Exercice Baccarat: « Vers quelque chose de plus complexe »

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Les pales ont cessé de tourner dans le ciel de la région Grand Est. Après dix jours de manoeuvres, la cinquantaine d’hélicoptères et les 2200 militaires engagés sur la durée de l’exercice d’aérocombat Baccarat 2019 ont rejoint leurs bases respectives en France, en Espagne et au Royaume-Uni. Quand certains se penchent à présent sur les RETEX, d’autres ont d’ores et déjà le regard tourné vers l’avenir, à commencer par le général Frédéric Gout, qui a repris durant l’été les rênes de la 4e brigade d’aérocombat de l’armée de Terre.

 

Il est à peine 7h lorsqu’un Cougar rénové du 5e régiment d’hélicoptères de combat de Pau nous dépose sur le tarmac de la base aérienne de Grostenquin, construite dans les années 1950 par l’OTAN et aujourd’hui intégrée au Polygone de guerre électronique. Au sol, les équipages de la 4e BAC et de la FAMET espagnole, accompagnés d’une centaine de membres de la Légion espagnole, émergent à peine d’une courte nuit de repos que, déjà, sonne l’heure du dernier briefing. Un quart d’heure plus tard, le contact radio est établi et les modules HM et Tigre s’élancent vers Bitche pour réaliser une opération héliportée. Ni les caprices de la météo, ni les aléas mécaniques, ni la fatigue accumulée ne semblent en mesure de gripper cette machine bien rodée qu’est devenu l’exercice Baccarat. Après trois éditions, « nous sommes arrivés à maturité, » estime le général Gout. L’heure est donc venue de projeter Baccarat « vers quelque chose de plus complexe » en l’ancrant dans un environnement plus contraint et en intégrant de nouvelles unités françaises et étrangères.

 

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Vers des environnements plus contraints

 

Miser sur le quart nord-est pour les premières éditions de Baccarat était évident dès le départ, note le général Gout. Étendu de la Champagne aux Vosges, cet espace de manoeuvre s’étend sur près de 300 km et comprend deux camps de l’armée de Terre autorisant les phases de tirs réels (Mailly-le-Camp et Suippes), ce qui permet de lier l’exercice tactique à la validation des acquis en matière de tir. Ce secteur contient par ailleurs deux emprises ALAT, les 1er et 3eme régiment d’hélicoptères de combat de Phalsbourg et d’Étain. « Ce quart nord-est est assez pratique pour nous. Je dirais aussi que la zone d’entraînement n’est pas si complexe que cela. Certes, on y retrouve les côtes de Meuse et d’Argonne et les Vosges, mais très concrètement, cet espace de manoeuvre est très ouvert, » souligne le général Gout.

 

Pour autant, l’idée d’un changement d’environnement émerge déjà sous la houlette du général Vallette d’Osia, commandant de la 4e BAC de 2017 à 2019 et actuel COMALAT. Elle pourrait se concrétiser dès l’an prochain avec un basculement vers un terrain montagneux. « Pour concrétiser ce plan, il faut d’abord que nous regardions si cela est envisageable en collaboration avec la 27e brigade d’infanterie de montagne. Nous allons avoir très prochainement des réunions de travail avec le général Givre et son état-major, » ajoute-t-il. Il s’agira de vérifier si toutes les conditions sont réunies pour transposer l’exercice dans une zone de montagne, sachant que Baccarat requiert la capacité de manoeuvrer quatre pions tactique dans un espace qui se révèlera assez contraint. Sans parler des unités présentes au sol, Baccarat étant un exercice nativement interarmes. Cette édition aura réuni une vingtaine d’unités et 80 plateformes différentes de l’armée de Terre, du VBCI au LRU, en passant par un drone SDTI du 61e régiment d’artillerie et les quads du 2e régiment de hussards. Ces éléments doivent pouvoir évoluer à leur tour sur un terrain techniquement et tactiquement plus exigeant que celui rencontré jusqu’à maintenant.

