Interview exclusive de Bruno Le Maire sur la défense terrestre

Bruno Le Maire, candidat Les Républicains aux élections  présidentielles de 2017 (Crédit: Claude TRUONG-NGOC)

Bruno Le Maire, candidat Les Républicains aux élections présidentielles de 2017 (Crédit: Claude TRUONG-NGOC)

À l’heure où la campagne pour les élections présidentielles françaises de 2017 gagne en intensité avec la diffusion des premiers débats télévisés, voici la suite de notre série d’interviews autour du positionnement des candidats à l’investiture concernant l’armée de Terre et l’industrie de défense terrestre. C’est aujourd’hui au tour de Bruno Le Maire, candidat aux primaires des Républicains et Député de l’Eure, de nous donner sa vision de la défense terrestre de demain.

 

1. Dans un contexte budgétaire contraint, jusqu’où peut-on consentir à un effort pour le budget de la défense ?
Dans un contexte budgétaire contraint, mais où la menace terroriste ressurgit au cœur de notre pays et où nos forces ont subi des coupes drastiques ces dernières années, plus aucun effort ne peut être consenti par la Défense nationale. Au-delà de ces éléments que le monde politique semble aujourd’hui vouloir redécouvrir, cette volonté doit reposer sur des choix budgétaires solides, sur des arbitrages qui garantiront dans le temps l’exécution des promesses électorales. Tel est le but de ma démarche lorsque, appuyé de l’expertise de professionnels du secteur, j’ai rédigé mon Contrat Présidentiel.

 

Je veux rappeler qu’aucune autre institution en France ne s’est vue imposer autant d’efforts, autant de restructurations et de redéfinitions de ses formats sur ces dernières années. Nos militaires ont accepté en silence ce qu’aucune autre institution n’aurait jamais accepté. Je veux que cela cesse et que nous redonnions toute simplement à nos forces armées les moyens de protéger nos concitoyens. Aujourd’hui le budget de la Défense est de 1,4% environ de la richesse nationale. Je souhaite porter le budget des forces armées à 2% de notre richesse nationale d’ici 10 ans (hors budget des Anciens combattants et pensions).

 

Cette volonté traduit mon choix, ma vision d’un Etat régalien respecté. Le renforcement de la Défense s’inscrit aux côtés du retour d’une justice forte et de forces de sécurités disposants des moyens pour garantir notre protection.

 

2. Est-ce le rôle de l’armée d’entreprendre des opérations de type Sentinelle ?

C’est le rôle de l’armée de défendre le territoire et la Nation. L’opération Sentinelle a été utile et nécessaire au lendemain des attentats, reflétant la confiance que lui portent nos concitoyens dans des situations de crise. Ces 10 000 soldats présents dans nos rues ont été un élément central de la résilience de notre Nation. Mais cette posture n’est pas tenable dans le temps. Sentinelle, c’est beaucoup de dévouement pour les soldats, c’est beaucoup de renoncement personnel. Cela veut dire vivre loin de sa famille pendant des durées qui sont très longues. Cela veut dire renoncer à son entraînement pour garantir notre sécurité sur le territoire national. Une transition vers un format de l’ordre de 3 000 à 5 000 hommes me paraît nécessaire pour permettre à nos hommes de retrouver un niveau d’entraînement comparable à ce qu’il était en 2013. Cette transition est indispensable pour laisser le temps à l’armée de terre de se régénérer et de constituer une réserve en cas de déclenchement d’une crise nécessitant un engagement significatif au sol. Elle doit également permettre aux femmes et hommes qui ont fait le choix de servir, de retrouver une vie familiale stable. La fidélisation dans nos rangs et la qualité de nos armées sur les théâtres d’opérations extérieurs en dépend.

 

3. Pensez-vous que l’armée de terre soit suffisamment équipée ?

Des trois armées, c’est sûrement l’armée de terre qui est le plus au bord de la rupture. J’ai parlé de l’effet néfaste de l’opération Sentinelle sur l’entraînement de nos hommes. Ces lacunes ne sont certes pas visibles dans des opérations s’apparentant à du maintien de l’ordre sur le territoire national, mais elles peuvent se révéler dramatiques sur un théâtre d’opération demandant un niveau d’engagement élevé et constant. Dans ces conditions, la qualité du matériel, la formation du soldat et la cohésion de son unité sont les trois facteurs qui lui permettent de mener à bien sa mission. En tant que responsable politique, j’ai la responsabilité de garantir que nos hommes disposent sur le terrain de tous les équipements nécessaires à l’exécution de leur mission.

