FOB Interview : Michèle Alliot-Marie. Deuxième partie.

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Le général Desportes expliquait en début d’année dans un article paru dans Libération que « sanctuariser le nucléaire » revenait à le condamner. Qu’en pensez vous ?

On a l’arme nucléaire ou on ne l’a pas. Si on l’a, on doit être capable de rendre la dissuasion crédible, notamment en l’améliorant constamment, ce qui coûte cher. Notre statut diplomatique est aussi lié à cette capacité à entretenir un outil de cette nature. Enfin, a l’heure où l’Iran développe sa propre capacité, est-ce le moment de réduire notre capacité de dissuasion ? je ne le crois pas…

On critique la dissuasion nucléaire pour le poids financier qu’elle fait peser sur les crédits de la Défense…

Poser la question du coût du nucléaire, c’est admettre implicitement la réduction de son périmètre financier. Je crois que ce n’est pas la bonne question. Il serait plus judicieux de se demander combien les pays européens veulent dépenser pour leur défense. J’avais été la première a demander de sortir le budget de la Défense du périmètre des 3% de déficit budgétaire. Il est assez paradoxal que la France, qui intervient très régulièrement pour sauver les ressortissants de pays européens qui ne font aucun effort en matière de défense, se fasse critiquer par ces mêmes pays pour son déficit budgétaire dont une partie c’est vrai, est lié à son entourage militaire….

Pensez vous que l’industrie de l’armement terrestre soit moins bien armée que l’industrie aérospatiale pour défendre sa cause ?

Les industries aérospatiales sont plus à même de tirer profit simultanément de débouchés sur les marchés civil et militaire et de profiter de technologies duales. C’est un élément important qui leur permet de mieux employer leurs bureaux d’études. Mais je voudrais tempérer mon propos avec l’exemple du programme Félin de l’armée de terre, qui a montré que les industriels savent coopérer pour proposer des systèmes terrestres innovants. Je crois en fait que le danger vient de ce que depuis des années, on a eu tendance à abandonner des pans entiers de l’industrie d’armement.

Par exemple ?

L’exemple des munitions notamment de petit calibre est flagrant : j’ai vécu comme ministre la fin de cette filière en France. J’ai regreté aussi que l’on se soit dépouillé de certaines capacités de fabrication. D’abord, cela peut nous rendre dépendant d’autres pays pour notre approvisionnement, ensuite certains de ces pays ne contrôlent pas toujours leurs exportations… J’ai essayé de pousser en faveur d’une reprise de la production par des PME françaises mais il sera maintenant difficile de revenir en arrière, les investissements nécessaires étant très importants…. Enfin, beaucoup de conflits dans le monde ne correspondent pas à un besoin de matériel sophistiqué.

Vous avez donc connu la fin de la filière petits calibres. Avez vous connu les débuts de Louvois ?

On en parlait comme d’un projet quand j’étais ministre. Ca ne paraissait pas très au point…

Votre passage à l’Hôtel de Brienne a également coïncidé avec le lancement du programme de drone Neuron….

Absolument, j’ai permis le lancement de ce programme. Dans ce domaine comme dans d’autres, je ne suis pas très favorable à l’achat sur étagère. Je ne souhaite pas non plus que nous soyons dépendants pour certains équipements de pays ayant des politiques très restrictives en matière d’utilisation ou de transfert de technologie.

C’est la solution vers laquelle on se dirige pour le drone Male…

Que l’on fasse un achat sur étagère à titre transitoire je peux le comprendre. Mais derrière cette question, c’est toute la problématique de la défense européenne qui est posée. On a beaucoup reculé sur ce point depuis 2007 et notamment sur l’agence européenne de défense que j’avais beaucoup soutenue et qui devait être l’amorce d’une politique industrielle de l’armement européen. L’Allemagne et la Grande-Bretagne étaient assez réticentes, mais plusieurs autres pays étaient prêts à avancer : en 2005/2006 on avait jeté les bases d’un programme où chacun aurait pu trouver son avantage avec une mise en commun de crédits de recherche.

L’Europe a été absente des combats au Mali. Etiez vous favorable à l’intervention militaire ?

Sur le plan militaire j’ai soutenu cette opération. Elle a réussi grâce au savoir-faire de nos armées, qui en paient toujours le prix fort. J’étais d’ailleurs le 6 mai dernier aux Invalides pour l’hommage national au caporal-chef Stéphane Duval du 1er RPIMa, tué le 29 avril au Mali. Mais sur le plan diplomatique, cette opération a été totalement improvisée. Nous sommes partis sans avoir réfléchi à la sortie de crise, si bien que la situation au Mali n’est pas réglée et reste très compliquée : le problème touareg n’est pas réglé, pas plus que la question des trafics en tous genres, drogue et armes…

Comment voyez vous évoluer la situation dans ce pays ?

On veut aujourd’hui ignorer qu’une bonne partie de ceux que l’on a combattus se sont fondus dans la population et sont toujours présents dans le pays. Comment va se faire la relève des forces françaises par les troupes africaines ou de l’ONU ? Bien souvent par le passé, la France a du intervenir pour dégager les forces de l’ONU… Tout cela fait que je suis assez inquiète pour l’avenir. Quant à l’attitude comminatoire du président de la république sur la tenue des élections au mois de juillet, elle révèle une certaine myopie sur la situation du pays et sa capacité matérielle à les organiser.