Interview exclusive de François Fillon sur la défense terrestre

François Fillon, candidat LR à la primaire de droite et du centre des 20 et 27 novembre 2016 (Crédit: Le Figaro)

François Fillon, candidat LR à la primaire de droite et du centre des 20 et 27 novembre 2016 (Crédit: Le Figaro)

Suite de notre série d’interviews autour du positionnement de représentants de partis politiques français vis-à-vis de l’armée de Terre et de l’industrie de défense terrestre dans l’optique des élections présidentielles françaises de 2017. Aujourd’hui, c’est François Fillon, candidat aux primaires des Républicains et actuel député de la 2e circonscription de Paris qui s’exprime et nous donne une vision de son programme. Cet ancien Premier ministre et ancien sénateur de la Sarthe a détenu de nombreux portefeuilles ministériels, depuis l’enseignement supérieur et de la recherche au technologies de l’information et de la poste en passant par les affaires sociales et l’écologie, mais n’a jamais été ministre de la défense.

Dans un contexte budgétaire contraint, jusqu’où peut-on consentir à un effort pour le budget de la défense ?

Lorsque l’on parle du budget de la Défense, il faut voir de quoi il est question. Notre armée a vocation à défendre la France : son indépendance, sa souveraineté et ses intérêts vitaux. Il s’agit donc de la mettre en mesure de remplir ces missions, qui sont absolument vitales. Or, notre pays fait face à une menace sans précédent, inscrite dans la durée : à la guerre asymétrique sans merci qui nous est livrée par le totalitarisme islamique, le long d’un arc de crise qui va du Sahel à l’Afghanistan, et au spectre du retour des conflits entre puissances – le tout dans un contexte où le positionnement futur de notre allié américain est peu prévisible.

En tant que président de la République, je souhaite mettre nos armées en phase avec cette menace protéiforme. Pour cela, je préparerai dès mon entrée en fonction un audit financier ainsi qu’une revue stratégique destinés à préparer la prochaine loi de programmation. En termes budgétaires, mon objectif est d’atteindre un budget annuel hors pensions de 42,2 milliards d’euros en 2022, c’est-à-dire, pensions comprises, un effort d’environ 1,9 % du PIB, pour permettre d’atteindre les 2% en 2025.

Est-ce le rôle de l’armée d’entreprendre des opérations de type Sentinelle ?

Le choc des attentats qui ont frappé la France justifiait une présence visible de nos militaires pour montrer notre détermination à assurer la sécurité des Français et à lutter contre le terrorisme. Le bilan de l’opération Sentinelle est positif aussi parce que le lien entre l’Armée et la Nation s’est trouvé manifesté de manière remarquable en cette période difficile. Mais, nos armées n’ont pas vocation à assurer de manière permanente une mission de sécurité publique sur le territoire national. Dans la tradition républicaine, celle-ci incombe sans ambiguïté aux forces de sécurité intérieure que sont la police et la gendarmerie.

Il conviendra donc à tendre de dégager l’Armée de l’opération Sentinelle, pour recentrer tous nos militaires sur leurs missions opérationnelles déjà très lourdes et leur permettre de reprendre le cycle normal de leur entraînement et de leur préparation aux opérations extérieures.

Je pense cependant que la réserve pourra être renforcée afin d’offrir à ceux de nos jeunes compatriotes qui veulent s’engager pour notre sécurité l’opportunité de servir la France et sa sécurité. J’entends ainsi offrir à 10.000 hommes et femmes chaque année l’occasion de se former et de servir.

Pour autant, nous devrons également poser la question de la pertinence de la présence française à long terme sur chacun des théâtres où nous sommes engagés. Il était nécessaire que la France intervienne pour empêcher les groupes armés terroristes de déstabiliser le Nord-Mali et les pays de la zone sahélienne et saharienne. Mais la France n’a pas vocation à être le gendarme de l’Europe, qui doit être capable de défendre ses intérêts. C’est pourquoi je demanderai à nos partenaires et notamment aux Allemands d’augmenter significativement leur concours, non pas seulement dans les missions de formation, comme c’est le cas aujourd’hui, mais dans des missions de protection et de combat. J’ajoute que je souhaite poser les bases d’une alliance européenne en commençant par mutualiser les coûts des opérations extérieures mises en œuvre sous mandat de l’ONU.

Pensez-vous que l’armée de terre soit suffisamment équipée ?

