Interview exclusive d’Alain Juppé sur la défense terrestre

Suite de notre nouvelle série d’interviews autour du positionnement de représentants de partis politiques français vis-à-vis de l’armée de Terre et de l’industrie de défense terrestre dans l’optique des élections présidentielles françaises de 2017. Aujourd’hui, c’est Alain Juppé, candidat aux primaires des Républicains et actuellement Maire de Bordeaux qui s’exprime et nous donne une vision de son programme. Ancien Premier Ministre, Ministre des Affaires étrangères et Ministre de la Défense, Alain Juppé connait parfaitement bien les questions de défense et de relations internationales.

 

Dans un contexte budgétaire contraint, jusqu’où peut-on consentir à un effort pour le budget de la défense ?

 

Juppé @ Eurosatory 2016 - Crédits GICAT

Alain Juppé en visite au salon Eurosatory ©GICAT

Je crois que les Français attendent de leurs futurs dirigeants des engagements responsables. Je connais l’hypothèque que l’état déplorable de nos finances publiques fait peser sur nos possibilités de redressement économique et social. Je sais aussi, par mes déplacements et les nombreux échanges que j’ai eus au cours des derniers mois avec les responsables militaires, que nos armées sont exsangues et qu’il est urgent de remettre à niveau les moyens qui leur sont attribués. Un accroissement régulier de notre effort de défense est indispensable dans un contexte international qui nous commande de ne pas baisser la garde. Le budget de la Défense devra disposer d’au minimum 7 milliards supplémentaires en 2022 afin que nos armées soient en mesure d’accomplir leur difficile mission. Cet effort significatif nous mettra sur la bonne voie pour atteindre l’objectif de 2% du PIB à l’horizon 2025 auquel notre pays s’est engagé dans le cadre de l’OTAN.

 

Est-ce le rôle de l’armée d’entreprendre des opérations du type Sentinelle ?

 

Je me suis exprimé à plusieurs reprises, et probablement l’un des premiers, sur le sujet, J’ai dit les réserves que m’inspire la prolongation sans limite d’une posture qui pèse lourdement sur les armées. Je suis bien conscient que les forces armées ont un rôle essentiel à jouer sur le territoire national. Il leur revient de garantir la continuité de la vie de la Nation, en toutes circonstances. Pour autant, nous ne pouvons maintenir indéfiniment dans une posture qui tire si peu parti de leurs compétences, en mobilisant plusieurs milliers de militaires aguerris, au détriment de leur entrainement, de la préparation de leurs missions et de leur légitime vie privée et familiale. Nous devrons au contraire repenser la protection de nos concitoyens, en nous appuyant d’abord sur les forces de sécurité intérieure (police et gendarmerie nationales), en augmentant les effectifs des réserves militaires et de gendarmerie. Les armées seront partie prenante de ce dispositif, en lui apportant leurs capacités spécifiques.

 

Pensez-vous que l’armée de terre soit suffisamment équipée ?

 

J’ai pu apprécier la valeur de l’armée de terre dans plusieurs de ses opérations récentes. Je sais aussi combien les équipements dont elle est dotée (hélicoptères, véhicules blindés, ….) sont âgés, voire vétustes, et ne sont plus capables de répondre aux fortes sollicitations dont ils sont l’objet. J’ai pu me faire présenter récemment au salon Eurosatory les principaux équipements du programme Scorpion, qui représentent un saut qualitatif important. Mais, sur la base de la planification actuelle, il faudrait patienter encore de longues années avant de pouvoir déployer ces équipements  en nombre suffisant dans les régiments… Je m’attacherai à ce que nos armées disposent des moyens nécessaires pour remplir de manière satisfaisante leurs contrats opérationnels.

 

Comment peut-on faire monter en puissance notre BITD ? Les cas de MBDA et Nexter sont-ils des exemples à suivre selon vous ?

 

La France se distingue de la plupart des autres pays européens, en faisant du maintien de sa base industrielle et technologique de défense (BITD) un élément essentiel de sa politique de défense, aux côtés de ses capacités de dissuasion nucléaire et de projection extérieure. J’entends la conforter par une politique dynamique de commandes et de soutien à l’exportation. La puissance de notre BITD nationale nous permet de jouer un rôle de premier plan dans les regroupements européens. Alors que l’Europe de la défense patine sur le plan politique et opérationnel, les entreprises du secteur de la défense nous ont montré la voie. MBDA est un magnifique exemple d’une entreprise franco-britannique intégrée et le demeurera, quand bien même les Anglais quitteraient l’Union européenne. Nexter, qui vient de s’associer avec l’entreprise allemande KMW, pour former une nouvelle entité, suit la même voie, qui ne peut qu’être très bénéfique en termes de programmes communs et de succès à l’exportation.

 

- Si vous arrivez à Présidence de la République en 2017, en tant que chef des armées, quelles seront vos trois priorités en matière de Défense ?

 

La Défense est l’un des piliers de mon projet pour la France. Mes priorités sont affichées clairement dans le document que je présente aujourd’hui aux Français : réinvestir dans la Défense nationale, renouveler les composantes de notre dissuasion, restaurer la cohérence et la capacité opérationnelle de nos forces, les recentrer sur leurs missions prioritaires, poursuivre la constitution d’une BITD puissante et conforter la place de la communauté militaire dans la Nation et dans l’Etat. Mon projet forme un tout et  disposera des moyens nécessaires à sa mise en œuvre – sans promesse illusoire comme nos armées en ont hélas trop subi.