Belgique: pas de troupes au sol en Syrie, mais…

Des troupes belges au sol en Syrie ? Pour Bruxelles, la politique du « no boots on the ground » a toujours prévalu au fil des requêtes émises par les États-Unis pour un renforcement de la contribution belge dans la lutte contre l’organisation État islamique (EI). La dernière en date pourrait néanmoins rebattre les cartes au sein de la Chambre des représentants, où certains groupes politiques proposent désormais de nouveaux scénarios pour répondre à la question syrienne. Le sujet est ainsi revenu au coeur des discussions le 18 juillet lors de la première réunion de la commission de la Défense nationale de cette législature.

 

Un soldat belge déployé en Irak au sein de l'opération Vailant Phoenix (Crédit: DGCom/Défense)

Un soldat belge déployé en Irak au sein de l’opération Vailant Phoenix (Crédit: DGCom/Défense)

 

De juin 2016 à décembre 2017, six puis quatre F-16 de la Composante Air auront été déployés en Jordanie afin de soutenir l’opération Inherent Resolve. Ce déploiement, baptisé « Desert Falcon », représentait alors la seule contribution belge aux missions menées en territoire syrien. Aucunes troupes au sol donc, le volet terrestre, « Valiant Phoenix », étant circonscrit au seul territoire irakien. Depuis le désengagement, en novembre 2018, des membres du SF Gp déployés dans le nord de l’Irak, la Belgique a résolument rejoint le club des pays ayant décidés de réduire la voilure. Loin d’être totalement vaincu, l’EI reste néanmoins particulièrement menaçant. Tant la situation des forces kurdes qu’une résurgence du groupe terroriste sont encore au centre des préoccupations, à l’heure où Washington cherche des alliés susceptibles de compenser le retrait de ses propres forces, annoncé en décembre 2018 mais, heureusement, depuis ralenti. Seuls la France et le Royaume-Uni ont aujourd’hui répondu présents, acceptant de renforcer de 10 % à 15 % leurs contingents actifs en Syrie.

 

Et la Belgique dans tout ça ? À l’instar des Pays-Bas, de l’Allemagne, ou encore du Danemark, la Défense belge s’est vue remettre le 23 mai une lettre officielle* émanant du Pentagone et « dans laquelle il nous est demandé d’envisager de livrer des contributions supplémentaires dans le cadre de la lutte contre l’État islamique », confirme le ministre de la Défense belge par intérim, Didier Reynders. Par contributions, Washington entendait alors « des troupes terrestres, des avions pour des vols de reconnaissance et des missions cinétiques, des capacités de management et du personnel médical ». Ce à quoi la Défense belge a répondu que la question « doit être analysée au sein de l’État- major de la Défense et ensuite être validée à l’échelon politique, avec les mêmes restrictions que précédemment, c’est-à-dire pas de troupes terrestres en Syrie ». « Depuis le début, nous avons fixé des limites. Chaque fois qu’il y a une demande au sein de la coalition, nous informons sur tout ce que nous faisons, mais nous ne répétons pas jour après jour que la décision a été prise depuis longtemps en Belgique de ne pas envoyer de troupes au sol en Syrie », ajoute-t-il. Néanmoins, si le « non » reste de mise, il s’assorti maintenant d’un « mais ».

 

Car, en Belgique aussi, la situation a changé. Un gouvernement en affaires courantes et minoritaire depuis décembre dernier, de même qu’un Parlement récemment renouvelé et plus « extrême », plus polarisé sont susceptibles de changer la donne. Les élections fédérales du 26 mai ont en effet modifié le paysage politique et les rapports de force, permettant à quelques députés de sortir le dossier syrien du frigo. Parmi eux, le nationaliste Peter de Roover, selon qui l’action de la Belgique était jusqu’à présent « en partie dictée par la certitude que les États-Unis feraient le travail à notre place ». « Il semble maintenant que nous ne pouvons pas être totalement sûrs que ces garanties nous maintiendront dans notre zone de confort pour longtemps », prévient-il. D’après le député centriste George Dallemagne, « le vide que nous laissons là-bas – que ce soit sur le plan de la sécurité ou de la reconstruction – est éminemment délétère. Cela se passe aux portes de l’Europe. On peut donc comprendre que les Américains, et surtout le président Trump, considèrent que ce n’est pas leur problème. En tout cas, c’est le nôtre ». Dès lors, la position de la Belgique devra faire l’objet d’un nouveau débat parlementaire avec pour toile de fond l’examen de la demande américaine, « indépendamment de la décision prise par la Chambre à une époque très différente de l’actuelle, vous en conviendrez », complète Dallemagne.

 

Si déploiement il y a, celui-ci devra par ailleurs être impérativement soumis à un mandat onusien ou européen, insistent les députés. De même, l’action de la Belgique devrait exclure les opérations offensives pour se limiter à des missions « passives » telles que la sécurisation de camps de réfugiés, l’aide médicale d’urgence, la sécurisation d’aéroports ou de convois humanitaires. « Après tout, vous pouvez dire que vous ne voulez pas de troupes au sol, mais si quelqu’un est mourant et que vous disposez d’une composante médicale, devriez-vous abandonner cette personne derrière vous parce que vous n’êtes pas autorisés à intervenir ? », questionnait à son tour le député démocrate-chrétien Hendrik Bogaert.

 

Didier Reynders s’est d’emblée dit ouvert au débat, à condition d’arriver avec des propositions claires et pragmatiques. « Au cours des semaines et des mois à venir, le débat sur un engagement éventuel de troupes au sol devra être mené. Nous ne pouvons rester sur le bord de la route pendant que nos partenaires s’engagent », a-t-il répété. Restent, pour les députés concernés, à préciser au plus vite leurs intentions. La question est d’autant plus complexe qu’en période d’affaires courantes, la décision de lancer une nouvelle opération extérieure revient légalement au Parlement, qui avait d’ailleurs fait usage de cette prérogative lors de la législature précédente pour déclencher l’opération Desert Falcon.

 

Alors simple passade politique ou véritable enjeu stratégique ? Il faudra en tout cas attendre le 11 septembre et la fin des vacances parlementaires pour que ce débat sur la Syrie ait une chance d’atteindre les travées de la commission de Suivi des missions à l’étranger.

 

 

 

 

 

*Pourquoi n’avoir confirmé la réception d’une telle lettre que maintenant ? Tout simplement parce que la Chambre des représentants a été dissoute à la mi-avril en vue des élections fédérales, pour n’être réinstallée que le 20 juin avec les députés fraichement élus. Il aura ensuite fallu attendre quelques semaines de plus pour permettre aux députés de former les différentes commissions, celle relative au suivi des opérations militaires n’étant instaurée que le 18 juillet. Difficile, dès lors, pour le ministre de la Défense de fournir un rapport détaillé, faute d’interlocuteurs.