La cohérence entre les armées est la condition de l’efficacité de notre outil militaire. C’est pourquoi chacune des armées doit être équipée en fonction des objectifs fixés par notre contrat opérationnel. Pour ce qui concerne l’armée de terre, des effectifs stabilisés permettront de remplir le contrat opérationnel. Mais les matériels manquent cruellement. Le programme Scorpion va permettre de retrouver des capacités par le renouvellement d’un parc de blindés vieillissant. Il en a bien besoin : je rappelle que dans certains régiments, la moitié voire les deux tiers des véhicules de l’avant blindé sont hors service ! Cependant, ce n’est pas tout de renouveler les matériels hors d’âge. Il faut surtout en assurer la meilleure disponibilité possible sur le temps long. Les opérations dans la bande sahélo-saharienne ont montré, si besoin en était, la nécessité d’être beaucoup plus performants sur ce point. Je pense particulièrement aux problématiques d’ensablement des turbines de nos hélicoptères. Cette situation doit nous amener à avoir une réflexion approfondie sur l’amélioration du maintien en condition opérationnelle de nos matériels. Je souhaite que cette démarche soit au cœur de la revue stratégique que je mettrai en place pour préparer la prochaine loi de programmation militaire.

Comment peut-on faire monter en puissance notre BITD ?

Nous bénéficions en France d’une excellente BITD, fruit d’une longue tradition militaire et de savoir-faire maintenus sur notre sol à travers une politique de R&D ambitieuse. Cet état de fait est reconnu internationalement, puisque nous nous situons dans le peloton de tête en termes d’exportations. Les grands groupes de Défense sont les figures les plus visibles de cet effort car ils construisent les fleurons de notre industrie militaire. Ils incarnent dans leurs domaines l’image de la France et sont créateurs de richesses, d’emplois et d’innovation. Les ETI et les PME, qui participent au premier chef à ces réalisations, doivent eux aussi être mis en avant. Ainsi, la montée en puissance de la BITD passera par un soutien appuyé à ces entreprises qui font preuve d’inventivité et de souplesse. Je chargerai la DGA de cette mission. La recherche amont est également un élément-clef pour assurer l’avenir de notre Défense. Nous devrons donc veiller à assurer la régénération de nos chercheurs dans nos organismes nationaux : CEA-DAM, Onera… Enfin, nous devons préserver notre BITD sur un certain nombre d’aspects stratégiques, car l’industrie de Défense ne peut être traitée comme n’importe quel autre secteur. Il nous faudra suivre très attentivement le rapprochement entre Nexter et KMW. Ce rapprochement se justifie par la nécessité d’atteindre, avec les Allemands, une masse critique que nous ne pouvons obtenir seuls, pour aller conquérir des marchés dans le domaine terrestre. Mais je n’hésiterai pas à faire cesser ce processus s’il met en péril les intérêts français. Il nous faudra également suivre la prochaine vente de Renault Trucks Défense par Volvo Group. Dans le domaine maritime, le devenir des Chantiers de Saint-Nazaire, seuls capables d’accueillir la coque du successeur du porte-avions Charles-de-Gaulle, ou encore celui d’Areva-TA, chargé de la conception des chaudières nucléaires, devront faire l’objet d’un suivi extrêmement vigilant.

Si vous arrivez à la Présidence de la République en 2017, en tant que chef des armées, quelles seront vos trois priorités en matière de Défense ?

La priorité des priorités, comme je l’ai dit, est d’assurer la cohérence et l’efficacité de l’outil militaire. Cet objectif se décline dans de nombreux domaines qu’il n’est pas satisfaisant de résumer en trois propositions. Cependant, s’il faut retenir certains aspects à la fois saillants et urgents dans mon projet, je citerai les priorités suivantes :

  • Sécuriser les deux dernières annuités de la programmation militaire, cruciales pour nos armées, mais non financées à hauteur de 2 milliards d’euros, et faire réaliser l’audit financier et la revue stratégique qui nous permettront de préparer la prochaine loi de programmation en ayant une vision claire de nos besoins et de nos objectifs.

  • Stabiliser les effectifs des forces armées pour leur permettre de remplir leurs missions dans un cadre recentré sur la préparation des opérations extérieures.

  • Préparer l’avenir, en renforçant nos capacités dans le domaine de l’intelligence artificielle et de la cyber défense. Des bases ont été posées, mais il nous faut aller plus loin, notamment s’agissant de nos capacités offensives, pour aboutir à la création d’une cinquième armée.

Au-delà de ces priorités, comme garant de l’indépendance de la France et donc de son autonomie stratégique, j’engagerai les études pour la construction du successeur du Charles-de-Gaulle, qui devra entrer en service vers 2035, et j’assurerai la pérennité et la modernisation de la dissuasion nucléaire sans porter atteinte à la cohérence des forces conventionnelles.