance« , et on le lui souhaite. « Ma génération n’a connu que la déflation et la déconstruction », si les promesses sont respectées les nouvelles générations connaitront une armée modernisée où les équipements devraient enfin « rattraper les effectifs ». Pour cela, il a la volonté de se « rapprocher de la direction générale de l’armement (DGA) et des industriels, et de faire équipe à trois« . L’accélération du programme Scorpion doit être assurée (les Jaguar passeraient alors de 248 à 300 exemplaires, les Griffon de 1 722 à 1 872, et les VBMR légers de 400 à 489), également le CEMAT a réitéré le besoin urgent en matière d’artillerie dernière génération, dont 32 exemplaires du camion équipé d’un système d’artillerie (CAESAr) lui manquent pour conserver une artillerie de premier rang. Viennent ensuite « les véhicules blindés d’aide à l’engagement (VBAE), le système de franchissement léger (SYFRAL), le module d’appui au contact (MAC), le mortier embarqué pour l’appui au contact (MEPAC), le véhicule léger tactique polyvalent protégé (VLTP-P) ».

 

En tenant ces propos, il donne l’air d’un CEMAT réjoui par la LPM, n’exposant presque aucun point de friction. Il le dit lui-même : « vous avez devant vous un CEMAT heureux« . Mais comme tout bon général, ses réflexes de réaliste l’empêche de ne tenir que des promesses heureuses, il y a encore de la route et des obstacles : « nous allons connaître un inévitable temps de latence. Pendant cette période de transition, il nous faut également améliorer l’adaptation réactive de nos forces. Ce sont des boucles courtes. Il n’est pas normal que l’ennemi, en face de nous, puisse acquérir des matériels avec des boucles douze fois plus courtes que les nôtres (…) il nous faudra aussi établir des priorités et ne pas promettre à nos hommes qu’ils auront tout, tout de suite ». Il donne aussi quelques recommandations pour un futur qu’il veut proche : il faut revoir la politique d’acquisition, favoriser les boucles plus courtes, donner une liberté au CEMA pour les équipements et les consommables, s’équiper plus vite en achetant sur étagère si il le faut. « Notre armée regagne en puissance : on peut toujours promettre 50 % de Scorpion en 2025, mais si les troupes n’ont pas de chaussures ou de treillis, cela ne fonctionnera pas au quotidien ! » insistait-il à la fin de son audition. Enfin, côté ressources humaines, même si l’armée de terre ne semble pas connaître de problème de recrutement, le CEMAT prévient, il faut « garantir l’attractivité du service des armes pour fidéliser les compétences dans des métiers de plus en plus rares exercés par des personnels qui peuvent être débauchés par des entreprises civiles« .

 

De nombreux autres projets attendent l’AdT pour cette LPM, il y a la modernisation de la flotte tactique et logistique, il y a le plan MCOterre-2025 qui doit faire progresser la maintenance et donc la disponibilité des véhicules, il faut aussi penser au renseignement tactique, ou encore assurer la livraison du fusil HK-416 qui remplace le FAMAS. Mais il prévient, « je construirai l’armée non pas de nos rêves mais, je l’espère, de nos besoins ». Toutefois la priorité est claire et elle fera plaisir aux industriels, c’est celle du programme Scorpion, dont 50% des véhicules qui remplaceront les VAB et les AMX-10 RC devront être livrés en 2025, soit la dernière année d’exécution de la LPM.