 

De la montagne à la mer, il n’y a qu’un pas que la brigade pourrait par la suite envisager de franchir. Entre deux rendez-vous Baccarat, la 4e BAC réalisent en effet des exercices CORMORAN et CATAMARAN avec la Marine nationale. « Pourquoi ne pas, dans les années à venir, imaginer un exercice Baccarat avec une composante amphibie ?, » suggère le lieutenant-colonel Merck, adjoint du général Gout et DIREX de Baccarat 2019. Un tel scénario est dès à présent dans les cartons de la 4e BAC dans le cadre d’une vision « à plus long terme ».

 

Au-delà du terrain naturel, il y a un autre environnement dans lequel les hélicoptères de l’armée de Terre vont devoir évoluer à moyen terme: celui de la numérisation et de l’infovalorisation. « Dans le futur, nous inscrirons cet exercice dans une thématique Scorpion, » indique le lieutenant-colonel Merck. Après la plaine continentale et la montagne, l’objectif sera de développer la numérisation de la brigade et d’accompagner la montée en puissance du programme Scorpion pour parvenir à une gestion optimale de l’infovalorisation. Une fois atteint, ce palier offrira une supériorité technologique dans les temps de réaction et les partages d’information. « Cela va nous permettre, quel que soit le type d’ennemi, du terrorisme à la haute intensité, de garder ce temps d’avance qui rentabilisera nos moyens dans l’action, de minimiser les pertes en personnel et d’avoir un impact stratégique immédiat avec un minimum de moyens déployés, » ambitionne le lieutenant-colonel Merck. Dans les années à venir, les Griffon et Jaguar qui seront livrés aux régiments seront progressivement rejoints par les nouveaux atouts de l’ALAT, tels que le Standard 3 du Tigre en 2025 ou l’hélicoptère interarmées léger Guépard à partir de 2026. D’après le DIREX de Baccarat, « toute cette force présentera une synergie inégalée en terme d’échange de données ».

 

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Élargir l’angle de l’interopérabilité

 

« La première idée de l’exercice reste de faire de la coopération, d’intégrer petit à petit nos partenaires européens, » rappelle le commandant de la 4e BAC. Et la formule semble plaire aux deux nations déjà intégrées, l’Espagne et le Royaume-Uni. « Nous avons participé à de nombreuses missions en coordination avec l’ALAT. Nous étions ensemble au Kosovo, en Bosnie, donc cette participation à l’exercice Baccarat est une étape annuelle essentielle pour continuer à développer notre interopérabilité. Nos machines sont pratiquement équivalentes, ce qui facilite le partage des informations techniques. L’ALAT n’a, par contre, pas d’hélicoptères lourds et il est donc important pour les militaires français de pouvoir s’entraîner régulièrement avec nos Chinook, » commente le lieutenant-colonel José Manuel Galvañ Bonmatí, commandant du bataillon d’hélicoptères d’attaque BELHA-I de la FAMET et responsable du contingent espagnol déployé pour Baccarat 2019.

 

D’édition en édition, le partenariat avec les militaires espagnols s’est considérablement intensifié, ce qui s’est traduit cette année par un format « assez ambitieux »: la mise sous commandement espagnol du bataillon multinational d’hélicoptères (BMNH). Pour la première fois, un officier étranger commandait ce bataillon, avec comme adjoint un lieutenant-colonel du 5e RHC. Cette logique de binômage a ensuite été répétée au sein de chaque poste de l’état-major afin de s’assurer « que l’on se comprend bien, qu’on arrive à progresser ensemble ». L’idée sera de valider cette structure binationale pour « aller encore plus loin demain et, pourquoi pas, intégrer un bataillon totalement espagnol, » ajoute le général Gout.

 

Il conviendra néanmoins de dépasser les quelques écueils subsistants car, si les différents partenaires ont « à peu près la même façon de travailler, » le général Gout rappelle que Français et Espagnols, par exemple, ont des cultures et une manière de concevoir les missions parfois sensiblement éloignées. Quant au partenaire britannique, celui-ci « n’en est pas encore au même stade d’intégration que celui désormais atteint avec les Espagnols ». Bien qu’ayant un officier de liaison intégré à l’état-major de la brigade pour la durée de l’exercice, ceux-ci n’ont pas participé à la totalité de la phase de préparation d’où une implication moindre et irrégulière. Suivant les phases tactiques, les militaires britanniques choisissent en effet de décoller ou non de leurs bases au Royaume-Uni pour rejoindre Baccarat avec des moyens variables, à savoir, « en fonction des jours, entre quatre et huit Apache et de deux à quatre Wildcat ». Ceux-ci sont ensuite intégrés à la manoeuvre, mais « pas de manière aussi poussée qu’avec les Espagnols, » précise le général Gout, selon qui il est encore prématuré d’envisager de leur confier un pion tactique ou une missions élaborée avec une coordination poussée dans les trois dimensions.