 

L’armée de terre fait face à un besoin considérable de renouvellement de ses matériels qui ont été durement éprouvés dans la bande sahélo-saharienne, du Mali au Tchad. Un récent rapport de la Commission Défense de l’Assemblée nationale sur les conséquences du rythme des OPEX sur la maintenance des matériels indiquait ainsi qu’un VAB, déjà loin de sa plus tendre jeunesse, parcourait en une semaine au Mali une distance qu’il n’aurait réalisé qu’en quatre ans en France. Je souhaite par conséquent renouveler le matériel des forces terrestres mais également accélérer les cadences de livraison des véhicules, notamment pour le Griffon et pour le Jaguar qui représentent l’avenir du blindé médian dans le cadre du programme SCORPION.

 

La remontée en puissance de l’armée de terre doit permettre de disposer en 2027 d’une FOT de 107 000 hommes. Cela se traduira notamment par la création d’une division supplémentaire, le doublement des capacités aéroterrestres ou encore la création d’un régiment de forces spéciales. Or il ne sert à rien d’augmenter le nombre d’effectifs si l’on ne donne pas aussi à ces unités les moyens de réaliser leur mission. Le renouvellement des matériels suivra donc cette remontée en puissance, et les crédits annuels de l’Armée de terre seront augmentés de 2,6 Md€ d’ici 2022 puis 4 Md€ à horizon 2027.

 

4. Comment peut-on faire monter en puissance notre BITD ? Les cas de MBDA et Nexter sont-ils des exemples à suivre selon vous ?

La création de champion européens dans le domaine de l’industrie de Défense nécessite une base industrielle technologique de Défense française forte. Certes, une grande part de l’avenir du secteur passe par l’échelle européenne. Mais seule La solidité de notre BITD permettra d’aborder sereinement cette transition.

 

Cette évolution passera par la création de champions européens, sans forcément amener à la fusion des entreprises concernées. La France devra préserver l’autonomie de sa BITD dans certains secteurs clés qui contribuent aujourd’hui à répondre en urgence aux besoins de nos forces, à garantir l’expertise et l’autonomie de la France en matière de décision. Ce modèle Nexter-KMW sera principalement mis en œuvre avec les pays qui seront, au cours de mon mandat, des piliers de ma politique de Défense en Europe, le Royaume-Uni et l’Allemagne, constituant ainsi un noyau solide de coopérants pour stabiliser ces projets.

 

La répartition des tâches sera cependant claire : aux industriels d’être proactif et de proposer une consolidation du secteur européen ; au politique de créer les conditions économiques et politiques favorables à un rapprochement, avec par exemple la garantie d’une commande groupée de plusieurs états au futur groupement.

 

5. Si vous arrivez à la Présidence de la République en 2017, en tant que chef des armées, quelles seront vos trois priorités en matière de Défense ?

Face à un monde nouveau, la France est vulnérable. Elle est vulnérable parce que les choix qui ont été faits par la droite comme par la gauche sont des choix de réduction des budgets, des équipements, des hommes. Ce choix est un choix collectif depuis plusieurs années, un choix transpartisan. Ce n’est pas le bon choix. Nous devons passer à autre chose et donner la priorité à une remontée en puissance de notre outil de Défense.

 

Mon choix n’est pas simplement comptable et ne se résume pas à aligner les chiffres. C’est aussi un vrai choix culturel. La France est son armée. L’histoire de la France s’est toujours confondue avec l’histoire de ses armées. La France est forte quand ses armées sont fortes. La France est grande quand ses armées ont la capacité de protéger ses intérêts et de porter le message politique français au-delà de nos frontières.

 

À l’international, cette volonté passe par le nécessaire partage du fardeau de nos engagements sur la base de coopérations renforcées au sein de l’OTAN, tout en préparant la réalisation de l’objectif d’une Europe de la Défense robuste.

 

Enfin je n’oublie pas que nos armées sont notre nation et que le lien entre les armées et la nation française est un élément essentiel de l’adhésion profonde de tous les citoyens à ses forces. L’armée a un rôle à jouer auprès de la jeunesse, en complément de l’école, en lui transmettant ses valeurs de cohésion, de courage, de dépassement de soi et d’amour de notre pays. Pas question de rétablir le service national du siècle dernier ou de mettre en place un service militaire punitif pour certaines catégories. Je crois au volontariat et je veux concrétiser trois initiatives : les cadets de la Défense pour les 12-18 ans pour que notre jeunesse fasse l’expérience du brassage social et découvre la fierté d’être Français ; un service de garde nationale affecté à la formation des réservistes et dédié à la protection du territoire national ; un service militaire pour l’emploi offrant une seconde chance aux décrocheurs scolaires. Mais cette place de l’armée au sein de la nation s’exprimera également au travers de ma conviction que les officiers doivent continuer à penser, à s’exprimer, à développer leurs réflexions sur les questions militaires et stratégiques. Je veux que leurs analyses éclairent nos décisions et je leur fais confiance pour utiliser à bon escient cette liberté de parole dans le cadre des devoirs qui sont liés à leurs fonctions.