 

Hormis les divergences culturelles et doctrinales, l’autre principale difficulté reste l’éternelle barrière de la langue. D’après le commandant de la 4e BAC, « soutenir une conversation en anglais avec un Espagnol est relativement simple de manière générale. Mais lorsqu’on est en vol avec une mission en tête et d’innombrables paramètres à prendre en compte, parler en anglais à notre collègue étranger est beaucoup plus complexe, il faut tendre l’oreille pour comprendre et vice-versa de son côté ». Un obstacle qui rend extrêmement complexe les manoeuvres réalisées en dessous du niveau de la patrouille. De fait, la maîtrise de la langue anglaise est nécessairement très élevée dans ce cas de figure. « Pour arriver à piloter au combat en communiquant dans une langue étrangère, il faut être capable de la penser, de ne pas avoir besoin de traduire. On est encore relativement loin de ce niveau-là, » résume le lieutenant-colonel Merck.

 

En dehors de l’Espagne et du Royaume-Uni, la 4e BAC « a ouvert à tous ses contacts de l’OTAN la possibilité de venir [participer à Baccarat]. Le taux de réponse est de 90% et parmi ceux-ci, il y en a à peu près huit sur dix qui sont capables de venir, » souligne le lieutenant-colonel Eric Merck. Cette année, les Australiens sont venus en tant qu’observateurs de l’exercice, les Belges sont passés brièvement et les Américains « ont posé des questions ». L’intérêt est palpable, soutenu par un niveau de maturité qui permet désormais à la brigade française d’élargir l’angle de coopération. Les Américains, par exemple, sont capables d’amener deux armées différentes sur le territoire français, à savoir l’US Army et l’US Marine Corps, poussant encore un peu plus loin les échanges d’expérience et le niveau d’interopérabilité. « Ils estiment que c’est tout à fait envisageable, mais il faut pour cela être intégré dès la préparation de l’exercice, » explique le lieutenant-colonel Merck.

 

Pour autant, si accueillir de nouveaux partenaires s’avère être essentiel, « encore faut-il en être capable, » tempère le commandant de la 4e BAC. Impossible, en effet, d’imaginer un exercice Baccarat réunissant du jour au lendemain une centaine d’hélicoptères dont la moitié provenant d’armées alliées. La construction d’une interopérabilité efficace et crédible sur le long terme nécessite de progresser à petits pas en vue de conduire une action commune au niveau de la brigade ou du GTIA. Reste, enfin, la question de la réciprocité, étroitement liée à celle de la disponibilité des machines. « Si nous invitons une unité, encore faut-il être capable d’aller à leurs exercices. Avec nos taux de projection et nos taux d’emploi, c’est très très difficile d’atteindre ce niveau de réciprocité, » nuance le lieutenant-colonel Merck. La logique voudrait donc d’axer la constitution de nouveaux partenariats vers des armées de moindre envergure, moins susceptibles d’organiser un exercice sur leur territoire potentiellement contraignant pour la 4e BAC .

 

Difficile, au vu de ces éléments, de ne pas penser à la Belgique, dont la capacité d’aérocombat repose sur les quatre NH90 TTH et la vingtaine d’A109 de la Composante Aérienne. Un rapprochement serait d’autant plus opportun que les unités belges et françaises ont depuis longtemps appris à opérer de concert, notamment en 2013 lors de l’opération Serval. « Personne ne se connaissait lorsque nous sommes partis au Mali, et pourtant nous avons parfaitement intégré deux hélicoptères belges A109 sur la partie MEDEVAC lors de la première phase jusque Gao, » rappelle le général Gout, qui commandait alors le 5e RHC. « Une chose est certaine, c’est qu’il y a beaucoup d’ouvertures possibles, » conclut ce dernier.